Cantilène de l’épître de la fête des Saints Innocents

Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens
Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens

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Texte (Apocalypse XIV, 1-5) :

In diébus illis : Vidi supra montem Sion Agnum stantem, et cum eo centum quadragínta quatuor mília, habéntes nomen ejus, et nomen Patris ejus scriptum in fróntibus suis. Et audívi vocem de cœlo, tamquam vocem aquárum multárum, et tamquam vocem tonítrui magni : et vocem, quam audívi, sicut citharœrórum citharizántium in cítharis suis. Et cantábant quasi cánticum novum ante sedem, et ante quátuor animália, et senióres : et nemo póterat dícere cánticum, nisi illa centum quadragínta quátuor mília, qui empti sunt de terra. Hi sunt, qui cum muliéribus non sunt coinquináti : vírgines enim sunt. Hi sequúntur Agnum, quocúmque íerit. Hi empti sunt ex homínibus primítiæ Deo, et Agno : et in ore eórum non est invéntum mendácium : sine mácula enim sunt ante thronum Dei. En ces jours là : Je vis ensuite l’Agneau debout sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui avaient son nom, et le nom de son Père, écrit sur le front. J’entendis alors une voix qui venait du ciel, semblable à un bruit de grandes eaux, et au bruit d’un grand tonnerre ; et cette voix que j’entendis était comme le son de plusieurs joueurs de harpe qui touchent leurs harpes. Ils chantaient comme un cantique nouveau devant le trône, et devant les quatre animaux et les vieillards ; et nul ne pouvait chanter ce cantique, que ces cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre. Ce sont là ceux qui ne se sont point souillés avec les femmes, car ils sont vierges. Ceux-là suivent l’Agneau partout où il va ; ils ont été rachetés d’entre les hommes pour être consacrés à Dieu et à l’Agneau comme des prémices. Et il ne s’est point trouvé de mensonge dans leur bouche : car ils sont purs et sans tache devant le trône de Dieu.

Sources :

  • Abbé Jean Lebeuf, Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique. Paris, Hérissant, p. 129-132.
  • Dr Marcel Jérôme Rigollot, Epîtres farcies telles qu’on les chantait dans les Eglises d’Amiens au XIIIème siècle. Amiens, Caron-Vitet, 1838.

Cette cantilène propre à l’épître de la fête des Saints Innocents (28 décembre) était autrefois chantée entremêlée de vers français qui paraphrasaient le texte latin, ce qu’on appelait au Moyen-Age une épître farcie. Ces épîtres étaient chantées par deux ou trois sous-diacres à certaines fêtes de l’année, surtout pendant la période autour de la fête de Noël, de la saint Nicolas à l’Epiphanie. On trouve des épîtres farcies assez fréquemment dans les manuscrits liturgiques du XIIème & XIIIème, puis l’usage semble se restreindre voire disparaître. On en composa tout de même encore quelques unes au XIVème siècle, et on en chantait encore, avec leurs textes en vieux français, dans certaines provinces de France au beau milieu du XVIIIème siècle, surtout celle de saint Etienne, probablement la plus ancienne. Pour les linguistes qui étudient l’histoire de la langue française, ces farces sont d’une haute valeur, car elles figurent parmi les plus anciens témoignages écrits du français, décliné dans ses nombreuses formes régionales

Voici le début de cette épître des Saints Innocents transcrite par l’Abbé Lebeuf dans son fameux Traité sur le chant ecclésiastique, avec les farces en vieux picard :

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

On notera que la paraphrase française évolue dans le même VIIème que la cantilène du texte latin, mais sur un chant qui ne décalque pas celui-ci. Dans d’autres épîtres farcies, toutes les strophes reproduisent la même mélodie, distincte de celle du latin qui évolue plus librement d’une verset à l’autre. Il est probable qu’on aura composé les vers français pour s’insérer dans la cantilène latine préexistante.

Ces cantilènes, du moins pour le texte latin, sont-elles anciennes ? Probablement. Notons qu’on les retrouve sur des tons similaires d’un diocèse à un autre. Les deux exemples que donne l’Abbé Lebeuf de l’épître farcie de la fête de saint Etienne (26 décembre), tirés à la fois des livres d’Amiens (vers l’an 1250) et d’une église de la province Lyon ou de Sens (vers l’an 1400) montrent en effet des mélodies – tant latines que françaises – très proches, avec pourtant des paroles différentes pour les paraphrases françaises (sauf dans la première strophe).

De ce fait, les épîtres farcies sont précieuses car elles nous permettent d’avoir un écho de la très grande variété des cantilènes liturgiques qui dût être en usage pour chanter les différents épîtres et évangiles de l’année ; elles sont donc le souvenir d’un état ancien de la liturgie, beaucoup plus riche que ce qui est parvenu jusqu’à nous (les livres liturgiques romains depuis le XVIIème siècle ne comportent plus que deux tons pour l’épître, dont l’un est le recto-tono).

Le chant de l’épître des Saint Innocents cité par Lebeuf est tiré des anciens livres liturgiques d’Amiens. La farce française y comporte pas moins de 130 vers, tous en rimes masculines pour faciliter leur adaptation au plain-chant. Nous n’avons conservé que le chant des versets latins, sans leurs paraphrases versifiées en français, & complété les premiers versets que donne l’Abbé Lebeuf à partir du travail fait au XIXème siècle par le Dr Rigollot. Le choix du VIIème ton, qui possède naturellement un ambitus très ample, a peut-être été guidé par le sens du texte, la mélodie s’élevant sur le second verset pour rendre compte du texte :

Et audívi vocem de cœlo, tamquam vocem aquárum multárum, et tamquam vocem tonítrui magni.
J’entendis alors une voix qui venait du ciel, semblable à un bruit de grandes eaux, et au bruit d’un grand tonnerre.

Notons que le 4ème verset surtout (et dans une mesure le 5ème verset), reproduit une psalmodie du VIIème ton, et celle-ci est peut-être la source inspiratrice de cette cantilène de l’épître des Innocents.

Les livres de Paris ne nous ont pas conservé d’épîtres farcies, il est vrai qu’on n’a gardé que peu de manuscrits liturgiques de notre ville antérieurs à la moitié du XIIIème siècle. Est-ce à dire que notre diocèse avait répugné à chanter des épîtres farcies ?

Non ! Dans une intéressante ordonnance prise en1198 par l’évêque Eude de Sully afin de régler la célébration de la fête de la Circoncision, le 1er janvier, à Paris, on notera le passage suivant, qui atteste que notre ville, à l’instar des autres diocèses de France, connaissait bien l’usage des épîtres farcies :

Missa similiter cum ceteris Horis ordinate celebrabitur a aliquo prœdictorum, hoc addito quod Epistola cum farsia dicetur a duobus in cappis sericeis. La messe de même, comme les autres heures, sera célébrée par l’un de ceux sus-mentionnés, en ajoutant qu’une épître avec farce sera dite par deux en chapes de soie.

O salutaris hostia du Ier ton « dans les solennités » – plain-chant de Coutances

O salutaris de Coutances

Processionnal de Coutances – 1860

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Une litanie rythmée de Saint-Gall en usage à Rouen le mercredi des Rogations

Lebrun-Desmarettes, dans ses Voyages liturgiques de France (1718), décrit abondamment les processions des Rogations telles qu’elles étaient pratiquées dans l’Eglise de Rouen. Dans ce diocèse, on usait de litanies spéciales pour les processions du mardi & du mercredi des Rogations, les litanies du lundi étant tout simplement les litanies des saints. Voici la description pittoresque qu’en fait l’auteur :

« Le mardi des Rogations, la procession va à l’église de Saint-Gervais avec les mêmes cérémonies qu’hier ; il y a sermon, lequel étant fini, on dit à genoux les prières après lesquelles on chante le répons : O Constantia martyrum, lequel étant fini, trois chanoines chantent la litanie qui commence par Humili prece et sincera devotione ad te clamantes, Christe exaudi nos, que le chœur répète après chaque couple ou combinaisons de strophes composées chacune d’un vers hexamètre et d’un pentamètre, qui contiennent les noms des saints selon leur ordre, dont la composition est aussi pitoyable que le chant est charmant.

La procession va sur les bords des fossez dans lesquels il y a des tours, des écoutes ou voutes, & plusieurs échos qui retentissent de ce beau chant avec ses cadences. On ne peut rien entendre de plus agréable ni de plus charmant. Les chantres continuent la litanie jusqu’à ce qu’étant arrivez au chœur de l’église cathédrale, ils la finissent par les deux dernières strophes dont la dernière est grecque.

Le mercredi des Rogations on va en procession à Saint-Nicaise à la même heure et avec les mêmes cérémonies que le lundi, pareillement avec sermon. En retournant, trois chanoines chantent d’abord la litanie : Ardua spes mundi, qu’on répète après une strophe composée d’un vers hexamètre & d’un pentamètre, qui contiennent les noms des saints selon leur ordre, dont la composition n’a rien de beau non plus que le chant. Mais quand on est venu à un certain carrefour, trois prêtres chapelains en commencent une autre dont le chant est plus beau, & qui fait un fort bel effet avec les reprises. En voici l’ordre. Les trois prêtres chapelains chantent Rex, Kyrie, Kyrie, eleison, Christe, audi nos. Le chœur répète la même chose. Puis les trois prêtres chapelains, au milieu de la procession, chantent Sancta Maria, ora pro nobis ; après quoi trois diacres chapelains de même chantent Rex virginum, Deus immortalis. Trois sous-diacres chapelains ajoutent : Servis tuis semper miserere. Le chœur : Rex, Kyrie, Kyrie eleison, Christe, audi nos. Et ils poursuivent ainsi tous neuf la litanie le long du chemin jusque dans le chœur, où on la finit. Au retour, on dit Nones, & ensuite on va dîner, car il est bien midi & au delà. »

Nous avons publié sur ce blog un article présentant les curieuses litanies qu’on chantait à Paris aux Rogations. Nous allons nous intéresser à l’une des litanies en usage à Rouen, Ardua spes mundi, celle justement dont Lebrun-Desmarettes ne goûtait ni le texte ni le chant. 🙂

Cette litanie décrite au début du XVIIIème siècles par l’auteur des Voyages liturgiques est d’ancien usage à Rouen aux Rogations, puisqu’on la trouve déjà à cette place dans le Graduel de la cathédrale de Rouen du XIIIème siècle (Paris, BnF, lat. 904).

Voici les pages de ce manuscrit contenant cette litanie :

En voici une transcription du chant, du 4ème ton, sur ce manuscrit :

Ardua Spes Mundi du Graduel de Rouen du XIIIème siècle

Cette litanie versifiée et rythmée est de fait beaucoup plus ancienne : elle fut en effet composée par le moine Ratpert de Saint-Gall († 884) pour être chantée aux processions dominicales de cette fameuse abbaye suisse. C’est un témoin parmi bien d’autres de l’extraordinaire efflorescence intellectuelle, artistique et scientifique, qui caractérisa Saint-Gall, alors l’un des fers de lance de la Renaissance carolingienne. En raison du grand rayonnement de l’école de chant de saint Gall, Ardua spes mundi, comme bien d’autres pièces du répertoire liturgique composé pour l’usage de la fameuse abbaye, fut rapidement reprise dans de nombreuses Eglises d’Occident, et reçut même une approbation du pape Nicolas III († 1280) comme litanie (cf. Schubiger, Die Sängerschule St Gallens, p. 37). On la retrouve souvent assignée aux processions des Rogations (dans le diocèse de Trèves, elle est ainsi chantée le mardi des Rogations).

Cette litanie figure dans un très bel enregistrement réalisé par l’Ensemble Gilles Binchois sous la direction de Dominique Vellard et consacré au répertoire de Saint-Gall :

Techniquement, dans les livres de l’Abbaye de Saint-Gall en Suisse, Ardua spes mundi est classée en réalité comme étant un versus, et non une litanie stricto sensu.

Les versi constituent un type de pièces liturgiques un peu particulières et rares (on n’en dénombre qu’une trentaine dans tout le répertoire liturgique occidental). Ce sont des hymnes composées pour être chantées en procession, la plupart du temps avec un refrain (qui est en général la première strophe) ; ce refrain est souvent découpé en deux parties qui sont reprises alternativement après chaque strophe. Seuls deux versi ont survécus dans l’usage courant : il s’agit du Gloria, laus et honor sit de Théodulfe d’Orléans, chanté le dimanche des Rameaux à la procession, et d’autre part du Pange lingua chanté pendant l’adoration de la croix au Vendredi saint. Composé par saint Venance Fortunat au VIème siècle, ce dernier comporte un refrain découpé en deux parties qui alternent Crux fidelis inter omnes & Nulla silva.

La plus riche collection de versi est sans doute contenue dans le manuscrit 381 de la Stiftsbibliothek de Saint-Gall, qui en précise les auteurs et l’usage liturgique. Voici, regroupés par auteur (tous moines de Saint-Gall ormis saint Venance Fortunat), les versi que contient ce manuscrit, lequel date de la fin du Xème siècle :

  • Hartmann († 925) :
    • Sacrata libri dogmata (« pour être chanté avant qu’on lise l’évangile » ; sans doute pour remplir le temps de la procession de l’évangile, qui peut être très long dans une grande abbatiale comme saint Gall)
    • Salve lacteolo decoratum (pour les Saints Innocents)
    • Cum natus esset Dominus (pour les Saints Innocents)
    • Humili prece (pour les jours de fêtes ; notez que ce versus était lui aussi employé comme litanie à Rouen pour le mardi des Rogations, ainsi que l’indique supra Lebrun-Desmarettes. Cette pièce a connu une grande ferveur un peu partout dans les usages diocésains médiévaux)
    • Suscipe clementem plebs devotissima (pour la réception d’un roi)
  • Saint Venance Fortunant († 609)
    • Salve festa dies (pour Pâques)
  • Ratpert († 884)
    • Ardua spes mundi (aux processions des dimanches)
    • Laudes omnipotens (lorsqu’on reçoit l’eucharistie ; on retrouve cette pièce ultérieurement dans beaucoup de diocèses pour la procession qui ramène le Saint-Sacrement au maître-autel le Vendredi Saint au cours de la messe des Présanctifiés – c’était sans doute aussi son usage initial à Saint-Gall)
    • Aurea lux terra (pour la réception d’une reine)
    • Annue sancte Dei (pour saint Gall)
  • Notker le Bègue († 912)
    • Ave beati germinis (« sur l’Ancien Testament »)
  • Waldramm († c. 900)
    • Rex benedicte (pour la réception d’un roi)

On trouve en ligne le manuscrit 381 de Saint-Gall. Voici les quatre pages on est écrit le versus Ardua spes mundi (pages 42 à 45). Notez que le manuscrit indique les reprises de chaque moitié du refrain, alternativement Ardua spes mundiChriste exaudi nos, comme le pratiquait encore Rouen au XVIIème siècle sous les yeux de Lebrun-Desmarettes. La structure poétique comme le chant changent dans la fin de la pièce.

Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 42 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 43 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 44 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 45

Voici le texte d’Ardua spes mundi d’après ce manuscrit :

Ardua spes mundi
Solidator & inclyte cœli
Christe exaudi nos
Propitius famulos.

Virgo Dei Genitrix
Rutilans in honore perennis
Ora pro famulis
Sancta Maria tuis. R/. Christe.

Angele summe Dei
Michael miserere cito nostri
Adjuvet & Gabriel
Atque pius Raphael. R/. Ardua.

Aspice nos omnes
Clemens baptista Johannes
Petreque cum Paulo
Nos rege docti loquo. R/. Christe.

Cœtus apostolicus
Sit nobis fautor & omnis
Ac patriarcharum
Propheticusque chorus. R/. Ardua.

Poscere nunc Stephanum
Studeamus carmine summum
Ut cum martyribus
Nos juvet ipse pius. R/. Christe.

Inclyte Laurenti
Qui flammas exuperasti
Victor ab etherio
Nos miserere choro. R/. Ardua.

Splendide Silvester,
Gregori ac sancte magister
Nos quoque cum sociis
Ferte juvando polis. R/. Christe.

O Benedicte pater
Monachorum Galleque frater
Cum reliquis sanctis
Nos refovete polis. R/. Ardua.

Maxime de Suevis
Superis conjuncte catervis,
Sancte Othmare tuum
Lætifica populum. R/. Christe.

Inclyte Magne tuam
Clemens nunc respice plebem
Auxilio tutos
Undique redde tuos. R/. Ardua.

Virgineos flores
Agnes, Agathesque ferentes
Auxilio vestris
Addite nos sociis. R/. Christe.

Innocuos pueros
Resonemus laude peractos
Qui nos nos pueros
Dant resonare melos. R/. Ardua.

Omnes o Sancti nostræ succurrite vitæ.
Perque Crucem sanctam salva nos Christe Redemptor.
Ira deque tua clemens nos eripe Christe.
Nos peccatores audi te Christe rogamus.
Ut pacem nobis dones te Christe rogamus.
Crimen ut omne tuis solvas te Christe rogamus.
Auræ ut temperiem dones te Christe rogamus.
Ut fruges terræ dones te Christe rogamus.
Ut populum cunctum salves te Christe rogamus.
Ecclesiamque tuam firmes te Christe rogamus.
Fili celsi throni nos audi tete rogamus.
Agne Dei Patris nobis miserere pusillis.
Christe exaudi nos, O Kyrie ymon eleison.

Selon les diocèses, le texte de Raptert a été adapté en fonction des saints locaux. Ainsi à Rouen, ce sont Romanus et Audoenus (saint Romain et saint Ouen) qui sont invoqués, au lieu des saints de l’abbaye Suisse (saint Gall, saint Othmar).

Les limites de cet article ne nous permettent pas d’envisager les autres litanies chantées aux Rogations à Rouen. Voici néanmoins un enregistrement du versus Humili prece composé par Hartmann de Saint-Gall, et louée hautement par Lebrun-Desmarettes :

Oraison de Jérémie en plain-chant musical

L’Oraison de Jérémie (Lamentations, 5, 1-11) est la dernière des 9 Lamentations chantées au cours de la Semaine Sainte, la troisième leçon donc du premier nocturne des Ténèbres du Samedi Saint.

La musique ci-dessus, qui rend tout particulièrement bien le drame du texte de Jérémie, a été composée au début du XVIIIème siècle par M. Chabert, maître de chapelle et organiste de la collégiale Saint-Agricol d’Avignon. M. Chabert avait mis en plain-chant figuré le cycle complet des 9 Lamentations de Jérémie, celles-ci ont connu un succès certain au-delà d’Avignon. Les éditions avignonnaises du XIXème siècle qui les donnent assez communément me paraissent avoir cherché à trop transcrire l’ornementation usuelle du chant au point de rendre difficile la lecture des Lamentations de Chabert. Aussi ai-je transcrit cette ultime Lamentation depuis un manuscrit langrois dont le chant, plus dépouillé, est vraisemblablement proche de l’original du XVIIIème siècle.

Traduction de cette Lamentation par M. l’Abbé de Bellegarde :

Le commencement de la Prière du Prophète Jérémie.
Seigneur, souvenez-vous de ce qui nous est arrivé ; regardez & voyez l’opprobre où nous sommes ; notre héritage est tombé entre les mains des étrangers. Nous sommes devenus orphelins sans père : nos mères sont comme des veuves : nous avons bu l’eau à prix d’argent : nous avons acheté chèrement le bois : on nous a entraînés la corde au col, sans nous donner aucun relâche dans nos fatigues : nous avons tendu la main aux Egyptiens & au Assyriens, pour avoir du pain. Nos pères ont péché, & ils ne sont plus, & nous avons porté la peine de leurs iniquités : des esclaves sont devenus nos maîtres : il ne s’est trouvé personne pour nous délivrer de leurs mains. Nous allions chercher notre pain, en exposant notre vie aux épées dans le désert : notre peau s’est brûlée & noircie par la faim excessive, comme si elle eut été dans un four. Ils ont humilié les femmes dans Sion, & les vierges dans les villes de Juda.
Jérusalem, Jérusalem, convertissez-vous au Seigneur votre Dieu.

Chant du Prologue de l’Evangile selon saint Jean à Noël


En complément aux cantilènes des évangiles de Noël publiées par dom Reiser dans son Laudes festivæ, voici un chant magnifique du Prologue de Jean autrefois en usage dans certains diocèses français. Le chant y était prévu pour les prières du soir au salut, mais il pourrait faire les délices d’un diacre doué d’une belle voix à la messe du jour de Noël.

Quam pulchre graditur, la « Marseillaise de Saint-Sulpice »

En cette belle fête de la Présentation de la Vierge au Temple, nous vous proposons la musique et le texte d’une hymne de cette fête, composition naguère très célèbre.

Quam pulchre graditur fut composée dans la première moitié du XVIIIème siècle par Urbain Robinet, docteur en théologie, qui avait été élève à Saint-Sulpice vers 1706. Cette hymne fut accueillie par la suite par plusieurs bréviaires diocésains français pour les vêpres de la Présentation, cet office étant dépourvu d’hymne propre au Bréviaire romain. Elle constitue du reste toujours l’hymne des vêpres de la Présentation dans le propre de Paris (sa musique ci-après est tirée des Offices propres du diocèse de Paris approuvés par Sa Sainteté le Pape Pie XI et publiés par ordre de Son Eminence le Cardinal Dubois, archevêque de Paris en 1923). L’hymne est surtout célèbre pour avoir servi à la touchante cérémonie de renouvellement des promesses cléricales le 21 novembre en la fête de la Présentation, cérémonie instituée par les Sulpiciens et diffusée par la suite dans de nombreux séminaires. Elle était chantée avec ferveur et entrain par les membres du clergé, d’où son sobriquet de « Marseillaise de Saint-Sulpice » ou de « Marseillaise de la Sainte Vierge ».

La musique en est évidemment ternaire (il faut penser les épisèmes verticaux de la notation de 1923 comme des notes longues).

Télécharger la partition sous forme de livret.

Quam pulchre graditur filia principis,
Templi cum properat limina tangere !
Praeludit meliori
Quam mox offeret hostiam.
Qu’elle est belle la démarche de la fille du prince, se hâtant de toucher au parvis du Seigneur ! Elle prélude, en s’immolant elle-même, au sacrifice plus précieux qu’elle offrira bientôt.
E matris gremio, Numinis in sinum
Infans non dubiis passibus advolat;
Virgo Numinis ara,
Aris victima sistitur.
Encore enfant, elle accourt, non d’un pas incertain, des bras de sa Mère dans le sein de Dieu ; et cette Vierge, dont le cœur est un autel consacré à la Divinité, se présente devant les autels comme victime.
Sponso membra Deo mollia devovet;
Cordis Virginei dedicat intima
Verbo debita Mater,
Verbo viscera consecrat.
En prenant Dieu pour son Époux, elle lui voue son tendre corps ; elle lui dédie l’intérieur de son cœur virginal, et consacre déjà son propre sein au Verbe, dont elle doit être la Mère.
Tecum cuncta Deo prodiga dum voves,
Numen, Virgo fui pectoris incola,
Quanto foenore pensat
Terras qua bona despicis !
O Vierge qui vouez à Dieu toutes choses avec vous, de quel accroissement de grâces le Dieu qui habite dans votre cœur ne paye-t-il pas les biens que vous lui sacrifiez ?
Quid nos illa queant improba gaudia?
Cur nos jam pigeat vincula rumpere?
Dux est Virgo sacerdos :
Fas sit quo properat sequi !
Pourquoi de misérables joies nous retiennent-elles ? Pourquoi différer encore de rompre tous nos liens ? Vierge et prêtre, elle nous ouvre la voie : qu’il nous soit donné de marcher à sa suite !
Ergo nunc tua gens se tibi consecrat;
Ergo nostra manes portio tu Deus,
Qui de Virgine natus,
Per nos sape renasceris.
C’en est donc fait, ô Dieu, votre tribu se consacre à vous seul ; donc vous demeurez notre unique partage, vous qui, né de la Vierge, daignez chaque jour renaître à notre voix.
Sit laus summa Patri, summaque Filio;
Sit par, sancte, tibi gloria, Spiritus !
Si nos intus aduris,
Puro corde litabimur. Amen.
Gloire suprême au Père, gloire suprême au Fils, égale gloire à vous, Esprit-Saint ! si vous nous enflammez intérieurement, nous offrirons d’un cœur pur le divin sacrifice.

Tantum ergo nancéen

Source : Livre de chant pour les vêpres et les autres offices différents de la messe et des processions du matin, imprimé par ordre de Monseigneur Antoine-Eustache d’Osmond, évêque de Nancy, à l’usage de son diocèse. Nancy, Séminaire de Nancy, 1823, page 594