Sermon de saint Jean-Marie Vianney sur les Rogations (extraits)

Procession des Rogations avec reliques dans un monastère« Nous voyons que, dans les temps de calamités publiques, les évêques ordonnent des processions extraordinaires pour apaiser la colère de Dieu, ou pour obtenir de sa miséricorde quelque grâce particulière. Dans ces processions, l’on porte quelquefois les reliques des saints, afin que le bon Dieu, à la vue de ce dépôt précieux, se laisse fléchir en notre faveur. L’Eglise a fixé quatre jours dans l’année pour faire ces processions de pénitence, qui sont : le jour de Saint-Marc et les trois jours des Rogations. Dans ces processions, l’on porte une croix et des bannières, où est peinte l’image de la sainte Vierge et du patron de la paroisse : c’est pour avertir les fidèles qu’ils doivent toujours marcher à la suite de Jésus-Christ crucifié, et s’efforcer d’imiter les saints que l’Eglise nous a donnés pour patrons, protecteurs et modèles. Nous devons regarder toutes les processions que nous faisons comme une espèce de triomphe où nous accompagnons Jésus-Christ et les saints ou saintes. Jésus-Christ se plaît à répandre les bénédictions dans tous les lieux où son image ou celle des saints a passé : c’est ce qui s’est vu d’une manière particulière à Rome, lorsque la peste semblait ne vouloir laisser personne. Le Pape voyant que ni les pénitences, ni les autres bonnes œuvres, ne pouvaient faire cesser ce fléau, ordonna une procession générale, où l’on porta l’image de la sainte Vierge peinte par saint Luc. Dès que l’on fut en route, partout où l’image de la sainte Vierge passait, la peste cessait et l’on entendit des anges qui chantaient : « Regina cæli lætare, Alleluia. » Alors la peste cessa entièrement. Cette marche, que nous faisons en suivant la croix, nous rappelle que notre vie ne doit être autre chose qu’une imitation de celle de Jésus-Christ qui s’est donné pour être notre modèle, et en même temps notre guide ; et que, toutes les fois que nous le quittons, nous sommes surs de nous égarer. La croix et les bannières, mes frères, que nous voyons à la tête des processions, sont pour les vrais fidèles un grand sujet de joie, parce que nous faisons un petit corps d’armée qui est formidable au démon et nous donne droit aux grâces de Dieu, puisqu’il n’y a rien de si puissant que les prières qui se font, tous réunis ensemble, sous la conduite des pasteurs (Rodriguez, t. IV, p. 620. (Note du Saint)). Voyez, mes frères, ce qui arriva aux Israélites sous la conduite de Josué : ils firent pendant sept jours le tour des remparts de la ville de Jéricho avec l’arche, marchant respectueusement avec les ministres sacrés. Les Chananéens s’en moquaient du haut de leurs murailles ; mais ils changèrent bientôt de sentiments (Jos. VI). A la fin de cette étrange procession, les fortifications tombèrent au seul son des trompettes, et le Seigneur livra leurs ennemis entre leurs mains avec la même facilité que des agneaux sans aucune résistance. Tel est, mes frères, la victoire que Jésus-Christ nous fait remporter sur les ennemis de notre salut, lorsque nous avons le bonheur d’assister à ces processions avec beaucoup de religion et de respect.

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Mais voyons maintenant un mot de ce que c’est que la procession de Saint-Marc et celle des Rogations. Ecoutez bien : ceci est assez intéressant. Il faut que vous sachiez qui les a instituées, quand elles ont été instituées, et pourquoi elles ont été instituées.

En l’année 492, les tremblements de terre furent si grands, et les habitants de la ville de Vienne en Dauphiné furent si épouvantés qu’ils se croyaient à la fin du monde. Ce qui les effraya encore plus, ce fut le feu du ciel qui tomba sur la maison de ville, et la réduisit en cendres avec plusieurs maisons voisines. Les bêtes féroces sortaient des forêts, et venaient attaquer les hommes au milieu des places publiques. Les habitants, tout effrayés, courent dans l’église avec leur évêque, pour se garantir de ces monstres. Saint Mamert, qui était leur évêque, fit faire beaucoup de prières et de pénitences ; et ensuite, pour demander à Dieu la cessation de ces maux, il ordonna, trois jours avant l’Ascension, des processions solennelles et des jeunes pour apaiser la colère de Dieu. Les autres églises de France, et plusieurs autres églises en firent de même, et ensuite ces processions se firent dans tout le monde chrétien. Rien n’était plus édifiant que la manière dont ces processions se faisaient alors : on y assistait nu-pieds, revêtu de cilice et couvert de cendres ; on observait un jeûne très rigoureux pendant les trois jours ; il était défendu de travailler, afin que l’on eût plus de temps pour la prière, et tout ce temps était employé à demander pardon au bon Dieu des péchés, à prier pour la conservation des fruits de la terre et pour les besoins de l’Etat.

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Nous devons donc, mes frères, pour nous conformer à son intention, regarder ces jours comme des jours consacrés à la prière, à la pénitence et aux autres bonnes œuvres ; nous faire un grand scrupule d’y manquer ; et y paraître avec un extérieur modeste et recueilli, avec un cœur contrit et profondément humilié sous la puissante main de Dieu, par la vue de nos péchés et des châtiments qu’ils méritent. Etant animés de ces sentiments, nous devons solliciter avec instance, au nom de Jésus-Christ, la divine Miséricorde pour nous, pour nos frères, pour tous les besoins de l’Eglise, pour les besoins de l’Etat, et particulièrement pour la conservation des biens de la terre. Mais, hélas ! des devoirs si nécessaires et fondés sur des motifs si intéressants sont presque entièrement oubliés ; tandis qu’on voit certaines personnes sans cesse aux vogues du monde. Eh quoi ! si l’Eglise nous prescrit des prières pendant ces quatre jours, nous nous ferions une peine d’y assister, puisque ce n’est que pour apaiser la colère du bon Dieu et pour détourner les maux que méritent nos péchés ?

Savez-vous, mes frères, à quoi l’Eglise nous invite lorsqu’elle nous appelle aux processions ? Le voici, mes frères. C’est de quitter quelques moments le travail de la terre, pour nous occuper de celui de notre salut. Quel bonheur, quelle grâce de nous forcer en quelque sorte de sauver notre âme ! Mon Dieu, quel don ! nous cherchons le ciel dans ces processions. Disons encore que nous faisons, dans ce moment, ce que les saints ont fait toute leur vie. Dites-moi, mes frères, qu’a fait Jésus-Christ pendant sa vie ? Rien autre, sinon que de travailler à nous sauver. Eh bien ! mes frères, voilà ce que nous faisons pendant les jours de Saint-Marc et des Rogations. Quel bonheur, mes frères, de travailler dans ce moment au salut de notre âme ! Hélas ! mes frères, que le bon Dieu se contente de peu de chose, si nous comparons ce que nos péchés méritent à ce que les saints ont fait ! Ils ne se sont pas contentés de quelques jours de jeûne et de quelques voyages de dévotion, ni de quelques jours d’abstinence ; mais voyez combien d’années de larmes et de pénitences pour bien moins de péchés que nous ! Voyez un saint Hilarion, qui pleura pendant quatre-vingts ans dans un bois. Voyez un saint Arsène, qui passa le reste de sa vie entre deux roches. Voyez un saint Clément, qui a enduré un martyre qui a duré trente-deux ans. Voyez encore ces foules de martyrs, qui ont donné leur vie pour assurer leur salut. On en voit un exemple bien frappant dans la personne de sainte Félicité, mère de sept enfants, qui vivait sous l’empereur Antonin. Les prêtres des idoles, voyant comment cette sainte savait faire sortir les gens de l’idolâtrie, dirent à l’empereur : « Nous croyons, Seigneur, devoir vous avertir qu’il y a dans Rome une veuve avec ses sept enfants qui, étant de cette secte impie que l’on nomme chrétienne, font des vœux sacrilèges qui rendront vos dieux implacables. » Sur-le-champ, l’empereur dit au préfet de faire venir cette veuve, de la forcer, par toutes sortes de tourments, à sacrifier à ses dieux ; et à son refus, de la faire mourir. Le préfet l’ayant fait venir, la pria avec bonté de quitter sa religion impie, et de sacrifier aux dieux de l’empire ; sinon l’empereur avait ordonné de la faire mourir. Mais sainte Félicité lui répondit avec une sainte fierté : « N’espérez pas, Publius, que vous me gagnerez par vos prières ni par vos menaces. Vous avez le choix, ou de me laisser vivre, ou de me faire mourir ; mais vous êtes sûr d’être vaincu par une femme. » – « Mais, lui dit le préfet, si tu veux mourir, meurs ; mais au moins ne sois pas la cause que tes enfants périssent. » – « Mes enfants périraient, s’ils savaient sacrifier aux démons qui sont tes dieux ; mais s’ils meurent pour le vrai Dieu, ils vivront éternellement. » Mais le préfet : « Ayez au moins pitié de vos enfants qui sont à la fleur de leur âge. » – « Gardez votre compassion pour d’autres, nous n’en voulons point. » Ensuite se tournant contre ses enfants qui étaient présents : « Voyez-vous, mes enfants, ce ciel si beau et si élevé, c’est là que Jésus-Christ vous attend pour vous récompenser ; combattez généreusement, mes enfants, pour le grand Roi du Ciel et de la terre. » On la fit frapper cruellement au visage. Le préfet fit venir le premier de ses enfants nommé Janvier ; ne pouvant le gagner, il le fit cruellement fouetter, puis conduire en prison. Félix se présenta ensuite, et lui répondit : « Non, préfet, vous ne nous ferez pas renoncer à notre Dieu pour sacrifier au démon ; faites-nous endurer tous les tourments que vous voudrez, nous ne les craignons pas. » Publius, les ayant fait passer devant son tribunal sans rien pouvoir gagner, le dernier lui dit : « Ah ! préfet, si tu savais les feux qui te sont préparés pour te brûler pendant toute l’éternité ! Ah ! si tu savais que la justice de Dieu est prête à te frapper ! Profite du temps que notre Dieu te laisse encore pour te repentir. » Rien ne put le gagner, il les fit tous mourir ; mais pendant l’exécution, la mère les engageait à souffrir généreusement pour Jésus-Christ : « Courage, mes enfants ; voyez le ciel où Jésus-Christ vous attend pour vous récompenser. »

Eh bien ! voilà des saints qui n’avaient qu’une âme à sauver, qu’un Dieu à servir comme nous, et voyez ce qu’ils ont fait. Oui, mes frères, ils ne se sont pas contentés de quelques prières comme nous les faisons pendant quelques moments où l’Eglise nous appelle à prier ; mais ils ont courageusement donné leur vie pour sauver leur âme. Finissons, mes frères, en disant que nous devons nous faire un grand plaisir, une grande joie d’assister à toutes ces saintes processions qui se font dans le courant de l’année, et tâchons d’y venir avec un désir sincère pour demander miséricorde. Faisons que jamais le respect humain, ni la moindre incommodité ne soient capables de nous faire transgresser la loi de l’abstinence et du jeûne. Heureux, mes frères, si nous remplissons toutes ces petites pratiques de piété, puisque le bon Dieu veut s’en contenter… »

Texte complet de ce sermon sur les Rogations et les Processions, l’Abstinence et les Quatre-Temps.

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