Sculpteurs et peintres, les artistes de Maurienne, Tarentaise et Beaufortain – le baroque savoyard (5)

Du XVIIème au XIXème, les églises de Tarentaise, Maurienne et Beaufortain vont se couvrir d’ornementations, de retables sculptés et dorés, de statuaires. La majorité des artistes ayant œuvré restera anonyme mais nous en connaissons quelques uns : des sculpteurs et des peintres dont certains ont formé une véritable dynastie.

Orelle, église Saint-Maurice, œuvre de François Cuenot, 1657.

Orelle, église Saint-Maurice, œuvre de François Cuenot, 1657.

François Cuenot est né à Bélieu en Franche-Comté et travaille dès 1636 dans le Doubs. Chassé de sa patrie par la guerre de Trente-Ans, on le suit dans la région de Fribourg puis dans le pays de Vaud avant qu’il ne s’installe enfin à Annecy où il monta un atelier de sculpture. La régente Christine de France l’appelle à Chambéry en 1645, on le voit se marier en premières noces avec Anne Guillet puis avec Guillemine Musard. Il eut 9 enfants, 5 garçons et 4 filles, 7 d’entre eux sont nés à Annecy et 2 à Chambéry. Auteur d’un Traité d’Architecture qui fera date, le classique François Cuenot puise ses sources dans Vitruve, Palladio et Vignole mais n’apprécie guère Bernini ni Borromini, et encore moins son rival à Turin Guarino Guarini. Ils sont tous contemporains d’Abraham Brosse dont les modèles de retables furent suivis jusqu’en 1751 quand parurent « les nouveaux dessins d’autels à la romaine » de Jean Le Paultre. Les modèles de Cuenot, ses études de proportions, son épure de colonne torse, donne à penser qu’il inspira aussi des plans d’églises, bien que l’on en connaisse aucun de sa main. Voici quelques oeuvres que nous lui devons :

  • le retable du rosaire de Bonneval sur Arc,
  • le retable d’Orelle, 1657,
  • le retable du maître-autel de Beaufort-sur-Doron, 1657,
  • le retable du maître-autel de la Côte d’Aime,
  • le retable de la Visitation d’Annecy, contrat du 10 octobre 1659,
  • le tabernacle et les statues du retable de l’église de Granier,
  • le retable vert et or de l’église de Champagny, le bas ayant été placé dans le bas-côté Sud après avoir été détrôné par le chef-d’œuvre de Jacques Clairant

En moyenne Tarentaise, d’Aime à Champagny et Doucy, les retables seront réalisés par des artistes valsesians. L’art baroque savoyard est un art rural dont les dimensions sont modestes et les moyens plutôt restreints. Il faut cependant avoir conscience que l’investissement nécessaire à l’édification d’un retable représente pour une paroisse un effort considérable. Les artisans qui œuvrent en Maurienne sont souvent originaire de la vallée, d’autres viennent de la vallée transalpine Valsesia ou d’autres sont savoyards d’origine ou d’adoption : Guénot, Clément, Oudéard. Dans ces régions c’est le bois que l’on sculpte : le pin cambré réputé pour sa longue vie, sa malléabilité et sa résistance aux insectes.  C’est à partir de 1670 que l’on voit arriver des artistes de Valsesia Jean-Marie Molino, Jean-Baptiste Gualaz, Jean-Antoine Todesco, Martel père et fils, les Gilardi. Les origines diverses de tous les artistes donnent une variété inattendue aux retables de Savoie. 

Jacques Clairant est lui natif de Chambéry, où il apprend le métier au sein de la corporation des sculpteurs de sainte Anne. Il s’installe à Moûtiers, y acquiert le droit de bourgeoisie et se marie en 1707. Dans son atelier, il possède les tours qui permettent de tourner les colonnes torses bien que son travail se caractérise plus par l’utilisation de la colonne composite, où le chapiteau et le fût semblent défier toutes les règles admises. Il a imaginé un support composé d’un morceau de fut sur lequel est posé un ange (ou cariatide, terme féminin impropre) coiffé d’un chapiteau qui supporte l’entablement. Il remplace le traditionnel tableau peint par un ensemble sculpté en ronde-bosse, très reconnaissable de son style. Il lui est arrivé de sous-traiter une partie de retable à des ateliers de menuisiers. Cette manière de travailler peut expliquer le manque d’unité de certains retables ou l’impression de mal « dégrossi » d’œuvres qui portent sa signature. Si nous prenons l’exemple de Doucy, il met 20 ans à se faire payer son travail ;  les sculptures de ce retable devaient être dorées. Sans faire une liste exhaustive de ses œuvres on peut citer quelques chefs d’œuvres : Champagny, Villargerel, la chaire de Notre-Dame-de-Vie à Saint-Martin de Belleville, la chaire de Conflans et celle de Beaufort-sur-Doron.

Son véritable suiveur sera Joseph-Marie Martel, de Campertogno, qui s’installe à Hauteville-Gondon, dont il réalise le maître-autel, en y accumulant tous les cas de figures: les Docteurs de l’Eglise, des colonnes de tous styles, les évangélistes, nous aurons l’occasion d’y revenir dans un autre article, tant cette œuvre est saisissante. 

L’influence des Valsesians

La Valsesia, une vallée située au pied du Mont-Rose, proche du Val d’Aoste, fut terre lombarde puis rattachée au Piémont par le Traité d’Utrecht en 1713. Entre le Moyen-Age et le XIXème siècle, on est en mesure de dénombrer environ 800 artistes, peintres, sculpteurs… qui travaillèrent dans les vallées. Il existait des écoles où on enseignait le dessin. On doit à L’abbé Plassiard les recherches sur ces artistes. Des familles avaient conservé nombre de dessins, croquis, esquisses de retables, statues… Il a par exemple retrouvé la description et le croquis du retable de la chapelle Notre-Dame-des-Neiges de Montagny. Une fois achevé leur apprentissage, nombre de ces artistes s’expatriaient temporairement ou définitivement dans les vallées de Savoie.

Peisey-Nancroix, église de la Trinité, le retable majeur.

Jean-Baptiste Guala Molino s’intalle à Peisey-Nancroix  il travaille beaucoup en Tarentaise de 1674 à 1689 : Saint-Jean-de-Belleville, Saint-Martin-de-Belleville, Naves, Saint Bon puis il retourne en Valsesia. On le retrouve avec son frère à Moûtiers où ils réalisent ensemble le retable de la cathédrale. Le voyage depuis la Valsesia se fait à pied par le val d’Aoste, en franchissant les cols jusqu’aux pentes du Petit Saint-Bernard et Bourg-Saint-Maurice, l’aventure commençait donc en Tarentaise. En recensant églises, chapelles, clochers, retables, tabernacles, peinture, statues…. on peut environ décompter 92 oeuvres créées ou restaurées par 53 maçons, peintres, sculpteurs originaires de Valsesia.

  • Jean-Marie Molino à Notre Dame de Vie, Saint Bon
  • Joseph Albertini à Hauteluce en Beaufortin
  • Jean-Baptiste Guala Molino à Peisey-Nancroix,
  • Jacques-Antoine Todesco à Saint-Martin-de-Belleville, Saint-Oyen,
  • Joseph-Marie Martel à Notre-Dame des Vernettes, Hauteville-Gaudon.

En Maurienne

La Maurienne se distingue par la présence d’un creuset local d’artistes.  La famille Gilardi de Campertogno compte des sculpteurs depuis depuis le XVIème siècle, on retrouve un de ses membres dans la seconde moitié du XVIIème :  Luc Gilardi à Bramans. Joseph Gilardi s’établit en 1825 à Saint-Jean-de-Maurienne, ses fils eux s’établissent à Annecy, ils travaillent dans toute la Savoie. On trouve aussi des sculpteurs d’origine plus lointaine notamment à Valloire et Jarrier où le talent de François Rymelin s’exprime, son père était originaire de Bade. Des artistes locaux vont aussi embellir les chapelles et églises de Maurienne, des travaux d’agrandissement et de renouvellement du mobilier sont entrepris dès 1610 à Lanslebourg, Lanslevillard & Avrieux. 

Retable du rosaire de Jean Clappier de Bessans

Jean Clappier des Vincendières, né aux alentours de 1575, est le chef d’une longue lignée de sculpteurs. Son œuvre la plus ancienne est à Termignon où il réalise le calvaire de la poutre de gloire puis le retable de saint André. Il signe le retable du rosaire de Lanslevillard où il semble s’intaller puisqu’il y épouse Catherine Clert en 1631 et on le retrouve membre de la confrérie du Saint-Sacrement de ce village, leur quatre enfants sont présents sur le registre de la confrérie. Il travaille encore selon des méthodes anciennes et n’utilise pas la colonne torse. Il travaille le retable en triptyque, et les Trinités en trône de Grâces. Son iconographie est encore pré-tridentine. Il est probable qu’il ait séjourné en Espagne septentrionale qui aurait bien influencé son œuvre. Il mourut en 1646. Les 2 œuvres les plus connues sont le retable du Rosaire de Lanslevillard et le polyptyque de saint Thomas Beckett de l’église d’Avrieux. Ses disciples et descendants essaimèrent en Maurienne :  les Rey père et fils, Rosaz, Flandrin et Simond qui s’arrangèrent pour s’approprier le « marché » de Maurienne contre Etienne Fodéré, et c’est ainsi que ce dernier partit s’installer pour travailler en Tarentaise. Jean Rey fut un sculpteur reconnu, auteur d’un traité d’architecture qui fixait les règles des retables et offrait un dessin élégant de la colonne torse.  Il format Bernard Flandin, Sébastien Rosaz de Termignon et Jean Simond de Bramans.

On manque de source sur les sculpteurs de Savoie. La transmission se fait de père en fils et par l’apprentissage. Sébastien Rosaz et Jean Symond ont pour maître Jean Rey. Lorsqu’il n‘est pas de la famille, l’apprentissage une fois terminé, le sculpteur s’installait dans un autre village. Comme Jean Clappier qui quitte son village pour s’établir à Lanslevillard. La concurrence est rude en Haute-Maurienne tant les artistes y sont nombreux. Etienne Fodéré choisit donc de s’exiler en Tarentaise. 

Prenons l’exemple de Termignon où nous avons 2 édifices : l’église paroissiale et la chapelle de la Visitation. Le  maître-sculpteur à Termignon, Jean Rey, forme 3 apprentis dans son atelier :  Jean Symond de Bramans, Bernard Flandin et Sébastien Rosaz, natifs du village. Entre 1686 et1688, ils sculptent ensemble le retable du Rosaire de l’église de Lanslebourg. En 1701, Jean Rey lègue ses biens, y compris son atelier, à Sébastien Rosaz, qui devient maître-sculpteur. La même année, Sébastien Rosaz et Jean Symond réalisent le retable du maître-autel de l’église de Saint Sorlin d’Arves.

Saint-Sorlin d'Arves : retable majeur de Sébastien Rosaz et Jean Simon de Bramans, c. 1700.

Saint-Sorlin d’Arves : retable majeur de Sébastien Rosaz et Jean Simon de Bramans, c. 1700.

Le devis stipule « par devant moy notaire ducal se sont establys en leurs personnes honorables Sébastien fils à feu Claude Rosaz dudit lieu de Thermignon et Jean fils à feu Jean-Baptiste Symond de la paroisse de Bramans maistre sculpteurs et coureurs associés. » Sébastien Rosaz signe les statues et statuettes du retables du maître-autel de l’église. En 1711, avec son fils Claude et Jean Symond, il travaille à Sollières. En 1713, on fait appel à eux à Sainte-Marie-de-Cuines et Montaimont, la poutre de gloire y sera sera sa dernière oeuvre.

Les Dufour, peintres de Maurienne, une famille d’artistes

Aussois : la Vierge, saint Jacques le majeur et saint Christophe, œuvre de Gabriel Dufour, 1699.

Voilà une véritable dynastie de peintres, sur 3 générations, qui a très largement contribué au mouvement d’embellissement et de reconstruction des églises de Savoie. Les Dufour se sont illustrés dans toute la vallée de la Maurienne. Ils ont été la fierté de la population locale. Dès le XIXème siècle les premières études et tentative de catalogue de la famille Dufour ont été entreprises. 

Le patriarche Pierre Dufour, fils de Denis Dufour naquit à Saint-Michel de Maurienne au début du XVIIème et on le retrouve reçu bourgeois de la ville d’Annecy en 1627, ville qu’il quitte en 1630 pour fuir la peste et s’installer à Saint-Michel. De son premier mariage, il eut 4 fils dont 3 sont connus pour avoir hérité du talent de leur père : Pierre, Laurent et Gabriel. Pierre et Laurent quittèrent la vallée pour aller s’installer à la cour du duc à Turin où ils réalisèrent nombre de commandes de cour. Gabriel, quant à lui, resta dans l’atelier familial ; s’il voyagea jusqu’à Chambéry et Turin, il pratiqua son art dans nombre d’églises de la vallée. A la mort de son frère aîné, il recueillit sont neveu Laurent-Guillaume qui après avoir travaillé avec son oncle poursuivit sa carrière dans la vallée. 

Le catalogue recense 111 tableaux dont 97 en Savoie. 

Paysans à leur heure, les Dufour ont crée une véritable entreprise familiale artistique. Pétris de sensibilité populaire tout en ayant reçu un enseignement, ils ont fait leur les dogmes et les codes qui leur a permis de créer des tableaux religieux capables de trouver leur place dans la reconquête catholique. L’iconographie des retables et plus particulièrement les peintures dans lesquelles ont excellé les Dufour, donne des informations sur l ‘évolution des représentations, surtout si l’on s’attache à déterminer les contours des commandes, à l’initiative des curés, confréries et autres assemblées de fidèles. La peinture des Dufour est particulièrement intéressante pour nous aider à comprendre comment furent appliquées les recommandations du concile de Trente.

L’Assomption, Gabriel Dufour, Temignon.

Les artistes, tout en adoptant les expressions artistiques de leur temps, ont tenté de traduire par des images les mystères de la vie du Christ, de la Vierge Marie et des saints. Agissant en conformité avec la doctrine, l’artiste produit une image pour instruire les fidèles. Son oeuvre nous renseigne sur l’enseignement donné, sur les préoccupations des commanditaires (souvent les ecclésiastiques) et les dévotions qui sont privilégiées.

Les Dufour, à toutes les générations, ont mis en scène une iconographie savante, cohérente puisant leur inspiration dans les estampes en circulation. Leur apport artistique à la vallée est indéniable. Peintres réputés ils ont formé des apprentis artistes qui reprendront à leur compte leur expression artistique. Le style de Pierre dit l’Ancien : une grande maîtrise du dessin, des personnages au visage rond, les mains avec des doigts fins, longs et gracieux. Dans sa composition, il sort d’un schéma classique triangulaire plutôt statique. Les émotions des personnages sont mises en valeur, il s’est inspiré de représentation de thèmes iconographiques variés et des formules nouvelles de l’époque.

La mort de Saint Joseph, Beaune.

Ses fils Pierre le jeune (1629-1702), Laurent (mort en 1679), Gabriel (1640-1721) sont initiés dans l’atelier paternel de Saint-Michel-de-Maurienne. 

Gabriel achève son apprentissage sur place. Il débute son activité vers 1650-1660 et lui non plus ne signe pas toutes ses toiles. La dernière connue date de 1709, mais nous savons qu’il a poursuivi son activité jusqu’à sa mort en 1721. Ses œuvres se caractérisent par son adresse pour le dessin et sa maîtrise du pinceau. les compositions sont variées mais celles en triangle prévaut pour l’iconographie mariale. Les glorifications de la Vierge à l’Enfant, de la Sainte Famille ou de saints sont fréquentes.

Les modèles utilisés proviennent de différents maîtres que le peintre associe sur le même tableau. Son travail tient plus de la production que de la création. Il avait réuni un grand nombre de reproduction des maîtres européens sous forme de gravures, dont il se servit comme prototypes.

On distingue deux sortes de prototype, ceux qui se présentent dans le sens de la gravure, c’est à dire à l’envers par rapport au tableau originel, et ceux qui se présentent dans le sens du tableau. Ces derniers résultent soit de dessins, soit de gravures d’après les estampes originales. Pour résumer : les modèles italiens sont représentés dans le sens du tableau, et les prototypes d’origine française dans le sens de la gravure et donc à l’inverse du tableau original. L’abbé Truchet écrit : « Plus d’une fois Gabriel eut recours au crayon de son frère pour le dessin de quelques sujets difficiles ». Une lettre de Pierre le jeune mentionne un voyage de Gabriel : « vous prendrez soin quand vous passerez le Mont-Cenis de bien vous habiller…quand vous serez à Turin ».

Notre-Dame du Rosaire, Pierre Dufour l’Ancien, 1653.

Parmi les maîtres français Simon Vouet est la première source d’inspiration, un des rares artistes à avoir décidé de diffuser lui-même son œuvre par le moyen de l’estampe. Pierre l’Ancien les adapte à ses œuvres pour leur donner une harmonie et pour se faciliter l’exercice. Il n’hésite pas à réunir sur une même toile des modèles de maîtres différents. C’est le cas par exemple dans le table de la chapelle de la Visitation à Termignon, La Sainte Famille en gloire avec saint Dominique recevant le rosaire et saint François, daté de 1653. A Saint-Jean-de-Maurienne, l’Adoration des bergers (1635) s’inspire de Hans von Aachen, seule la position qui domine la scène est modifiée. Gabriel lui demeure assez proche de ses modèles, bien que pour adapter à ses compositions, il les modifie quand cela s’avère nécessaire. Son inspiration vient principalement de France, d’Italie (école Bolonaise) et de Flandres. Les peintres régionaux n’ont pas été directement en contact avec les œuvres originales, l’estampe fut prépondérante dans la diffusion des modèles. De 1620 à 1734, l’abondante production des Dufour participe à la mise en place d’une iconographie et d’un style conformes aux directives de l’Eglise et de sa réforme tridentine, en adaptant les modèles des grands maîtres français, italiens et flamands.

Le Baroque savoyard

Portraits de chapelles avant le concile de Trente – le baroque savoyard (6)

Ces chapelles mettent en évidence que le soin apporté aux décors en Savoie est antérieur au Concile de Trente même si ce dernier aura suscité un élan tout à fait remarquable. Nous allons vous présenter trois chapelles pré-tridentines aux décors particulièrement remarquables : Saint-Sébastien de Lanslevillard, Saint-Grat de Vulmix et Saint-Antoine de Bessans.

Chapelle Saint-Sébastien – Lanslevillard

La tradition orale nous enseigne qu’elle fut édifiée au XVème siècle par un habitant de Lanslevillard, Sébastien Turbil en reconnaissance d’avoir été préservé de la peste. C’est une modeste chapelle bâtie sur promontoire, surplombant directement le départ de la route du col du Mont-Cenis. Protecteur contre la peste et saint patron des archers, saint Sébastien est très souvent incontournable en Savoie comme dans le Royaume de France. Les murs sont ornés de fresques réalisées en peinture à la détrempe posée sur un mortier riche en chaux. L’esquisse a été décalquée sur l’enduit. Le plafond est Renaissance, on y décompte environ 900 caissons peints et sculptés.

Il est fort probable que ces peintures aient été réalisées par un atelier piémontais du Val de Susa. Les états de Savoie englobaient le Piémont. Ici l’influence de l’art flamand où le souci du détail est manifeste et où la lumière semble baigner le paysage est aussi décelable. Les scènes de l’Annonciation et de la Nativité sont à ce titre exemplaires. L’extrados de l’arc triomphal est orné de larges rinceaux de feuillages déchiquetés, de couleur ocre jaune sur fond noir.

Deux cycles narratifs juxtaposés nous sont proposés : le cycle de la vie de saint Sébastien disposé sur 2 registres sur le mur sud et à gauche de la porte d’entrée. Et un cycle de la vie du Christ disposé sur 2 registres recouvrant les autres murs et l’arc triomphal ; les écoinçons de ce dernier sont occupés par 2 personnages en pied : saint Fabien, portant la tiare papale, et saint Sébastien, représenté en damoiseau. Le récit est émaillé de détails pittoresques, propres à susciter l’émotion. On se rapproche d’une représentation théâtrale comme les mystères si fréquents au Moyen-Age.

Ainsi dans le cycle de la vie du Christ, l’épisode la fuite en Egypte est assorti de de deux anecdotes qu’on retrouve fréquemment dans les vallées alpines : le panneau 6 narre l’épisode dramatique de la poursuite de la sainte famille par les soldats d’Hérode : les fuyards rencontrèrent en chemin un laboureur qui semait son blé ; l’enfant-Jésus mit la main au sac de semence du laboureur et le blé qu’il sema fut immédiatement mûr ; quand les soldats d’Héros rencontrèrent plus tard le paysan et qu’ils l’interrogèrent, (scène représentée ici, voyez plus bas) il répondit qu’il les avait vu quand il semait son blé et les soldats le prirent pour un fou et rebroussèrent chemin.

Chapelle Saint-Grat de Vulmix

Cette chapelle à une nef en berceau brisé date du XIVème tandis que le chœur a lui été construit au XVème siècle. Les murs de l’église sont recouverts sur trois registres de la légende de saint Grat qui se déroule comme une bande dessinée. Saint Grat, évêque d’Aoste, au cours d’une vision, a la révélation que la tête de saint Jean-Baptiste est caché au fond d’un puits en Palestine. Le pape lui donne la mission d’aller la chercher. Revenant victorieux de sa mission, il rapporte la tête du précurseur à Rome, seule la mâchoire ira jusqu’à Aoste.

On date cette peinture murale du XVème siècle, époque où il existait en terre savoyarde une école d’artistes dont le représentant le plus connu et le plus talentueux est Jacomo Jaquerio, auteur de peintures en Val de Suse. Il est fort probable que l’auteur de Vulmix faisait partie de cette équipe d’artistes. Saint Grat dont la fête est le 7 septembre est très vénéré dans son diocèse pour ses vertus et de ses miracles.

Sur les murs de la chapelles est représenté le pèlerinage en Terre Sainte pour rapporter le tête du Précurseur à Rome selon la mission qu’il avait reçu. Les dix-huits tableaux racontent comment le saint évêque a rapporté la sainte relique à Rome.

Les restes de saint Grat sont aujourd’hui conservées dans la cathédrale d’Aoste.

Chapelle Saint-Antoine de Bessans

La chapelle Saint Antoine de Bessans

La chapelle s’élève sur un éperon rocheux proche de l’église paroissiale tout comme à Lanslevillard.

Saint Antoine protecteur des animaux domestiques, en particulier des mulets, était aussi invoqué pour se protéger de la peste. Les mulets étaient des animaux précieux s’il en est puisqu’ils étaient utilisés comme animaux de bât pour le passage du col du Mont-Cenis : ces transports sont une source importante de revenus. La corporation des muletiers est une des plus importante de la région.

Chapelle Saint-Antoine de Bessans

La chapelle est ornée de 40 panneaux sur deux registres séparés par un encadrement blanc. Ils relatent la vie du Christ depuis l’Annonciation jusqu’à la Pentecôte. La technique utilisée est celle de la fresque : une peinture à l’eau sur du mortier frais.

Chapelle Saint-Antoine de Bessans : la Transfiguration

Chapelle Saint-Antoine de Bessans : la Transfiguration

L’artiste a intégré nombre de détails locaux qui mêlent la vie du village à celle du Christ, les costumes de la Transfiguration sont typiques de la mode des années 1450/1460. Certains panneaux quant à eux s’attachent à représenter la vie paysanne restituant l’histoire dans un contexte local comme celui de la tentation du Christ ; les paysans fauchent les champs, les troupeaux paissent tandis que marchands et voyageurs sont sur les chemins avec leurs mules. Ces peintures, œuvre d’un artiste local, sont le reflet de la piété populaire de l’époque tout comme les décors baroques le seront pour la période postérieure.

Le Baroque savoyard

Un art au service de la dévotion – le baroque savoyard (4)

Dans sa XXIIème session consacrée à la sainte messe, le concile de Trente explicite la richesse des ornements qui sont utilisés lors des offices : l’art vient au secours de la faiblesse humaine en accompagnant les fidèles dans leur cheminement vers Dieu :

la nature de l’homme étant telle qu’il ne peut aisément et sans quelques secours extérieurs s’élever à la méditation des choses divines… L’Eglise comme une bonne mère a établi certains usages… les lumières, les encensements, les ornements et plusieurs autres choses pareilles, suivant la discipline et la tradition des Apôtres… pour exciter l’esprit des fidèles par ces signes sensibles de piété et de religion, à la contemplation des grandes choses qui sont cachées dans ce sacrifice ».

Le caractère sacré du sanctuaire appelle la décence, la révérence et la piété. Tout ce qui s’y trouve doit convenir au lieu et à sa destination, ne rien comporter d’erroné, d’impur, de superstitieux, de profane, de honteux… et « l’expression tout entière des images sacrées doit répondre à la dignité et à la sainteté du modèle ».

La taille de l’image doit être agrandie afin d’être plus lisible, les sujets seront peints « au naturel ». Dans son traité, le cardinal Paleotti recommande une peinture qui rende « les choses présentes aux hommes ». On souhaite une spiritualité simple et claire, accessible à tous les fidèles. Les peintures et les statues reçoivent alors souvent une inscription pour identifier plus aisément les personnages figurés.

Le Père, le Fils et le Saint-Esprit

Le chemin de l’âme pour aller à Dieu passe par Jésus-Christ, ainsi saint François de Sales conseille de faire tout d’abord oraison « autour de la vie et de la Passion de Notre-Seigneur : en le regardant souvent par la méditation, toute notre âme se remplira de lui ; vous apprendrez ses contenances et formerez vous actions au modèles des siennes… Il faut s’arrêter là, Philotée, et croyez-moi nous ne saurions aller à Dieu le Père que par cette porte… Il est le point de départ… La rédemption du Sauveur sur laquelle est appuyée toute cette échelle mystique du grand Jacob, tant du côté du ciel, puisqu’elle aboutit au sein amoureux de ce Père éternel, dans lequel il reçoit les élus en les glorifiant, comme aussi du côté de la terre, puisqu’elle est plantée sur le sein et le flanc percé du Sauveur, mort pour cette occasion sur le mont Calvaire ».

Dieu le Père est représenté symboliquement au sommet du retable sous les traits d’un vieillard à la longue barbe, le buste sortant d’une nuée, signe de sa présence et entouré d’anges. Il adopte deux postures : soit il ouvre largement les bras, soit il donne sa bénédiction en tenant le globe terrestre dans la main gauche. Le triangle au dessus de la tête symbolise la Sainte-Trinité.

Le Pape saint Pie V (1566-1572) encourage la dévotion aux trois personnes de la Trinité, elles sont représentées plus rarement dans les vallées savoyardes.

La Côte-d'Aime, église Saint Laurent : retable de saint Roch et saint Antoine : la Trinité.

La Côte-d’Aime, église Saint Laurent : retable de saint Roch et saint Antoine : la Trinité.

Le tabernacle, la Présence réelle

Tabernacle baroque savoyard.

Sur la porte du tabernacle, plusieurs thèmes évoquent le mystère de la Rédemption : la Cène, Ecce homo, le Christ en croix, l’Agneau sur le livre aux sept sceaux, l’allégorie de pélican nourrissant ses enfants de ses propres entrailles, le Bon Pasteur, un calice, un ciboire surmontés d’hosties. Dans les niches qui entourent le tabernacle, des saints accompagnent la sainte Réserve comme une litanie.

La dévotion au Sacré-Cœur se développe à la fin du siècle de saint François qui en sera un fervent zélateur : Le Sacré-Cœur de Jésus, écrasé de douleur par sa passion, transpercé par la lance du soldat est une invitation à participer à sa passion.

Des légions d’anges

Anges baroques savoyards.

Les Anges occupent une place bien particulière, ils sont les messagers de Dieu. Leur multiplication à l’époque baroque est à relier avec la crise des intermédiaires au cours de laquelle l’Eglise défend une médiation entre l’homme et Dieu. A l’image de la société humaine, ils ont une hiérarchie complexe au sommet de laquelle figurent les archanges Michel, qui terrasse le dragon et pèse les âmes, Gabriel, messager de la rédemption lors de l’Annonciation, et Raphaël, le médecin de Dieu.

Les simples anges, petits messagers de l’Invisible, purs esprits prenant figure humaine « envahissent » l’espace. Ils manifestent la gloire de Dieu, présentent les instruments de la Passion, recueillent le sang du Christ sur la Croix, jouent de la musique céleste, soutiennent l’architecture des retables, montent, descendent, portent la lumière et veillent sur chaque fidèle.

Or, voyez, je vous prie, ceux qui sont sur l’échelle : ce sont des hommes qui ont des coeurs angéliques, ou des anges qui ont des corps humains ; ils ne sont pas jeunes, mais semblent l’être, parce qu’ils sont pleins de vigueur et d’agilité spirituelle ; ils ont des ailes pour voler, et s’élancent en Dieu par la Sainte Oraison, mais ils ont des pieds pour cheminer avec les hommes par une sainte et aimable conversation ; leurs visages sont beaux et gais d’autant qu’ils reçoivent toute chose avec douceur et suavité. »

Tels les voit François de Sales sur l’échelle de Jacob, tels nous les contemplons sur les retables.

A la messe, ils sont de bonne compagnie, « toujours les anges en grand nombre s’y trouvent présents » dit Saint Jean Chrysostome, « pour honorer ce saint mystère ; et nous y trouvant avec eux et avec une même intention, nous ne pouvons que recevoir beaucoup d’influence propices par une telle société ».

L’évêque de Genève conseille à Philotée :

Rendez-vous fort familière avec les anges ; voyez-les souvent invisiblement présents à votre vie, et surtout aimez et révérez… spécialement le vôtre ».

La Vierge Marie

La dévotion à la Vierge-Marie se manifeste de façon éclatante dans toutes les églises et chapelles de Savoie, et sous divers vocables. Grande est la foi en son intercession et saint François de Sales dans son Traité de l’amour de Dieu l’évoque ainsi :

Nous allons donc, montant en ce saint exercice de degré en degré par les créatures que nous invitons à louer Dieu, passant des insensibles aux raisonnables et intellectuelles de l’Eglise militante à la Triomphante en laquelle nous relevons entre les anges et les saints jusques à ce que, au dessus de tous, nous ayons rencontré la très sainte Vierge, laquelle d’un air incomparable loue et magnifie la Divinité, plus hautement, plus saintement et délicieusement que tout le reste des créatures ensemble ne saurait jamais faire. »

L’iconographie tridentine la montre en sa proximité avec Dieu, associée étroitement à la Sainte Trinité dans les deux principaux thèmes de sa glorification : l’Assomption où elle est représentée montant au ciel entourée d’une nuée d’anges, et son Couronnement au ciel. Vierge à l’enfant apparaissant à des saints, Vierge de Miséricorde ouvrant son manteau protecteur, Vierge de Pitié, Notre-Dame des Sept Douleurs, Notre-Dame des Grâces, Notre-Dame de Compassion, elle est partout. Cependant l’architecture des retables accorde une place toute particulière à la dévotion au Rosaire qui illustre la défense et le rôle de la Vierge devant les attaques des Protestants. Parmi les nouvelles confréries instituées, celle du rosaire se place en préséance juste après celle du Saint Sacrement. Les membres de la confrérie se retrouvent pour réciter 15 dizaines de « Je vous salue Marie » durant lesquels ils vont méditer chaque épisodes de la vie de la Vierge : les mystères, joyeux, douloureux, et glorieux.

Les Dominicains sont à l’origine de la diffusion du rosaire, la Vierge étant apparue à saint Dominique pour l’inciter à la récitation du chapelet, récitation qui allait contribuer au salut des âmes et assurer la victoire sur l’hérésie.

Après la bataille de Lépante qui a vu la victoire de la coalition catholique contre les Ottomans, le pape dominicain saint Pie V qui avait demandé la récitation du chapelet pour obtenir la victoire, institua la fête du Rosaire, la fixant au 7 octobre.

Sur les retable du rosaire, la Vierge est représentée le plus souvent avec l’Enfant-Jésus dans ses bras, remettant le rosaire à sainte Catherine de Sienne et à saint Dominique. On retrouve autour en médaillon les mystères au nombre de quinze. (Autels remarquables par Jacques Clément 1708 à Doucy, à Hauteville-Godon tout en mouvement avec une myriade d’anges, et Notre-dame des anges à Avrieux).

Le Purgatoire

La question du Jugement dernier est présente en permanence, jugement qui peut bénéficier d’un temps intermédiaire : le purgatoire. temps de latence qui ne permet pas encore de goûter aux joies de la vision de Dieu mais qui permet aussi d’éviter les affres de l’Enfer. Par l’intercession de la communion des saints, les vivants peuvent aider les morts de leurs prières. Les vivants pouvaient aussi préparer eux-même ce passage en demandant par testament des messes, des prières. Les retables des âmes du purgatoire offrent aux yeux des fidèles la vision des âmes endurant une étape purificatrice encore nécessaire, ces retables ne peuvent qu’émouvoir les paroissiens.

Confréries, donateurs, fidèles contribuent avec générosité à l’édification d’autels dédiés aux âmes du purgatoire.

Les saints

La Contre-Réforme a défendu avec vigueur le culte des saints.

Les saintes âmes des trépassés qui sont au Paradis avec les anges, et comme dit Notre Seigneur, égales et pareilles aux anges ont aussi le même office, d’inspirer en nous et d’aspirer pour nous par leur sainte oraisons. Ma Philotée, joignons nos coeurs à ces célestes esprits et âmes bienheureuses ; comme les petits rossignols apprennent à chanter avec les grands, ainsi par le sacré commerce que nous ferons avec les saints, nous saurons mieux prier et chanter les louanges divines. (…) Choisissez quelques saints particuliers, la vie desquels vous puissiez mieux savourer et imiter en l’intercession desquels vous ayez une particulière confiance. Lisez aussi les histoires et vies de saints, esquelles comme dans un miroir vous verrez le portrait de la vie chrétienne ».
Saint François de Sales.

Les nouvelles figures proposées à la dévotion par l’Eglise mettent du temps à s’imposer parmi les fidèles. Les saints hérités de la piété du Moyen-Age continuent à recevoir tous les suffrages.

Saint Antoine

Saint Antoine le Grand, père des moines.

Saint Antoine le Grand, père des moines.

La montagne vit de l’activité agricole et pastorale, c’est ainsi que saint Antoine abbé et ermite – premier moine de l’Histoire – sera au premier rang de la dévotion des paysans. Son culte s’est répandu dès le XIème siècle, depuis l’abbaye de Saint-Antoine en Dauphiné qui conserve ses reliques. Il est devenu très vite le protecteur des porcs et des charcutiers, des troupeaux. Il est invoqué également pour protéger les mulets qui servent aux transport de voyageurs et des marchandises en montagne. Le 17 janvier, date de sa fête, donne lieu à de grandes réjouissances : messes suivies de la bénédiction des troupeaux sur les parvis des églises, tradition qui perdure encore de nos jours. Ses attributs sont un bâton en forme de T (tau), ainsi qu’un porc dans l’iconographie occidentale, il est aussi souvent représenté en ermite, la présence du diable à ses pieds symbolise sa victoire sur les tentations diaboliques.

Les docteurs de l’Eglise : saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Grégoire

Saint Sébastien et saint Roch

Saint Sébastien et saint Roch, protecteurs contre la peste, sont très présents tant le fléau est terrible, en effet les vallées sont des voies de passage et les maladies contagieuses et les épidémies sont particulièrement redoutées.

Saint Sébastien

Saint Sébastien

Saint Sébastien, soldat originaire de Gaule, se rendit probablement jusqu’à Milan pour s’enrôler dans l’armée de Dioclétien. Après sa conversion au christianisme, il profita de sa position pour aider les Chrétiens qui étaient emprisonnés, pour cela il fut condamné à mort, attaché à une colonne, transpercé de flèches et laissé pour mort. Soigné par sainte Irène, il guérit et se présenta à Dioclétien qui ordonna de le rouer de coups jusqu’à ce mort s’en suive. Ses attributs sont les flèches et la palme du martyre, il est représenté attaché à une colonne et percé de flèches.

Saint Roch

La Gurraz, église Saint-Roch.

La Gurraz, église Saint-Roch.

Saint Roch est né à Montpellier d’où il partit en pèlerinage à Rome après avoir distribué tous ses biens. Il consacra beaucoup de temps à soigner les malades de la peste, à tel point que sa réputation de thaumaturge se répandit très vite. Atteint lui-même par la maladie, il décida de se retirer en forêt pour attendre la mort en prières, mais un ange le soigna alors qu’un chien lui apporta régulièrement de la nourriture. Les circonstances de sa mort sont peu connues. Il est représenté en pèlerin avec un bâton, montrant une plaie sur sa jambe et accompagné d’un chien.

Saint Grat

Saint Grat, évêque d'Aoste.

Saint Grat, évêque d’Aoste, portant le chef de saint Jean Baptiste.

Saint Grat est très populaire en savoie. Evêque d’Aoste au Vème siècle et fut célèbre pour avoir fait le voyage jusqu’en Orient pour rapporter le chef de saint Jean Baptiste, nous reviendrons sur son histoire avec l’église de Vulmix qui lui est consacrée. Il est invoqué pour la protection des récoltes & contre les animaux nuisibles. Saint Grat est représenté en habit d’évêque et portant la tête de Saint Jean-Baptiste sur un plateau.

Saint Bernard de Menthon

Montvalezan-sur-Séez, église Saint-Jean-Baptiste : retable majeur, saint Bernard des Alpes.

Montvalezan-sur-Séez, église Saint-Jean-Baptiste : retable majeur, saint Bernard des Alpes.

Saint Bernard des Alpes, archidiacre d’Aoste, protecteur des voyageurs et des montagnards, est populaire en Savoie, ce n’est donc pas une surprise que la dévotion populaire l’ait placé sur les autels. Saint Bernard a vévu au XIème siècle, il s’est distingué par le secours qu’il apporta sans cesse aux plus pauvres avec ses compagnons. Il établit des hôpitaux et sa renommée fut telle que son nom fut donné à 2 cols dans les Alpes. Il est représenté portant l’habit de diacre, soutane noire, surplis blanc, ou comme archidiacre en soutane violette. Il tient un diable enchaîné, représentant le paganisme éradiqué dans les montagnes alpines.

Les Evangélistes

Saint Pierre et saint Paul

Sainte Agathe

Notre-Dame-du-Pré, église paroissiale : retable majeur, sainte Agathe.

Notre-Dame-du-Pré, église paroissiale : retable majeur, sainte Agathe.

Sainte Agathe est originaire de Catane en Sicile, elle naquit dans une famille chrétienne, refusa de se plier aux désirs du consul Quintianus et fut donc envoyée dans un lupanar dont elle réussit à sauver sa virginité miraculeusement. Jetée en prison, elle est torturée ; attachée la tête en bas, on lui arracha les seins avec des tenailles. Guérie miraculeusement par saint Pierre, elle subit de nouvelles épreuves ordonnées par le consul : marcher sur des charbons ardents et des débris de verre. L’Etna entra dans le même temps en éruption, la population demanda donc la grâce de la jeune fille qui mourut de privation en prison. Elle est représentée avec ses seins coupés sur un plateau, ayant une tenaille à la main et la palme du martyre.

*

L’Eglise est un jardin diapré de fleurs infinies et toutes, il y en faut donc de diverses grandeurs, de diverses couleurs, de diverses odeurs, & en somme de différentes perfections. Toutes ont leur prix, leur grâce, & leur émail, & toutes en l’assemblage de leurs variétés, font une très agréable perfection de beauté. »
Saint François de Sales, De l’Amour de Dieu, livre second, chapitre VII.

Le Baroque savoyard

Le retable – Le baroque savoyard (3)

Retable de l'église Saint-Jacques de Tignes.

Retable de l’église Saint-Jacques de Tignes.

Le retable fait son apparition à l’époque paléochrétienne, alors qu’il n’était qu’un simple gradin destiné à recevoir les objets liturgiques, et positionné à l’arrière de la table d’autel : son étymologie latine tabula de retro, « l’arrière de la table », rappelle d’ailleurs cette fonction initiale. Rapidement, il acquiert une dimension décorative forte qui vient peu à peu se substituer à sa fonction pratique préalable : il devient au Moyen Age un véritable écran vertical qui se développe à l’arrière de la table d’autel. Composé de pierre ou de bois sculpté ou de matières précieuses, sa dimension ornementale est liée directement à sa fonction cultuelle, c’est-à-dire celle de mettre en exergue la présence divine (scènes de la vie du Christ principalement) ou la vie des saints : le rôle de l’image comme source d’enseignement en constitue alors un fondement. Élément central de la piété médiévale, le retable fait l’objet d’investissements esthétiques et artistiques considérables, et à la Renaissance, sa composition prend la forme d’une véritable architecture : son contenu narratif est mis en valeur par des colonnes et des entablements qui le distinguent du restant de sa structure générale couronnée par un fronton.

Le Concile de Trente : l’heure de gloire du retable

Ainsi que nous l’avons déjà vu, s’il condamne les images évoquant les dogmes erronés, le Concile de Trente n’en déclare pas moins qu’il faut rendre la vénération et l’honneur aux images du Christ et de tous les saints. Le retable se voit alors attribuer une fonction didactique de taille, à savoir celle d’enseigner la doctrine rappelée par le Concile de Trente. Son développement est donc considérable à partir de la seconde moitié du XVIème siècle, et le retable du chœur est même au centre du dispositif liturgique : d’après les instructions du Concile de Trente, le tabernacle doit être « placé dans un lieu très noble, un signe bien visible, bien décoré et permettant la prière », c’est-à-dire, finalement, au centre du retable principal ! Ainsi, le retable doit magnifier le tabernacle, et son iconographie, exclusivement centrée sur les Évangiles, est porteuse d’une symbolique majeure puisqu’elle est en rapport direct avec l’usage liturgique du tabernacle. Quant à l’abondance décorative du retable, elle constitue toujours un hommage à Dieu.

A l’instar de saint François de Sales, saint Charles Borromée visita inlassablement les paroisses de son diocèse, il exhorta les prêtres et les paroissiens à les orner, voire à les reconstruire. Son ouvrage Instructionum fabricæ ecclésiasticæ et supellectilis ecclesiae : De la construction et de l’ameublement des églises devient alors la référence pour tous ceux qui entreprennent des travaux de reconstruction et d’embellissement.

Reconstruction des églises savoyardes

4 grands principes vont présider à ce mouvement de reconstruction :

Le bâtiment est isolé des autres pour marquer une distinction entre le profane et le sacré : élévation du plancher de l’église de quelques marches. Désormais le cimetière est clôturé.

La lumière doit pouvoir pénétrer dans l’édifice, des fenêtres sont donc percées, des coupoles viennent surmonter l’édifice et la dorure s’installe pour retenir cette lumière. 

La taille de l’église doit permettre d’accueillir tous les paroissiens et on doit pouvoir permettre d’installer les autels des confréries. La hauteur de la nef induit le rapprochement avec Dieu. Des coupoles, comme à Notre-Dame-de-la-Vie à Saint-Martin de Belleville, sont ornées de fresques pour faire le lien avec le ciel, Dieu en son sommet, les anges et les saints. Le retable s’inscrit dans cette conception : il est à lui seul un véritable catéchisme, avec une conception rigoureuse et non une accumulation.

le baroque part de la synthèse : seul importe l’effet global, qui doit frapper au premier regard ; c’est au point que chaque détail, isolément, perd tout sons sens.
B. Teyssèdre.

Le lien entre le ciel et la terre est souligné par des éléments architecturaux comme les colonnes et le cheminement depuis l’entrée de l’édifice jusqu’à Dieu qui est représenté au sommet du retable, véritable chef d’œuvre sculptée.

La multiplication des retables est attestée dans le milieu rural savoyard aux XVIIème et XVIIIème siècles ; plus de la moitié de ses églises se sont vues agrémentées d’un retable monumental, preuve incontestée du renouveau des églises dans un contexte de la Contre-Réforme dans les Etats de Savoie.

Hauteville Gaudon, église Saint-Martin : retable majeur attribué à Joseph Marie Martel - Le tableau central représente le saint patron de la paroisse et est environné des statues des 4 Docteurs de l'Eglise.

Hauteville Gaudon, église Saint-Martin : retable majeur attribué à Joseph Marie Martel – Le tableau central représente le saint patron de la paroisse et est environné des statues des 4 Docteurs de l’Eglise.

En s’appuyant sur la Tradition, le concile de Trente légitime & exalte tous les instruments de médiation de la grâce du salut : les 7 sacrements, l’Eucharistie & la Présence réelle dans le sanctuaire, le culte des saints, le culte des reliques. Sous l’impulsion de ses évêques, l’application des directives du concile de Trente transforme le visage des églises de Savoie au point de ne laisser subsister que de rares témoins des périodes antérieures. Et si les nouveaux édifices présentent des variantes, partout se vérifie la mise en oeuvre d’un programme dont les Instructions sur la construction et l’ameublement des églises (1577) de Charles Borromée à l’usage de son diocèse de Milan constituent le modèle universel.

François de Sales voyait en cet ouvrage « le grand miroir de l’ordre pastoral », ses directives du reste traduisent sa préoccupation de séparer l’édifice du culte de la vie profane, en le construisant à l’écart, en hauteur « comme une sorte d’île » pour « être tenu en plus grand respect ». La centralisation et l’unification spatiale qui va donner toute son importance à l’église paroissiale. A l’intérieur, le sanctuaire doit être séparé par une clôture et des marches de l’espace réservé aux fidèles. Cette délimitation rigoureuse des espaces, dont la tradition architecturale remonte aux premiers siècles de l’Eglise, divise l’église en deux parties : celle attribuée à la célébration des saints Mystères et donc réservée aux clercs, l’autre dévolue aux fidèles. Cette partition de l’espace sacré n’a rien de contradictoire avec la recherche d’un volume unifié. L’Eglise catholique romaine affirme l’unité de la foi comme sa structure hiérarchique reçue du Christ. De la mission qu’elle a reçu par le fameux « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » découle un principe de hiérarchie dans laquelle chacun possède une place bien précise. Cette structure hiérarchique se retrouve donc dans l’église paroissiale même dans les communautés les plus modestes.

Plusieurs types de plans architecturaux ont été adoptés dans les vallées de Savoie lors de la reconstruction des églises, selon diverses influences.

  • Le plus simple consiste en une nef unique rythmée pas des piliers qui délimitent les travées et couverte de voûte d’arêtes. Le choeur plutôt profond est bien distinct de la nef, il se termine par un chevet plat destiné à accueillir le retable.
  • La plupart des églises reprennent le plan basilical avec une nef flanquée de deux collatéraux plus étroits et plus bas.
  • En Tarentaise et en Beaufortain s’est développée l’église-halle, laquelle réalise un effet d’unité spatiale par des nefs d’égale hauteur et des travées de plan carré entre les piliers.
  • Un modèle plus romain inspire les église de Maurienne dont les chœurs avec coupole au dessus du maître-autel et du retable ne sont pas sans rappeler la coupole de Saint-Pierre.
  • Un dernier modèle plus rares et en usage dans les sanctuaires mariaux présente un plan centré comme à Notre-Dame-de-Vie de Saint-Martin-de-Belleville (1632-1680) ou Notre-Dame-des-Vernette (1722-1727) à Pesey-Nancroix.

Quel que soit le plan adopté l’espace est clairement hiérarchisé : ainsi le fidèle est placé dans une trajectoire le menant du monde profane extérieur, à l’espace sacré intérieur où l’architecture, le décor et le mobilier rendent visible les étapes de la progression. Dès lors on comprend mieux l’importance donnée à la façade d’entrée des églises qui selon saint Charles Borromée doit concentrer les efforts de décor extérieur. Dans l’arc alpin, on retrouvera particulièrement sur cette façade des peintures murales qui prennent les apparences d’un retable. C’est l’Eglise qui introduit les fidèles aux saints mystères avec, au centre, la porte encadrée de colonnes ou de pilastres en pierre supportant un fronton brisé où a été placée dans une niche la statue du saint patron.

Dès que le fidèle pénètre dans l’église, il embrasse d’un regard un espace sacré qui est divisé entre la nef et sa chaire et le choeur séparé par quelques marches et le banc de communion. Au fond son regard est attiré par l’autel lui aussi surélevé de quelques marches et surmonté du retable qui abrite le tabernacle. L’ouverture du chœur est souvent marquée par la présence d’un Christ en croix en haut de l’arc triomphal ou poutre de gloire, selon des instructions de saint Charles Borromée.

La Présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, au tabernacle, est le point de convergence de tous les regard, grâce à la somptuosité du décor qui l’entoure et par sa position au centre du retable.

Pesey-Nancroix, église de la Trinité : le centre du retable majeur.

Pesey-Nancroix, église de la Trinité : le centre du retable majeur.

Les traités d’architecture de la Renaissance, qui s’inspirent des formes classiques l’Antiquité, ont joué un rôle fondamental dans l’élaboration des formes du retable, on peut identifier plusieurs types comme le scaenae frons ou mur du fond de la scène du théâtre antique, qui fut un lieu d’expérimentation pour les façades décoratives dans l’architecture romaine. Orné de colonnes, d’un entablement, de frontons, de niches, le scaenae frons présente en son centre une porte royale, monumentale flanquée de portes latérales. Le théâtre olympique conçu par Palladio à Vicence reprend ce schéma.

Le teatro olimpico de Vicence par Palladio.

Le teatro olimpico de Vicence par Palladio.

Un autre modèle se conjugue au précédent par l’affirmation d’un axe central : l’arc de triomphe. Lorsqu’il projette de plaquer sur la façade de l’église Saint André de Mantoue un arc de triomphe à l’antique, l’architecte Leon Battista Alberti renouvelle le principe et le sens de la façade qui devient le signe du passage vers une autre réalité tout autre. La formule du portique traduira cette idée de passage et d’élévation vers l’au delà. 

Si la façade de l’église annonce le sanctuaire, le retable, lui, devient la porte du ciel. Il présente des étapes de l’histoire du Salut, et dans ses niches il propose aux fidèles les saints protecteurs comme intercesseurs. C’est le lieu du dévoilement et de la Révélation, ainsi s’opère la rencontre de Dieu avec les pêcheurs par la Sainte Communion.

Conservée dans certaines églises, une tenture (ou peinture murale) s’ouvre au dessus du retable, rappelant le voile du Saint des Saints de l’Ancien testament qui dissimulait l’Arche d’alliance dans la tente au désert et dans le Temple de Jérusalem. Ce lieu sacré était accessible au seul grand-prêtre qui pouvait y pénétrer une fois l’an. Selon Saint Paul, le Christ, par son sacrifice a ouvert une voie à travers le voile, donnant un accès au sanctuaire à toute l’humanité.

Le retable intègre une double dimension : horizontale comme aboutissement du cheminement terrestre du fidèle, et verticale comme une invitation à l’élévation spirituelle. La succession des marches pour atteindre le choeur et l’autel, l’étagement du soubassement, les colonnes, l’entablement à ressauts, les frontons brisées produisent cet effet ascensionnel dont saint François de Sales nous donne la clé à travers l’un de ses thèmes les plus chers que nous avons évoqué auparavant : l’échelle de Jacob. Seuil, porte, échelle au cœur d’une double trajectoire : Dieu invitant l’homme à venir à sa rencontre. Le retable représente l’Eglise elle-même. Les retables des autels majeurs adoptent aussi pour la plupart une division tripartite : verticalement, une travée centrale et deux travées latérales plus étroites séparées par des colonnes. Horizontalement, un soubassement, niveau principal et un niveau supérieur ou attique couronnant la travée centrale ; ceux des autels secondaires eux ne comportent qu’un travée.

La colonne torse, figure emblématique du baroque, revêt un ensemble de significations particulièrement riche. La spirale conservant sa forme malgré une croissance asymétrique est symbole de permanence, de l’équilibre entre les contraires et de la synthèse. Elle illustre le dialogue entre foi et raison dans l’histoire de la pensée catholique, mais aussi la volonté de l’Eglise de surmonter la profonde division du monde chrétien après la rupture de la réforme protestante.

A la question essentielle du pêché et l’angoisse du salut, la spiritualité de l’âge baroque répond par la dynamique de conversion envisagée comme une suite ininterrompue de transformations. « La conversion est sentie comme un mouvement : c’est le fait de se retourner sur soi-même en montant vers Dieu ». L’effet de puissance qui se dégage du retable, dans la monumentalité, la multiplication des colonnes, la puissance de l’entablement, révèle le caractère incontournable de l’institution ecclésiastique. Omniprésent dans les églises et les chapelles, le retable devient un élément familier des communautés paroissiales. Son modèle formel s’étend à la dévotion domestique avec les « boites à saints », oratoires portatifs comportant une caisse avec une statue et deux volets où sont peintes des représentations de saints ; on les voit dans des niches, des oratoires au bords des chemins, dans les villages, les hameaux. Représentation majeure de la piété de l’époque, le retable s’impose comme un support de la dévotion.

Le Baroque savoyard

Le rôle de la hiérarchie catholique dans la diffusion du baroque : saint François de Sales – Le baroque savoyard (2)

Le rôle fondateur de saint François de Sales

François de Sales naquit le 21 octobre 1567 au château de Sales près de Thorens. Il souhaite tôt se consacrer à Dieu mais il doit faire face à l’opposition de son père. Son voeu le plus cher est réalisé le 18 décembre 1593, jour de son ordination. Il est nommé prévôt de Genève et voici le programme de reconquête qu’il annonce : « C’est par la Charité qu’il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu’il faut l’envahir, par la charité qu’il faut la recouvrer… ». Le duc de Savoie, demande des missionnaires pour restaurer la religion catholique dans le Chablais et François se porte volontaire. Il s’installe à Thonon. Le point de bascule se fait entre 1597 et 1598 : la majorité de la population revient alors à la religion catholique. Le 8 décembre 1602 il est ordonné évêque de Genève. C’est à Dijon en 1604, alors qu’il prêche les sermons de Carême, qu’il rencontre la baronne Jeanne de Chantal et l’année 1610 voit la fondation de l’ordre de la Visitation Sainte-Marie.

Grand prédicateur, missionnaire, directeur spirituel, évêque.

Armes de la famille de Sales, monastère Sainte-Marie d’en-Haut Grenoble

Sa spiritualité nous est parvenue grâce à ses livres et à son abondante correspondance.

Son introduction à la vie dévote parue en 1609 remporte un succès énorme, elle sera éditée 40 fois de son vivant et traduite dans de nombreuses langues. L’engouement général pour cette oeuvre souligne sa correspondance avec l’esprit de l’époque. L’auteur s’adresse à un personnage féminin nommée Philotée, le style est plutôt simple, le texte n’est pas rempli de citations latines et grecques et donc accessible facilement pour un plus grand nombre. Le livre s’adresse à des laïcs qui ne se destinent pas à la vie religieuse, les propos sont illustrés par des exemples tirés de vies de saints.

Le Traité de l’amour de Dieu parait en 1616. Le monde est un compromis entre deux extrémités : l’unique et le multiple, le simple et le complexe, l’ordre et le désordre. L’ordre du monde est dû à l’inspiration divine et s’en éloigner est tomber dans le désordre et le chaos, s’en rapprocher permet d’atteindre la connaissance immédiate. A l’image du monde, la société repose sur un ordre monarchique. L’organisation de tout cet ensemble est tellement supérieur à l’homme qu’il ne peut la connaître intégralement. Cette distance rend la raison divine digne d’admiration. L’homme voit le monde et ne l’appréhende pas totalement par la raison. L’homme peut donc se retrouver écartelé entre le monde et le surnaturel. « La guerre que nous sentons tous les jours entre l’esprit et la chair ; entre nostre homme extérieur qui dépend des sens et l’homme intérieur qui dépend de la raison ; entre le vieil Adam qui suit les appétits de son Eve ou de sa convoitise et le nouvel Adam qui seconde la sagesse céleste et la sainte raison ». L’homme se situe entre les animaux et les anges, il se différencie des premiers par l’âme qui s’exprime par la parole. Malgré sa fâcheuse tendance à se rapprocher de la bestialité se manifeste s’il est homme par sa nature, il peut s’élever parmi les anges en raison « de la nature angélique en sa partie intellectuelle »

Le modèle élaboré par François de Sales place Dieu en tout et partout, et l’on obtient tout par la douceur :

C’est par la charité qu’il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu’il faut l’envahir, par la charité qu’il faut la reconquérir… Je ne vous propose ni le fer, ni la poudre dont l’odeur et la saveur évoquent la fournaise de l’enfer. »

Jésus par son sacrifice donne à l’homme la possibilité d’atteindre la connaissance immédiate et de comprendre le monde dans son ordre originel. Voici le postulat de saint François de Sales, qui le rapproche de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin : l’homme possède en lui la capacité d’atteindre la connaissance de Dieu, il a en lui une part du principe essentiel qui caractérisait la pensée médiévale : « Je parle en ce traité, de l’amour surnaturel que Dieu répand en nos coeurs par sa bonté, et duquel la résidence en est la suprême pointe de l’esprit ; pointe qui est au dessus de tout le reste de notre âme et qui est indépendante de toute complexion naturelle… Le Saint Esprit habite en nous… La dilection est le Saint Esprit, enté sur nos espritz humains et habitant en nous par sa miséricorde infinie. »

Baroque savoyardL’homme doit « se mettre en la présence de Dieu » par une pensée attentive. Il doit admettre que Dieu est présent non seulement ici ou là mais en son cœur. Dieu regarde du ciel tous les hommes avec une attentions plus particulière pour les chrétiens, et plus bienveillante pour ceux qui sont en prière et le portent en eux. On accède à la présence de Dieu par un effort de spiritualité.

La clé du système de saint François de Sales est l’échelle de Jacob : « Contemplez l’échelle de Jacob (car c’est le vrai portrait de la vie dévote) : les deux côtés entre lesquels on monte, et auxquels les échelons se tiennent, représentent l’oraison qui impètre (obtient) l’amour de Dieu, et les sacrements qui le confèrent. Les échelons ne sont autre chose que les divers degrés de charité par lesquels on va de vertu en vertu, ou en descendant par l’action au secours et support du prochain ou montant par la contemplation à l’union amoureuse de Dieu ». Cette échelle est comme le symbole d’un ordre moral mais aussi d’un ordre social. L’homme se rapproche de Dieu et des autres humains par l’amour pour dans les deux cas fusionner. Aimer, c’est éloigner les impuretés, se retirer des péchés, c’est ne plus être « déschiré, drilles et puant », s’éloigner de la nature humaine pour se rapprocher des anges comme le faisaient les saints anachorètes, pareils à « l’oyseau du paradis, vivant en l’air sans toucher terre… spectacle d’amour pour les anges et d’admiration pour les humains ». L’homme est déchiré entre deux tendances : il appartient au monde animal et en ce sens il est méprisable et « irrespirable » ; pourtant il a en lui une petite part de divin. L’union à Dieu, l’accession à la nature angélique demandent un entretien à la fois spirituel et physique de l’individu. Se rapprocher de Dieu c’est s’adonner à une discipline de vie, à une hygiène mentale et corporelle, esprit et corps étant indissociables.

Tout cet amour est nécessaire pour atteindre l’au delà parce que « la haut au ciel nous aurons un cœur tout libre de passions, une âme toute épurée de distractions, un esprit affranchi de contradiction, et des forces exemptes de répugnances ; et partant nous y aimerons Dieu par une perpétuelle et non jamais interrompue dilection. »

Saint François de Sales allie deux conceptions du monde. Dieu est à la fois présent et loin du monde ; l’esprit humain est trop faible pour penser cet infini. Il n’est pas spatialement loin mais il par essence éloigné. Cette doctrine que l’on peut se permettre de qualifier de « baroque »  a influencé et marqué la conception du baroque savoyard. Les représentations artistiques que nous étudierons plus tard dans le détail prennent là toute leur signification.

La distinction faite par saint François de Sales entre méditation et contemplation est manifeste dans une critique qu’il adresse à Guillaume d’Ockham : « la méditation considère par le menu et comme pièce à pièce les objets qui sont propres à nous émouvoir ; mays la contemplation fait une veüe toute simple et ramassée sur l’objet qu’elle aime, et la considération ainsi unie fait aussi un mouvement plus vif et fort ».

Il distingue deux types de connaissance, la première liée à la compréhension : l’individu organise son savoir autour de sa propre expérience ; la seconde à l’explication : le sujet se tient à distance de son savoir en vertu de l’objectivité scientifique et analyse une réalité qui lui est extérieure. La démarche de saint François, en tout cas préconisée par lui, est à rapprocher de celle que nous nommons compréhensive. « Quand on void une beauté exquise regardée avec une grande ardeur, ou une excellente mélodie écoutée avec une grande attention, ou un rare discours entendu avec une contention, on dit que cette beauté là tient collés sur soy les yeux des spectateurs, cette musique tient attachées les aureilles, et que ce discours ravit les coeurs des auditeurs ». Le spectateur, l’auditeur s’engloutissent dans le beau, car le beau est « désirable, aimable et chérissable ».

 

Chapelle du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble

A cette lecture, la simple vue d’un retable des vallées de Savoie, s’éclaire. Evoquant le pouvoir d’éducation de l’image et sa force persuasive, saint François de Sales se dit ainsi obligé de « peindre et graver sur les cœurs des personnes non seulement des vertus communes, mais encore sa très chère et bien aimée dévotion ». Métaphorique, l’utilisation des termes « peindre » et « graver » revient à plusieurs reprises dans ses textes. Il n’est pas anodin qu’il aille même jusqu’à comparer le travail du peintre avec celui de Dieu. Créateur d’images, l’artiste est responsable de l’éducation des esprits et, plus encore, obligé de reproduire avec cohérence toute la variété de l’univers.

L’entendement créé verra donc l’essence divine sans aucune entremise d’espèce ou représentation mais il le verra néanmoins sans quelqu’excellente lumière qui le dispose, eslève et renforce pour faire une veüe si haute et d’un objet si sublime et esclattant ».

La décoration des églises, au delà d’un affrontement avec les réformés, est surtout l’expression d’une conception du monde qui oriente les rapports que l’homme entretient avec Dieu et la nature dans laquelle il évolue. La lumière, la hauteur et l’aspect des retables sont propres à capter la conscience du paroissien.

La béatification de François en 1662, puis sa canonisation en 1665, suscitent une grande dévotion populaire, 33 chapelles lui sont déjà consacrées dans son diocèse au XVIIIème siècle.

Celui qui restera l’apôtre de l’amour et de la douceur nous a laissé en héritage un programme spirituel d’une infinie richesse : « Il n’y a rien de petit au service de Dieu ». « Soyez le plus doux que vous pourrez, et souvenez-vous qu’on attire plus de mouches avec une cuillerées de miel que cent barils de vinaigre. »

Pose de la première pierre du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble

Pose de la première pierre du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble.

Le grand Bossuet s’est fait le chantre de François de Sales dans un panégyrique destinés aux Visitandines.

Saint François de Sales et le pape, monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble

Je trouve, dans ces derniers siècles, deux hommes d’une sainteté extraordinaire saint Charles Borromée et François de Sales. Leurs talents étoient différents et leur conduite diverse ; car chacun a reçu son don par la distribution de l’Esprit : tous deux ont travaillé avec le même fruit à l’édification de l’Eglise quoique par des voies différentes. Saint Charles a réveillé dans le clergé cet esprit de piété ecclésiastique. L’illustre François de Sales a rétabli la dévotion parmi les peuples. Avant saint Charles Borromée il sembloit que l’ordre ecclésiastique avoit oublié sa vocation tant il avoit corrompu ses voies… Pour avoir une belle idée de cette douceur évangélique, ce seroit assez, ce me semble, de contempler le visage de François de Sales. Toutefois, pour remonter jusqu’au principe, allons chercher jusque dans son coeur la source de cette douceur attirante qui n’est autre que la charité. Ceux qui ont le plus pratiqué et connu ce grand homme, nous assurent qu’il étoit enclin à la colère c’est à dire qu’il étoit du tempérament qui est le plus opposé à la douceur. Mais il faut ici admirer ce que fait la charité dans les cœurs, et de quelle manière elle les change, et tout ensemble vous découvrir ce que la douceur chrétienne qui semble être la vertu particulière de notre prélat. Mais la douceur chrétienne… porte en soi, dans l’intérieur, ses trois vertus principales qui la composent : la patience, la compassion et la condescendance pour les guérir. »

Une hiérarchie savoyarde galvanisée par l’exemple de saint François de Sales

Les successeurs du saint évêque manifesteront un zèle équivalent pour poursuivre son oeuvre pastorale. Mgr d’Arenthon d’Alex (1661-1695), Mgr Rossillon de Bernex (1697-1734) et Mgr Biord (1764-1785) soutiennent les initiatives des paroissiens pour embellir leurs églises. Dans l’archidiocèse de Tarentaise, on constate le même empressement : l’archevêque Germonio, contemporain de saint François de Sales, se distingue aussi, de même Mgr Milliet de Charles (1660-1703) qui visite ses paroisses huit fois et consacre pas moins de 33 églises au cours de son épiscopat.

A cet égard les procès-verbaux des visites pastorales sont instructifs. Les évêques, soucieux de l’ornementation des autels le signifient par écrit, on relève des qualificatifs comme « vieux » et « indécent » pour fustiger les déficiences d’ornementation. Prenons l’exemple de Valloire. En 1700, l’évêque enjoint la communauté de « faire faire un tableau grand et proportionné au retable du maître-autel, et le pourvoir d’un crucifix décent ».

Le succès de cette réforme catholique repose en tout premier lieu sur un clergé mieux formé, d’une grande charité et convaincu de la nécessité d’embellir ses églises. Rendons grâce à ces prêtres de leur zèle et de leur dévouement. C’est ainsi par exemple que la paroisse d’Avrieux doit à son curé, l’abbé Joseph Damé, docteur en théologie de la Sorbonne, son embellissement. Non content d’avoir fait imprimer un catéchisme rédigé par lui-même à Turin, il réalise lui-même une partie des décors peints qui ornent l’église. A la lecture des devis pour les retables, statues et tableaux de cette période, on constate aussi combien le curé de la paroisse, oriente, éclaire de son avis et tranche sur les dessins présentés par les artistes.

Chapelle du monastère Sainte-Marie d'en-Haut, Grenoble, la voute

Chapelle du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble, la voute

Dans le sillage de saint Charles Borromée qui avait donné l’exemple d’une grande austérité de vie personnelle et à l’inverse une grande libéralité dans la décoration des églises, « l’autel et l’église où les meubles pourront être riches et précieux selon qu’ils pourront sainement avoir pour l’honneur et la gloire de Dieu qui y réside de façon très spéciale ». Saint François de Sales, en cela exprime bien la dualité de l’art religieux du Concile de Trente : respecter une stricte observance dans les ordres, mais toucher, émouvoir, enseigner les fidèles et exalter la grandeur de Dieu par la beauté artistique.
Nous verrons dans les prochains articles comment cet art s’est exprimé dans les vallées savoyardes.

Baroque savoyard

Le Baroque savoyard