La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 7ème partie – La Vigile pascale

En septième volet de notre étude de la réforme de la Semaine sainte de 1955, nous nous pencherons aujourd’hui sur la Vigile pascale.

Rappel des articles précédents :

Dans notre article précédent, nous envisagions les modifications radicales apportées à la Messe des Présanctifiés du Vendredi Saint par la Commission pour la Réforme liturgique en 1955. Celles apportées à la messe de Samedi Saint sont tout aussi nombreuses & complexes à analyser, mais tendront pour l’essentiel à faire passer la messe de la Vigile pascale – qui comme toute messe de vigile dans le rit romain, était une messe préparatoire à la fête de Pâques – au statut de messe principale pour fêter la résurrection du Seigneur (au détriment de la messe du jour de Pâques). Le caractère artificiel des nombreuses modifications apportées pour apporter ce changement de perspective conduira à une multiplication des incohérences, tant liturgiques que théologiques. Aussi, une fois de plus, croyons-nous devoir nous excuser par avance auprès de nos lecteurs de la longueur substantielle de ce nouvel article.

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Préambule à l’étude de la Vigile pascale : les messes de vigile la veille des fêtes, un pont entre deux jours liturgiques

Vigile pascale - gravures de Picard

Vigile pascale – gravures de Picard : la procession venant du feu nouveau, et l’allumage du cierge pascal au trident.

La Vigile du Samedi Saint, l’un des offices les plus complexes et les plus longs du rit romain, mais peut-être aussi l’un des plus beaux et des plus particuliers, n’avait pourtant jamais été conçue comme le point d’aboutissement du mystère pascal, mais comme la préparation de sa plénitude, pleinement révélée au matin de Pâques et célébrée par la messe du jour de Pâques : le Christ lui-même ne s’est-il pas manifesté aux disciples qu’en plein jour le dimanche de Pâques, sans que nul ne puisse savoir le temps exact de sa résurrection du séjour des morts ?

Pour mieux comprendre la structure de cette vigile, il convient de se souvenir que cet office n’était pas un cas isolé dans l’année liturgique romaine. Il convient donc de le rapprocher des autres vigiles que connaissait le rit romain, en particulier de cinq autres messes de vigiles qui comportent une structure similaire : la vigile de la Pentecôte et les quatre messes des samedis des Quatre-Temps (il est toutefois probable que la Vigile pascale a servi de modèle à ces cinq autres vigiles). Ces six messes de vigile comportent plusieurs lectures (appelées aussi prophéties) avant le chant du Gloria in excelsis Deo, de l’épître et de l’évangile, elles conservent plusieurs traces d’archaïsmes liturgiques et doivent de ce fait remonter à une très haute antiquité, d’autant qu’on observera des similitudes dans les différents rits d’Orient et d’Occident.[1]

Le rit romain connaissait encore d’autres messes de vigiles (comme celle de Noël ou celle du 23 juin, vigile de la Nativité de saint Jean-Baptiste), mais ces messes ne présentaient aucune particularité liturgique notable dans leurs structures.

Quoiqu’il en soit, toutes les messes de vigile partageaient une caractéristique commune, marquées dans les textes anciens et conservée dans l’ordonnancement des livres liturgiques, même si cette règle n’était plus observée en pratique depuis longtemps : toutes les messes de vigile se célébraient après none (3h de l’après-midi environ, lorsqu’on est aux alentours de l’équinoxe) et étaient toujours suivies, quand bien même elles pouvaient finir fort tard en raison des sacrements qui pouvaient s’y donner (baptêmes & ordinations) par le chant de l’office des vêpres.

Pour comprendre cette disposition horaire toute particulière, il faut se souvenir de deux points :

  1. Les premiers chrétiens comptaient les jours du soir au soir (et non de minuit à minuit), selon le principe du nycthémère,[2] et ce conformément à l’Ecriture (« Il y eut un soir, il y eut un matin, premier jour » Genèse I, 5). L’office de none constituait ainsi le dernier office d’un jour. Le chant de l’office des vêpres – au moment où le soir tombait – marquait donc[3] le début d’un nouveau jour liturgique.
  2. Dans les premiers temps de l’Eglise, les chrétiens ne prenaient pas de nourriture avant d’avoir reçu la Sainte Eucharistie. De ce fait, les jours de jeûne, la célébration de la messe fut différée dans l’après-midi, afin d’observer le jeûne durant la journée. A Rome, on célébrait la messe les jours de jeûne après none, ensuite on chantait les vêpres directement après la messe, à l’issue desquelles on distribuait ses aumônes (ce que le jeûne avait permis d’épargner) aux pauvres et on rompait enfin le jeûne, unique repas du jour, toujours pris après les vêpres donc. L’Orient observait une pratique similaire, au détail près qu’on célébrait d’abord les vêpres sur lesquelles se greffait ensuite la célébration de la messe vespérale à l’issue de laquelle le jeûne était rompu.

Les messes de vigiles, étant célébrées un jour de jeûne, suivaient donc la règle générale : elles se disaient après none et avant vêpres. Ces messes avaient ainsi la particularité de clore un jour liturgique (l’office de none était le dernier du jour qu’on laisse) avant d’en inaugurer un nouveau (l’office de vêpres est le premier office du jour qui s’ouvre), elles peuvent donc apparaître comme un trait d’union ou un pont entre deux jours.

Ce rôle de « pont liturgique » entre deux jours était particulièrement manifeste au cours de la vigile du Samedi Saint, qui commençait avec les ornements de la couleur du Carême[4] et se finissait en blanc, couleur liturgique de Pâques et de la résurrection.

Une célébration qui ne fut jamais intégralement nocturne

Dans un article spécial que nous rédigerons ultérieurement, nous montrerons en détail que dès les origines, non seulement la vigile pascale commençait toujours après la célébration de l’office de None, mais que la célébration de cet office pouvait être régulièrement légèrement anticipée en tout début d’après-midi (entre midi et 14h), car la longue célébration s’étendait dans toute l’après-midi (on chantait à Rome toutes les lectures en grec et en latin, on devait aussi procéder tout au long de la cérémonie non seulement aux nombreux baptêmes mais aussi aux ordinations à tous les ordres ecclésiastiques et même au sacre des évêques) de sorte que l’on faisait coïncider le chant du Gloria in excelsis de la messe avec l’apparition des premières étoiles dans le ciel (vers 18h-19h, quitte à interrompre le cours de la cérémonie tant que le soleil n’était pas couché), cette messe de la vigile pascale s’achevant régulièrement avant 21h.

Contrairement à ce qui a été fantasmé au XXème siècle, la vigile pascale ne fut jamais une célébration intégralement nocturne, et la messe de la vigile ne fut jamais une messe de minuit comme à Noël (notons que Noël possède aussi sa messe de vigile, célébrée normalement entre none et les premières vêpres de la fête, puis la messe de minuit est la première des trois messes du jour de Noël, elle est célébrée après l’office de la nuit et avant les laudes). La messe de la Vigile pascale ne fut jamais conçue comme la première messe de la fête de Pâques. Elle n’est qu’une célébration partielle et non complète de la Résurrection du Seigneur. Du reste, le terme même de vigile (vigilia chez César indique la sentinelle qui garde, chez Cicéron, la surveillance attentive) suggère bien en lui-même la notion d’attente et non de plein accomplissement.

Une vigile qui commençait tôt dans l’après-midi du Samedi Saint

Tout en réservant les nombreuses preuves antiques démontrant ce point pour l’article qui sera spécialement dédié à la question des horaires de la Semaine Sainte, il suffira de rappeler son plus ancien témoin liturgique du VIème siècle : le vénérable Sacramentaire Gélasien, dans sa recension primitive et ancienne, indique précisément que la Vigile pascale commence le Samedi Saint hora octava diei mediante – à la huitième heure et demi du jour, ce qui selon le comput moderne (et en tenant compte que Pâques est proche de l’équinoxe de printemps), correspond grosso modo à nos 14h30. Le même Gélasien ancien indique que la messe proprement dite de la vigile pascale (après les prophéties et les baptêmes) commencera ut stella in cœlo apparuerit – lorsque les étoiles seront apparues dans le ciel. Les plus anciens Ordines Romani corroborent ces précisions du Sacramentaire du Pape Gélase : l’Ordo XXX B, qui remonte au VIIIème siècle, indique que la fonction du Samedi Saint à Saint-Jean-de-Latran, cathédrale de Rome, commence « ora octava diei – à la huitième heure du jour (soit 14h) ; l’Ordo XXIII, qui est également du VIIIème siècle, indique quant à lui que la Vigile pascale commence au Latran hora quasi septima – quasiment à la septième heure (13h donc) et que la messe débute jam sero – alors que c’est déjà le soir. La messe de vigile – nous l’avons dit – se chante après l’heure de None (la neuvième heure du jour), qui est normalement à 15h à l’équinoxe. Il est signifiant de constater que toutes les sources anciennes montrent qu’on a préféré anticiper légèrement l’office de None afin de démarrer plus tôt la longue fonction de la vigile, plutôt que de la faire finir trop tard dans la nuit, après minuit (ce qui sans doute présentait pour les Anciens l’inconvénient de faire passer la messe de la vigile pour la première messe du jour de Pâques).

Vespere autem sabbati

La venue des sainte femmes au tombeau, évangile de la Vigile pascale.

La venue des sainte femmes au tombeau, évangile de la Vigile pascale.

Le choix de ce moment particulier pour la vigile pascale – trait d’union vespéral entre deux jours – pourrait avoir commandé le choix de l’évangile lu à cette messe : Vespere autem sabbati, quæ lucescit in prima sabbati, venit Maria Magdalene, et altera Maria, videre sepulchrum (Matthieu XXVIII, 1-7). A moins que ce ne soit l’inverse ! et l’on pourrait se demander si l’existence d’une vigile pascale dans tous les rits chrétiens d’Orient et d’Occident, entre les dernières heures du Samedi Saint et le début de la nuit de Pâques, ne tirerait pas justement son origine d’une lecture littérale par l’Eglise primitive de ce texte de saint Matthieu – Au soir du Sabbat – Ὀψὲ δὲ σαββάτων, τῇ ἐπιφωσκούσῃ εἰς μίαν σαββάτων, ἦλθεν Μαρία ἡ Μαγδαληνή, καὶ ἡ ἄλλη Μαρία, θεωρῆσαι τὸν τάφον – texte qui se révèle être une croix pour l’exégèse biblique[5]. Du reste, dans l’hypothèse que la toute Primitive Eglise avait d’abord célébré la Vigile pascale pour correspondre à une lecture littérale de Matthieu XXVIII, et par la suite avait étendu à d’autres dates dans l’année le principe de la messe vespérale de vigile, on pourrait mieux comprendre la célèbre assertion de saint Augustin qui nomme la Vigile pascale « mère de toutes les saintes vigiles »[6].

Il est dommage que, dans son ensemble, le Mouvement liturgique du XXème siècle n’ait pas perçu cette profonde nature vespérale (et non nocturne) de la liturgie de la Vigile pascale : commençant dans les dernières heures du Grand Samedi et s’achevant par les premières vêpres du jour de Pâques, elle assure le pont entre deux jours, entre l’affliction du Grand Samedi et la joie du Dimanche lumineux, où la mort est vaincue et changée en triomphe.

Synopsis de la la Vigile pascale dans les livres liturgiques tridentins

Le feu nouveau

Feu nouveau à la Vigile pascale

Traditionnellement, le feu nouveau à la Vigile pascale peut être fait dans un brasero, dehors ou dedans l’église.

Le Samedi Saint, on recouvre l’autel majeur de ses nappes & antependium (il en avait été dépouillé le Vendredi Saint après les Vêpres récitées à la suite de la Messe des Présanctifiés). On a soin de disposer devant l’autel majeur un antependium blanc et par dessus celui-ci un autre de couleur violette. Pour le reste, toute l’église (et donc tous les autres autels), la crédence et le chœur sont ornés comme aux dimanches de l’Avent et du Carême. L’autel majeur est orné de cierges de couleur blanche mais qui restent éteints. On prépare un cierge pascal de très grande taille (avec les emplacements pour les cinq grains d’encens à y enfoncer), qu’on pose sur un grand et beau chandelier, en principe du côté de l’évangile, ou bien ailleurs selon la disposition et les traditions du lieu (dans les églises paléochrétiennes, ce chandelier inamovible reste à l’année à côté de l’ambon de l’évangile, dans le chœur de l’église). À proximité, on place un pupitre ou légile, recouvert d’une étoffe de soie blanche ou brochée d’or, qui servira au chant de l’Exultet par le diacre. On récite recto-tono et d’affilées les heures de Prime, Tierce, Sexte et None du Samedi Saint. Pendant que le clergé dit les petites heures au chœur, une fois l’office de Sexte dit, on allume un feu nouveau, le plus communément devant la porte principale de l’église (mais ce feu a pu se faire selon les époques et les traditions locales dans un cloître, une sacristie ou un oratoire secondaire, dans un brasero, même dans l’église ou près de l’autel majeur !).

Ce feu est normalement produit en frappant la pierre, c’est-à-dire en battant un briquet sur un silex. Saint Boniface (c. 672 † 754) ayant expliqué au pape Zacharie (679 † 752) qu’il produisait le feu nouveau du Samedi Saint au moyen d’une lentille de cristal concentrant les rayons du soleil, ce second mode possible de production fut également mentionné par les livres liturgiques jusqu’au Pontifical romain de 1561. Il est du reste dommage que cette rubrique ait disparu, car c’était un éclatant témoignage de ce que la vigile pascale ne fut jamais un office entièrement nocturne !…

La vigile pascale à Jérusalem au XVIIIème siècle - distribution du feu sacré qui jaillit du tombeau du Christ par le patriarche grec - gravure française

La vigile pascale à Jérusalem au XVIIIème siècle – distribution du feu sacré qui jaillit du tombeau du Christ par le patriarche grec – gravure française.

A Florence, la coutume[7] était de produire le feu nouveau au moyen de trois pierres provenant du Saint Sépulchre du Christ à Jérusalem. Si je mentionne ici ce détail qui pourrait paraître anecdotique, c’est qu’à titre personnel, je me suis toujours demandé si la cérémonie – en définitive quelque peu étrange – de la bénédiction d’un « feu nouveau » en Occident la veille de Pâques n’était pas une transposition liturgique du très curieux miracle du « Feu sacré » qui semble se manifester presque chaque année depuis des temps immémoriaux au Saint-Sépulchre, sortant mystérieusement du tombeau du Christ, précisément juste avant la célébration de la même vigile pascale du Samedi Saint par le patriarche grec de Jérusalem dans le rit byzantin.

Cette question restera sans réponse puisque les textes liturgiques romains anciens se bornent à indiquer le feu nouveau sans laisser d’idée sur le symbolisme qui a réellement présidé à l’élaboration de cette cérémonie particulière avant la vigile pascale.

Le miracle du feu sacré (ou Lumière sainte) qui a lieu presque tous les ans au début de la Vigile pascale célébrée le matin du Samedi Saint par le patriarche grec de Jérusalem. Fouillé par la police israélienne, le patriarche entre sans briquet ni allumette dans le tombeau du Christ et en ressort avec des cierges allumés. La forme des flammes est tout à fait particulière. Est-ce que ce feu saint au début de la vigile pascale au Saint Sépulchre est à l’origine du feu nouveau liturgique au début de la vigile pascale à Rome ?

Toujours est-il que dans les plus anciens sacramentaires romains du VIème siècle, il y a à Rome à la liturgie papale de la Semaine Sainte, non pas un mais bien trois « feux nouveaux », qualifiés ainsi dans les textes, qui sont allumés successivement le Jeudi Saint, le Vendredi Saint et le Samedi Saint (et aucun autre le restant de l’année), avec des cérémonies assez complexes de réservation de ces feux nouveaux pour les offices des jours suivants (et sans que ces manuscrits liturgiques nous renseignent en quoi ces feux étaient « nouveaux »).

Pour simplifier, voici à grands traits ce rite primitif (de fait beaucoup plus complexe) de la Rome du VIème siècle :

  • le feu nouveau du Jeudi Saint servait à éclairer durant l’office des Ténèbres (et on réserve trois lampes pour éclairer le baptistère lors des baptêmes de la Vigile pascale),
  • le feu nouveau du Vendredi Saint servait à allumer deux grandes torches qui encadrent le Pape durant la messe des Présanctifiés (et on le réserve ensuite pour allumer le Cierge pascal à la Vigile pascale et de nouveau les deux grandes torches qui encadreront le Pape),
  • le feu nouveau du Samedi Saint servait à éclairer la Vigile pascale (mais pas à l’allumage du Cierge pascal).

On voit que les trois feux se rapportent malgré tout d’une façon ou d’une autre à la cérémonie du Samedi Saint. La transposition de la liturgie romaine dans l’Empire carolingien n’a fini par ne conserver que le feu nouveau du Samedi Saint, mais cette simplification (avant tout pratique en apparence) n’a peut-être voulu garder que ce qui était le plus commun ou le plus primitif.

Une fois l’heure de None célébrée, les lampes de l’église étant éteintes, le clergé se rend en silence derrière la croix de procession jusqu’au feu nouveau. Le célébrant est revêtu de la chape violette, le diacre et le sous-diacre sont revêtus des chasubles pliées violettes (le Pontifical de la Curie romaine rédigé vers 1210 par Innocent III (le premier pape à fixer les couleurs liturgiques) est le premier témoin à préciser que les officiants sont revêtus de la couleur du Carême, mais antérieurement, l’Ordo du Latran rédigé par le prieur Bernard vers 1140 (à une époque où les couleurs liturgiques n’étaient pas fixées) signalait l’usage des chasubles pliées pour le diacre et le sous-diacre, lesquelles sont bien sûr des ornements de Carême). Des clercs portent la croix, le bénitier avec l’aspersoir, l’encensoir vide avec la navette, et cinq grains d’encens disposés sur un plateau d’argent.

Le célébrant bénit le feu nouveau au moyen de trois oraisons. Ces trois oraisons figurent déjà dans le Pontifical romano-germanique compilé vers l’an 960 (les témoins plus anciens de la liturgie du Samedi Saint sont muets sur l’existence d’oraisons pour bénir le feu nouveau à ce moment-là).

La première de ces trois oraisons montre le lien symbolique entre le feu tiré de la pierre qu’on frappe et le Christ qui est la Pierre angulaire sur laquelle est fondée l’Eglise (cf. Ephésiens II, 20) :

Deus, qui per Fílium tuum, angulárem scílicet lápidem, claritátis tuæ ignem fidélibus contulísti : prodúctum e sílice, nostris profutúrum úsibus, novum hunc ignem sanctí + fica : et concéde nobis, ita per hæc festa paschália cæléstibus desidériis inflammári ; ut ad perpétuæ claritátis, puris méntibus, valeámus festa pertíngere.

Dieu qui par ton Fils, véritable pierre angulaire, as donné à tes fidèles le feu de ta lumière ; sanctifie ce feu nouveau que voici, tiré d’une roche pour notre usage; et accorde-nous d’être, à la faveur de ces fêtes pascales, enflammés d’un si grand désir du ciel que nous puissions parvenir, avec un cœur pur, aux fêtes de l’éternelle lumière.

La seconde de ces oraisons est très ancienne, car on la trouve déjà dans dans les sacramentaires gélasiens du VIIIème, qui acclimataient en France la liturgie romaine avec quelques synthèses gallicanes, avant que Charlemagne n’impose le sacramentaire grégorien dans tout son empire. Dans les sacramentaires gélasiens du VIIIème, cette oraison est simplement intitulée Bénédiction du feu, sans que les manuscrits ne l’affectent spécialement à la Vigile pascale (il n’y a toutefois guère d’autres occasions possibles pour un prêtre de bénir un feu). De fait, son texte évoquant Moïse et la sortie d’Egypte fait qu’elle y est très naturellement à cette place :

Dómine Deus, Pater omnípotens, lumen indefíciens, qui es cónditor ómnium lúminum : béne + dic hoc lumen, quod a te sanctificátum atque benedíctum est, qui illuminásti omnem mundum : ut ab eo lúmine accendámur, atque illuminémur igne claritátis tuæ : et sicut illuminásti Móysen exeúntem de Ægýpto, ita illúmines corda, et sensus nostros ; ut ad vitam et lucem ætérnam perveníre mereámur

Seigneur Dieu, Père tout-puissant, lumière immortelle, qui es le créateur de toutes les lumières, bénis cette lumière qui a été sanctifiée et bénie par toi qui as éclairé le monde entier, afin que nous soyons enflammés par cette lumière et illuminés par le feu de ta clarté et comme tu as éclairé Moïse sortant d’Égypte, ainsi éclaire nos cœurs et nos esprits, afin que nous méritions de parvenir à la vie et à la lumière éternelle.

La troisième de ces oraisons, comme la première, provient aussi vraisemblable d’un recueil de type gélasien du VIIIème qui n’a pas été conservé. Son caractère pascal est beaucoup moins marqué que les deux oraisons précédentes, mais appelle les grâces de Dieu sur les fidèles :

Dómine sancte, Pater omnípotens, ætérne Deus : benedicéntibus nobis hunc ignem in nómine tuo, et unigéniti Fílii tui, Dei ac Dómini nostri Jesu Christi, et Spíritus Sancti, cooperári dignéris ; et ádjuva nos contra igníta tela inimíci, et illústra grátia cœlésti. Qui vivis et regnas cum eódem Unigénito tuo, et Spíritu Sancto, Deus : per ómnia sǽcula sæculórum.

Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, daigne coopérer aux bénédictions de ce feu que nous donnons en ton nom et en celui de ton Fils unique, notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ, et du Saint-Esprit ; défends-nous contre les traits de feu de nos ennemis et éclaire-nous de la grâce céleste. Toi qui vis et règnes avec ce même Fils unique et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles.

Ces trois oraisons terminées, le célébrant bénit les cinq grains d’encens qui seront plus tard fixés sur le cierge pascal, avec une quatrième oraison :

Véniat, quǽsumus, omnípotens Deus, super hoc incénsum larga tuæ bene + dictiónis infúsio : et hunc noctúrnum splendórem invisíbilis regenerátor accénde ; ut non solum sacrifícium, quod hac nocte litátum est, arcána lúminis tui admixtióne refúlgeat ; sed in quocúmque loco ex hujus sanctificatiónis mystério aliquid fúerit deportátum, expúlsa diabólicæ fraudis nequítia, virtus tuæ maiestátis assístat.

Nous t’en supplions, Dieu tout-puissant, fais que l’effusion de ta bénédiction se répande abondamment sur cet encens, et, régénérateur invisible, allume cette lumière qui doit nous éclairer cette nuit ; afin que ce ne soit pas uniquement le sacrifice qui t’est offert pour cette nuit qui brille des feux de ta lumière mystérieuse, mais qu’en tout lieu où le mystère de cette bénédiction sera apporté, les ruses de la malice diabolique soient déjouées et que là aussi la puissance de ta majesté éclate.

Encensement du feu nouveau à la Vigile pascale par le célébrant.

Encensement du feu nouveau à la Vigile pascale par le célébrant. Le diacre est encore en chasuble pliée violette.

Cette oraison est très ancienne car il s’agit tout simplement de la partie finale de bénédiction du cierge pascal dans le sacramentaire gélasien ancien du VIème siècle. Lors de l’adoption du rit romain dans l’Empire carolingien, on a préféré garder le célèbre Exultet qui n’était pas d’origine romaine mais provenait de l’ancien rit des Gaules. On n’a pas voulu faire disparaître totalement l’ancienne formule romaine de bénédiction du cierge pascal et on en a facilement réadapté la fin du texte (en jouant sur le jeu de mot incendere : allumer / incensum : encens) pour servir à la bénédiction des cinq grains d’encens qui seront fixés sur le cierge pascal.

Pendant cette quatrième oraison, un acolyte remplit l’encensoir de braises prises au feu nouveau. Puis l’oraison dite, le célébrant impose d’abord l’encens dans l’encensoir, puis asperge d’eau bénite trois fois les cinq grains d’encens et le feu nouveau, en disant l’antienne Asperges me. Puis il encense dans la foulée de même trois fois les cinq grains d’encens et le feu nouveau. Tout ceci s’effectue de la matière accoutumée pendant le reste de l’année pour toute bénédiction similaire.

La procession avec le roseau aux trois chandelles (trident) & les trois Lumen Christi

Procession du clergé avec le trident à la Vigile pascale - Manuscrit espagnol du XVI<sup>ème</sup> siècle.

Procession du clergé avec le trident à la Vigile pascale – « Missel Riche » du cardinal Cisneros réalisé pour la cathédrale de Tolède c. 1503-1518.

Le diacre ayant déposé sa chasuble violette, prends alors des ornements blancs : étole, manipule et dalmatique blanche. Il prend ensuite un roseau (arundo en latin, qui peut se traduire aussi par canne, perche ou bâton léger) sur lequel sont fixées au sommet trois chandelles blanches tressées et disposées en triangle, qui n’en deviennent qu’une seule (le pontifical de la Curie romaine du Pape Innocent III rédigé vers 1210 prévoit que cette canne fasse environ 1m75 de haut). Ces trois cierges tressés au sommet du roseau sont initialement éteints. Ce roseau aux trois chandelles est parfois appelé populairement trident en France, même si cette appellation ne se rencontre pas dans les livres liturgiques (on rencontre l’appellation de tricereo ou tricirio dans les pays latins, reed en anglais, parfois « Lumen Christi » ou « serpent d’airain » car on prit l’habitude d’y enrouler la figure d’un serpent). Ce roseau va servir à porter la flamme du feu nouveau de l’extérieur de l’église jusqu’au cierge pascal qui est dans le chœur. Cet usage d’une canne sur laquelle on tresse des cierges remonte au haut Moyen-Age et est attestée non seulement par les textes anciens mais également par de nombreuses représentations iconographiques des rouleaux d’Exultet d’Italie méridionale du Moyen Age. Ce roseau est ainsi mentionné dans l’Ordo XXVI (qui le qualifie aussi de canna, l’un des plus anciens des Ordines Romani qui décrit la Vigile pascale et remonte au VIIIème siècle.

Procession avec le trident qu'allume le diacre à la Vigile pascale traditionnelle - vitrail de l'église Saint-Michel et de la Sainte-Famille, Kesgrave, Angleterre.

Procession avec le trident qu’allume le diacre à la Vigile pascale traditionnelle – vitrail de l’église Saint-Michel et de la Sainte-Famille, Kesgrave, Angleterre.

Une procession se forme : viennent en tête deux acolytes, l’un à droite, avec les cinq grains d’encens sur le plateau qu’il porte élevé des deux mains, et l’autre à gauche, avec l’encensoir et la navette ; puis le sous-diacre en chasuble pliée violette portant la croix de procession ; après lui, le clergé et en dernier le diacre avec le roseau, ayant à sa gauche le cérémoniaire tenant un petit cierge qui a été allumé au feu nouveau, & derrière eux le célébrant en chape violette.

Une fois entré dans l’église, le diacre incline le roseau et le cérémoniaire, au moyen du petit cierge allumé au feu nouveau, allume l’un des trois cierges placés au sommet du roseau. Aussitôt le diacre redresse le roseau : lui-même, le célébrant et tous s’agenouillent – sauf le sous-diacre portant la croix – et le diacre chante à haute voix : Lumen Christi. En l’entendant, tous se lèvent, et le chœur répond sur le même ton Deo gratias.

La même cérémonie s’effectue une seconde fois au milieu de l’église puis une troisième fois devant l’autel, le diacre élevant à chaque fois sa voix un peu plus haut pour chanter Lumen Christi ; à chaque fois, le second et le troisième cierge du roseau sont ainsi pareillement allumés.

Le fort symbolisme trinitaire des trois cierges tressés en haut du roseau – qui se rejoignent à leur base pour n’en former qu’un, qui sont allumés à trois reprises et salués par trois fois par la même acclamation Lumen Christi / Deo gratias et les triples génuflexions – est particulièrement frappant.

Cette cérémonie des trois Lumen Christi n’est pas romaine à l’origine et provient de l’ancienne liturgie bénéventaine de l’Italie méridionale. Elle fut acclimatée à Rome dans la liturgie papale au XIème siècle, peut-être sous le bref pontificat du pape Etienne IX (1057 † 1058), qui avait été auparavant abbé du Mont-Cassin. Jusqu’alors, le transfert du feu nouveau au cierge pascal à Rome dans les paroisses ne se faisait qu’au moyen d’une simple chandelle tenue à la main, sans cérémonie particulière (la liturgie papale quant à elle ignorait totalement jusqu’au IXème siècle l’existence d’un cierge pascal.[8])

La bénédiction du cierge pascal : l’Exultet – Paschale Præconium

Vigile pascale - chant du Præconium paschale par le diacre

Vigile pascale – chant du Præconium paschale par le diacre depuis l’ambon de l’évangile, le cierge pascal est placé sur son chandelier monumental annexé à l’ambon. Rouleau d’Exultet dit Barberini, peint sous l’abbatiat de Desiderius au Mont-Cassin (1058 † 1087).

Le célébrant monte à l’autel et le baise puis se place au coin de l’épître. Le diacre donne le roseau à un acolyte, et reçoit le livre contenant l’Exultet – le Præconium paschale – des mains du cérémoniaire. Comme il le ferait pour le chant de l’évangile à la messe, il va demander sa bénédiction au célébrant de la manière habituelle. Afin de marquer le caractère sacré de la proclamation pascale que va chanter le diacre, le célébrant le bénit avec la bénédiction habituelle faite avant l’évangile de la messe, mais au lieu du mot evangelium, il dit paschale præconium. Le diacre se rend au pupitre apprêté devant le cierge pascal, y pose le livre et l’encense trois fois comme il le ferait pour le chant d’un évangile. Les ministres se placent ainsi autour du légile : le sous-diacre avec la croix et l’acolyte thuriféraire à la droite du diacre, l’acolyte avec le roseau et l’autre avec les grains d’encens à sa gauche ; tous sont tournés comme le diacre. Puis se dernier commence à chanter sur une merveilleuse mélodie la proclamation pascale – Præconium pascale, que les textes anciens appellent Benedictio cerei, la bénédiction du cierge, ou même pour les plus anciens Consecratio cerei, la consécration du cierge – tous se lèvent, comme pour un évangile :

Exsúltet jam Angélica turba cœlórum : exsúltent divína mystéria : et pro tanti Regis victória, tuba ínsonet salutáris. Gáudeat et tellus tantis irradiáta fulgóribus : et ætérni Regis splendóre illustráta, totíus orbis se séntiat amisísse calíginem. Lætétur et mater Ecclésia, tanti lúminis adornáta fulgóribus : et magnis populórum vócibus hæc aula resúltet.

Qu’exulte de joie désormais la foule des anges dans les cieux : et devant la victoire d’un si grand Roi, que sonne la trompette pour proclamer notre salut. Que se réjouisse aussi la terre, irradiée de rayons si brillants : et revêtue de la splendeur de notre Roi, qu’elle sente bien de quel poids on l’a libérée en chassant la ténèbre qui pesait sur le monde. Que notre mère l’Eglise, à son tour, soit dans la joie, parée des rayons d’une si intense lumière : et que ce lieu retentisse des fortes acclamations que chantent les peuples. (Premiers mots de l’Exultet).

Cette consécration du cierge, au texte justement célèbre, comporte un prologue poétique, puis, après le dialogue usuel comme à la messe, une préface consécratoire. Il est remarquable de noter que le rit romain utilise cette forme solennelle de bénédiction/consécration au moyen d’une préface pour les occasions les plus exceptionnelles – bénédiction des rameaux, bénédiction de l’eau à la vigile de l’Epiphanie, bénédiction du cierge pascal, bénédiction de l’eau baptismale aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte, ordination d’un diacre et d’un prêtre, sacre d’un évêque, consécration d’une vierge, couronnement d’une reine, dédicace d’une église, consécration d’un autel, bénédiction d’un cimetière, réconciliation d’une église profanée, d’une nouvelle croix, d’un reliquaire, consécration du saint chrême et réconciliation des pénitents publics le Jeudi Saint – en utilisant la forme liturgique la plus élevée de l’action de grâce, celle-la même que le prêtre utilise pour refaire l’action de grâce du Christ à son Père à la messe :

Vere dignum et justum est, invisíbilem Deum Patrem omnipoténtem, Fíliúmque ejus unigénitum, Dóminum nostrum Jesum Christum, toto cordis ac mentis afféctu, et vocis ministério personáre. Qui pro nobis ætérno Patri Adæ débitum solvit : et véteris piáculi cautiónem pio cruóre detérsit.

Vraiment, il est digne et juste de chanter à pleine voix et de toute l’ardeur de notre cœur le Père tout-puissant, Dieu invisible, et son Fils unique, Jésus-Christ, notre Seigneur. C’est lui qui, pour nous, a acquitté devant le Père éternel ce que devait Adam ; c’est lui qui répandit son sang par amour pour annuler la servitude issue de l’antique péché. (Début de la préface de l’Exultet pascal).

Il ne faut pas oublier que le terme de præfatio en latin du IVème siècle signifie « proclamation solennelle », et n’est pas à entendre avec le sens actuel que nous donnons au mot de préface.

Allumage du cierge pascal par le diacre à l'aide du trident durant l'Exultet de la Vigile pascale

Allumage du cierge pascal par le diacre à l’aide du trident durant l’Exultet de la Vigile pascale

Au cours de cette préface qui constitue une véritable bénédiction diaconale, le diacre va agir à plusieurs reprises – de même que le prêtre à la messe va accomplir des gestes lors de l’action de grâce du canon commencée par la préface. Voici les gestes sacrés qui accompagnent le chant de la préface pascale :

  • Arrivé aux mots curvat imperia, le diacre interrompt son chant, prends les cinq grains d’encens préalablement bénis par le prêtre auprès du feu nouveau et les insère dans cinq petits trous préalablement creusés dans le cierge pascal et disposés en forme de croix. Ces cinq grains symbolisent les cinq plaies du Christ reçues durant sa Passion.
  • Peu après, lorsqu’il chante Sed jam colúmnæ hujus præcónia nóvimus, quam in honórem Dei rútilans ignis accéndit – Nous savons ce que proclame cette colonne qui est allumée en l’honneur de Dieu, le diacre reçoit le roseau et transmet au moyen d’une des trois chandelles de celui-ci la flamme reçue du feu nouveau au cierge pascal. Le symbolisme du roseau porté en procession dans l’église sans lumière et dont la flamme est transmise à la colonne de cire du cierge pascal est claire et vraiment frappante : c’est par la toute-puissance de la Trinité qui pénètre dans le sépulchre obscur du Christ que celui-ci ressuscite !
  • Peu après l’illumination du cierge pascal, le diacre chante : Qui licet sit divísus in partes, mutuáti tamen lúminis detriménta non novit. Alitur enim liquántibus ceris, quas in substántiam pretiósæ hujus lámpadis, apis mater edúxit – Cependant cette lumière, bien qu’elle soit divisée en parties, n’est aucunement diminuée en se communiquant. Elle s’alimente à la cire que l’abeille féconde a distillée pour nourrir ce précieux luminaire. Joignant une fois de plus le geste à la parole, on allume à ce moment-là toutes les lampes de l’église, en transmettant la flamme reçue du feu nouveau.
Vigile pascale : allumage du cierge pascal au moyen du roseau et des cierges tressés

Allumage du cierge pascal pendant le chant de l’Exultet par le diacre : notez les cierges tressés au sommet du roseau. Rouleau d’Exultet de Bénévent c. 981-987 (Vatican Lat. 9820)

Historiquement, on sait que depuis le IVème siècle (au moins !), c’est le rôle du diacre de faire la Laus cerei – la louange du cierge, à la Vigile pascale. Cela est attesté dans toute l’Italie, la Gaule, l’Espagne et l’Afrique. Le Liber Pontificalis fait remonter son introduction à Rome au bref règne du pape Zozime (417 † 418), soit à une époque assez tardive par rapport au reste de l’Eglise latine – et encore uniquement dans les paroisses de la Ville, pas à la messe que célébrait le Pape lui-même au Latran.

Il est remarquable que la Consecratio cerei ne fut jamais confiée à l’évêque ni au prêtre, mais au diacre. Pourquoi cela ? Certainement parce que le diacre est le ministre de la proclamation de l’évangile : c’est donc tout naturellement (et conformément à l’étymologie) que lui échoit le rôle de proclamer la Bonne Nouvelle de la résurrection.

A l’origine, chaque diacre devait composer chaque année cette louange proclamant la résurrection du Christ, et nous possédons ainsi une réponse de saint Jérôme en 384 à une lettre du diacre Præsidius du diocèse de Plaisance qui lui demandait de lui fournir des conseils de composition pour son Præconium paschale. Rapidement, plusieurs formules se cristallisèrent. A Rome, au témoignage du Sacramentaire Gélasien ancien du VIème siècle, les diacres des Titres – les paroisses romaines – utilisaient pour leur proclamation pascale un beau texte lyrique qui commençait par Deus mundi conditor, suivi de la courte oraison de bénédiction du cierge, que nous avons vue être transformée à l’époque carolingienne en formule pour bénir les grains d’encens (cf. supra).

Notre Exultet quant à lui ne provient pas de la liturgie romaine mais très clairement de l’ancien rit des Gaules. Il est en effet présent dans trois des principaux manuscrits qui nous font connaître l’antique liturgie gallicane : le Missel de Bobbio (VIIème siècle), le Missale Gothicum et le Missale Gallicanum Vetus (tous deux du VIIIème siècle). Ces anciens manuscrits gallicans en attribuent la rédaction à saint Augustin lui-même : « Incipit benedictio ceræ beati Augustini episcopi quam adhuc diaconus esset edidit et cecinit feliciter ». On fera remarquer que la perfection du cursus métrique de l’Exultet témoigne en effet d’un art oratoire abouti qui correspond davantage au Vème siècle qu’au VIIème ; de même sa théologie – avec le Felix culpa qui fit couler beaucoup d’encre – est homogène avec la théologie de saint Augustin (de telles images sont absentes des formulaires du rit romain antique, qui ne connait pas de telles hardiesses théologiques ni lyriques).

Lorsque Charlemagne imposa l’usage du Sacramentaire grégorien dans son empire, ce dernier, qui reflétait la liturgie papale, ne comportait pas de bénédiction du cierge pascal, puisqu’à Rome cette cérémonie n’avait lieu que dans les Titres, les paroisses de la Ville, et pas à la messe du pape. Le supplément que rédigea à la demande de l’empereur saint Benoît d’Aniane intégra alors l’Exultet de la vieille liturgie des Gaules dans la Vigile pascale (ce qu’avaient déjà commencé à faire les Sacramentaires gélasiens du VIIIème siècle), d’autant plus facilement que son texte était largement supérieur au preconium paschale des titres paroissiaux romains, Deus mundi conditor.

Vigile pascale - consécration du cierge pascal par le diacre au pupitre de l'évangile

Vigile pascale – consécration du cierge pascal par le diacre au pupitre de l’évangile

Les douze Prophéties de la Vigile pascale

Ayant achevé la bénédiction du cierge, le diacre rejoint le célébrant, dépose ses ornements blancs pour reprendre les ornements violets : étole et manipule violets, chasuble pliée violette. Le célébrant quant à lui dépose la chape violette pour prendre le manipule et la chasuble violette. Ce changement des ornements du prêtre signifie que la messe commence véritablement maintenant ; les cérémonies antérieures accomplies en chape (feu nouveau, procession avec le roseau, bénédiction et allumage du cierge pascal) ne font donc pas (techniquement) partie de la messe de la vigile pascale. Historiquement on peut estimer qu’il s’agit là encore d’un rappel de l’antique liturgie papale qui ne comprenait pas de cierge pascal et le rappel que la plupart de ces cérémonies ont été ajoutées au moment de l’acclimatation de la liturgie romaine dans l’Empire de Charlemagne.

La messe commence donc maintenant, sans introït, directement par la lecture de douze prophéties tirées de l’Ancien Testament. Ces douze prophéties sont cantilées par un ou plusieurs lecteurs (tandis que le célébrant les lit à voix basse sur le missel, au coin de l’Epître). Elles sont chantées sans titre, et on n’y répond pas Deo gratias à la fin. Trois de ces prophéties sont directement suivies du chant d’un trait du VIIIème ton par le chœur, et fait, remarquable, le texte de ces traits est emprunté à la Vetus Itala, la vieille version latine de la Bible, antérieure aux corrections de saint Jérôme au IVème siècle.

Voici les 12 Prophéties de la liturgie du Samedi Saint :

  1. Genèse I, 1 à II, 2 : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » : la Création du monde,
  2. Genèse V, 31 à VIII, 21 : « Alors Dieu parla à Noé, et lui dit : Sortez de l’arche » : Noé & le Déluge,
  3. Genèse XXII, 1-19 : « Je connais maintenant que tu crains Dieu, puisque pour m’obéir tu n’as point épargné ton fils unique » : le Sacrifice d’Abraham,
  4. Exode XIV, 24 à XV, 1, suivi du chant du trait Cantemus Domino (Exode XV, 1-3) : « Mais les enfants d’Israël passèrent à sec au milieu de la mer, ayant les eaux à droite et à gauche, qui leur tenaient lieu de mur » : la Traversée de la Mer Rouge,
  5. Isaïe LIV, 17 à LV, 11 : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux » : l’exhortation au baptême,
  6. Baruch III, 9-38 : « Après cela il a été vu sur la terre, et il a conversé avec les hommes » : l’annonce de l’Incarnation,
  7. Ezekiel XXXVII, 1-14 : « Et vous saurez que je suis le Seigneur, lorsque j’aurai ouvert vos sépulcres, que je vous aurai fait sortir de vos tombeaux, ô mon peuple, et que j’aurai mis mon Esprit en vous, et que vous vivrez » – la Vision d’Ezechiel des ossements desséchés,
  8. Isaïe IV, 1-6, suivi du chant du trait Vinea facta est (Isaïe V, 1-2 & 7): « En ce jour-là, le Germe du Seigneur sera dans la magnificence et dans la gloire, et le fruit de la terre sera élevé en honneur, et une cause d’allégresse pour ceux d’Israël qui auront été sauvés » : la Vigne du Seigneur,
  9. Exode XII, 1-12 (répétée de la Messe des Présanctifiées le Vendredi Saint) : « vous mangerez à la hâte ; car c’est la Pâque (c’est-à-dire le passage) du Seigneurvous mangerez à la hâte ; car c’est la Pâque (c’est-à-dire le passage) du Seigneur » : l’Agneau pascal
  10. Jonas III, 1-10 : « Dieu vit leurs œuvres, il vit qu’ils étaient revenus de leur voie mauvaise ; et le Seigneur notre Dieu eut pitié de son peuple » : la Conversion des Ninivites,
  11. Deutéronome XXXI, 22-30, suivi du chant du trait Attende cælum, (Deutéronome XXXII, 1-4) : « Prenez ce livre, et mettez-le à côté de l’arche d’alliance du Seigneur votre Dieu, afin qu’il y serve de témoignage contre vous » : Exhortation à observer la Loi & Mort de Moïse,
  12. Daniel III, 1-24 : « Et ils marchaient au milieu de la flamme, louant Dieu et bénissant le Seigneur » : les Trois Enfants dans la fournaise.

Le choix de ces douze passages n’est pas anodin. De nombreux témoignages tant dans les écrits des Pères que dans l’art paléochrétien montrent que ces péricopes bibliques faisaient partie de la catéchèse baptismale de la Primitive Eglise. Signe de cette grande ancienneté, on les retrouve dans les vigiles pascales de rits aussi éloignés du rit romain que le rit byzantin, le rit éthiopien ou le rit assyro-chaldéen. Souvenir de cette catéchèse antique des premiers âges de l’Eglise, le Missel de saint Pie V conserve encore une curieuse rubrique à cet endroit qui devait pourtant être tombée d’usage depuis longtemps, avec la grande rareté des baptêmes d’adultes dans une Europe alors entièrement convertie :

Ante, vel interim dum Prophetiæ leguntur, Presbyteri catechizent catechumenos baptizandos, et præparent ad baptismum.
Avant, ou tandis que les Prophéties sont lues, les prêtres catéchisent les catéchumènes devant être baptisés, et les préparent au baptême.

Jonas est rejeté par la baleine et doit aller prêcher à Ninive.

Jonas est rejeté par la baleine après trois jours et préfigure la résurrection du Christ le troisème jour.

La catéchèse baptismale que forment ces textes n’est pas la seule clef de compréhension de leur choix. Les douze prophéties représentent surtout un florilège magnifique des passages les plus beaux et les plus profonds de tout l’Ancien Testament ; ils brossent une image saisissante de toute l’Histoire du salut, dont la lecture typologique et symbolique culmine avec la Résurrection du Christ.

Comme aux vigiles des Samedis des Quatre-Temps, après chaque prophétie (ou après le trait qui suit les 4ème, 8ème et 11ème prophéties), le célébrant, se tenant comme à l’ordinaire au coin de l’Epître, avec le diacre et le sous-diacre en ligne derrière lui, chante Oremus ; le diacre chante ensuite Flectamus genua et tous s’agenouillent pour un moment de prière ; le sous-diacre chante alors Levate et tous se lèvent. Le célébrant adresse alors à Dieu une oraison qui demande des grâces en accord avec le texte de la prophétie qui vient d’être lu. Notons que cette invitation de la liturgie romaine à fléchir les genoux (Flectamus genua / Levate) ne se rencontre qu’en Carême et aux jours de pénitence. L’oraison qui conclut la série après la douzième prophétie est dénuée toutefois du Flectamus genua.[9] On est bien là toujours dans l’idée que nous avons développée au début de cet article d’une liturgie faisant le pont entre deux jours.

Comme pour l’Exultet, le choix de ces douze Prophéties est un héritage de l’antique liturgie des Gaules, que pratiquait également la liturgie hispanique. A Rome, dans la cathédrale du Latran à la liturgie du Pape au VIème siècle – telle que cristallisée dans le Sacramentaire Grégorien, il n’y avait que 4 prophéties (les prophéties n° 1, 4, 8 & 5), qui étaient lues successivement par un sous-diacre grec puis par un sous-diacre latin, tous deux revêtus de la chasuble pliée du Carême. Dans la liturgie presbytérale des Titres romains (les paroisses de la Ville) en revanche, on lisait le Samedi Saint dix prophéties : les mêmes que les nôtres moins Baruch (prophétie 6) et Jonas (prophétie 10). Cette liturgie presbytérale romaine est décrite par le Sacramentaire gélasien ancien. Lorsque Pépin le Bref développa une première acclimatation de la liturgie romaine en France, on y reçut le Sacramentaire gélasien, auquel on fit subir quelques modifications gallicanes et les 10 prophéties initiales passèrent à 12, conformément à l’usage des Gaules (on ajouta Baruch et Jonas). Lorsque Charlemagne adopta le Sacramentaire grégorien, le livre propre de la liturgie papale (mais pas des paroisses romaines), celui-ci présentait de nombreux manques, à savoir les cérémonies que le Pape ne célébrait pas pontificalement (il manquait par exemple toute la série des dimanches après la Pentecôte). L’Empereur confia à saint Benoît d’Aniane le soin de rédiger un Supplément au Sacramentaire grégorien. Ce supplément comprit alors les 12 prophéties gallicanes contenues dans les Sacramentaires gélasiens du VIIIème siècle. De ce fait le même ouvrage contenait deux versions pour la même cérémonie : une vigile grégorienne à 4 prophéties et une vigile « gélaso-gallicane » à 12 prophéties. Ceci explique que selon les diocèses d’un bout à l’autre de l’Empire carolingien, certains usages diocésains conservèrent soit les 4 prophéties (grosso modo les deux tiers des anciens rits diocésains français), soit les 12 prophéties (un tiers des anciens rits diocésains français). A titre d’exemple, le diocèse de Paris, dans ses livres médiévaux jusqu’à l’époque moderne, s’est toujours servi des 4 prophéties du Sacramentaire grégorien (Genèse I, Exode XIV, IsaIe IV et Isaïe LIV), tandis que Besançon gardait fidèlement la liste gélasiano-gallicane des 12 prophéties du Supplément d’Aniane.

Dès le IXème siècle, la disposition des 12 prophéties du Supplément d’Aniane fut largement accueillie en Italie, et devint la norme à Rome, y compris à la liturgie papale, où fut conservé l’antique usage de chanter ces prophéties en grec et en latin.

La bénédiction des fonts

Une fois les 12 prophéties achevées, si l’église possède des fonts baptismaux, on va procéder à la bénédiction de l’eau baptismale. Le célébrant dépose sa chasuble violette et reçoit une chape violette (cette cérémonie ne fait pas en effet partie de l’Ordo missæ). Le clergé, précédé à la fois de la croix de procession[10] encadrée par les chandeliers des deux acolytes, et à la fois du cierge pascal béni,[11] va alors en procession jusqu’aux fonts baptismaux, qui dans les églises les plus antiques se situent dans un édicule séparé au dehors du bâtiment principal. Pendant cette procession, on chante le célèbre trait du VIIIème ton Sicut cervus[12] qui est tiré du psaume XLI, versets 2 à 4 :

Sicut cervus desidérat ad fontes aquárum : ita desidérat ánima mea ad te, Deus. Sitívit ánima mea ad Deum vivum : quando véniam, et apparébo ante fáciem Dei ? Fuérunt mihi lachrymæ meæ panes die ac nocte, dum dícitur mihi per síngulos dies : Ubi est Deus tuus ?

Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant. Quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ? Je n’ai pas d’autre pain que mes larmes, le jour, la nuit, moi qui chaque jour entends dire : « Où est-il ton Dieu ? »

L’observation archéologique des baptistères chrétiens primitifs nous laisse entendre que le chant de ce trait à cet endroit est vraisemblablement d’une haute antiquité. En effet, le programme de décoration iconographique de nombreux baptistères antiques comprit très souvent des cerfs. On peut en déduire que dans la liturgie de l’Eglise primitive, l’usage du chant du psaume XLI Sicut cervus devait être très largement répandu lors de la célébration du baptême.

Parvenu devant l’entrée du baptistère, le célébrant conclut le chant du trait Sicut cervus par une oraison psalmique[13]. Celle-ci est très probablement l’une des plus anciennes pièces euchologiques de la Vigile pascale, on la retrouve à l’identique à la fois dans le Sacramentaire gélasien ancien et dans le Sacramentaire grégorien. Voici cette admirable oraison psalmique :

Omnípotens sempitérne Deus, réspice propítius ad devotiónem pópuli renascéntis, qui, sicut cervus, aquárum tuárum éxpetit fontem : et concéde propítius ; ut fídei ipsíus sitis, baptísmatis mystério, ánimam corpúsque sanctíficet.

Dieu tout-puissant et éternel, regarde favorablement la piété de ton peuple, qui va renaître, et qui aspire comme le cerf, à la fontaine de tes eaux ; fais dans ta bonté que la soif de la foi elle-même, par le mystère du baptême, sanctifie l’âme et le corps

Vigile pascale - la descente du Saint-Esprit sur les fonts baptismaux pendant la bénédiction de l'eau baptismale - Manuscrit de la Benedictio ignis et fontis du Musée diocésain de Bari, XIème siècle

La descente du Saint-Esprit sur les fonts baptismaux pendant la bénédiction de l’eau baptismale – Manuscrit de la Benedictio ignis et fontis du Musée diocésain de Bari, XIème siècle

Le clergé pénètre ensuite dans le baptistère. La bénédiction de la fontaine baptismale commence par une courte oraison, puis le dialogue habituel et une préface consécratoire (comme pour les Rameaux, l’eau de la vigile de l’Epiphanie et le cierge pascal). L’oraison et la préface se chantent sur le ton férial. Comme le diacre l’avait fait lors de la bénédiction du cierge pascal, le célébrant interrompt le chant de la préface à plusieurs reprises par des gestes qui s’accordent aux paroles :

  • Après avoir chanté ut tuæ majestátis império, sumat Unigéniti tui grátiam de Spíritu Sancto. / que, sur l’ordre de ta majesté, cette source reçoive la grâce de ton Fils unique par le Saint Esprit., le célébrant divise l’eau en forme de croix, appelant sur elle la puissance de la Trinité.
  • Ayant chassé les puissances infernales, il touche l’eau de sa main.
  • Plus loin, il trace trois signes de croix sur l’eau en l’honneur de la Trinité en chantant : per Deum + vivum, per Deum + verum, per Deum + sanctum.[14]
  • En souvenir du fleuve qui, jailli de l’Éden, se divisait en quatre branches pour arroser la terre entière, le célébrant divise l’eau en forme de croix, et il la verse aux quatre points cardinaux, afin de sanctifier les quatre parties du monde. Il indique ainsi que tous les hommes sont appelés à la grâce du baptême et joint le geste au chant : Qui te de paradísi fonte manáre fecit, et in quátuor flumínibus totam terram rigáre præcépit / Lui qui te fit jaillir de la fontaine du Paradis, et te divisait en quatre fleuves pour en arroser la terre.
  • Le célébrant change de voix (indication déjà présente dans le Sacramentaire gélasien ancien) et récite : Haec nobis præcépta servántibus, tu Deus omnípotens clemens adésto : tu benígnus aspíra. / Assiste-nous, Dieu tout-puissant, dans l’accomplissement de cette mission : Envoie ton souffle dans ta bonté. Puis il souffle à trois reprises sur les eaux, en disant : Tu has símplices aquas tuo ore benedíctio : ut præter natúralem emundatiónem, quam lavándis possunt adhibére corpóribus, sint étiam purificándis méntibus efficáces. / Ces eaux pures, bénis-les toi-moi de ta bouche, afin qu’elles ne soient non seulement capable de laver les corps mais aussi de purifier les âmes. Il rappelle ainsi la Création du monde, lorsque l’Esprit planait sur les eaux, afin de montrer que le baptême est une nouvelle Création.
  • Puis il va plonger le cierge pascal allumé par trois fois dans l’eau baptismale (un peu plus profondément à chaque fois), en chantant solennellement et en élevant le ton à chaque fois : Descéndat in hanc plenitúdinem fontis, virtus Spíritus Sancti. / Que descende sur toute l’eau de ces fonts la puissance de l’Esprit Saint. La descente de l’Esprit Saint rappelle aussi ici sa venue sur les eaux du Jourdain lors du baptême du Christ par saint Jean-Baptiste.[15]
  • Soufflant encore par trois fois sur l’eau en forme de Ψ (psi, pour psychè – esprit), il ajoute, tandis que le cierge pascal est encore dans l’eau : Totámque hujus aquæ substántiam, regenerándi fecúndet efféctu. / Qu’elle féconde toute la substance de cette eau et lui donne d’engendrer à la vie nouvelle.

Toutes ces oraisons consacrant l’eau baptismale se retrouvent à l’identique dans les Sacramentaires gélasien & grégorien, ces formules euchologiques – où la parole se joint à l’action – remontent très certainement à une période encore beaucoup plus antique que le VIème siècle.

Une fois cette bénédiction de l’eau achevée, le célébrant en asperge le peuple et on en réserve une partie, qui servira au célébrant à bénir les maisons (primitivement une fois la Vigile pascale achevée), ainsi que pour l’aspersion avant la messe du jour de Pâques. Primitivement, on sait que les fidèles apportaient eux aussi des récipients pour pouvoir remporter de cette eau chez eux pour en répandre dans leur maison et leurs champs.[16]

Puis le prêtre termine la consécration de l’eau baptismale en y versant successivement l’huile des catéchumènes puis le saint chrême, ces huiles ayant été consacrées par l’évêque le Jeudi Saint précédant. On procède alors aux baptêmes et aux confirmations s’il y a lieu.[17]

Le retour au chœur avec les litanies des saints

La Toussaint par Jean Fouquet - Livre d'Heure d'Etienne Chevalier (1452-1460) - Château de Chantilly

Le chant des Litanies des Saints, un élément propre à la Vigile pascale et à celle de la Pentecôte, ainsi qu’aux messes d’ordinations.

Après les éventuels baptêmes, tout le clergé retourne au chœur. Il faut se souvenir que dans la disposition antique, le baptistère est situé dans un édifice à part, en dehors de l’église. Cette procession comprends donc aussi les néophytes qui viennent d’être baptisés et qui pénètrent, revêtus de leurs aubes blanches, pour la première fois de leur vie dans l’église chrétienne à la suite du clergé (lorsqu’ils étaient catéchumènes, ils ne pouvaient pénétrer dans l’église, ils n’entendaient que la première partie de la messe depuis le narthex extérieur et étaient chassés avant l’offertoire).

Dès le départ du baptistère, deux chantres entonnent le chant des litanies des Saints, chaque invocation est doublée (Litanie binaire).

Ouvrons ici une parenthèse historique, qui nous permettra de comprendre la volonté des réformateurs de 1955. Ces litanies des saints furent primitivement très nombreuses et encadraient le baptême : à Rome, on chantait une première litanie des saints puis le trait Sicut cervus en allant au baptistère, puis une seconde litanie – dite ternaire – lorsqu’on était arrivé au baptistère : ses invocations étaient chacune chantée trois fois. Une fois la consécration de l’eau baptismale et les baptêmes effectués, on revenait au chœur en chantant trois litanies : une septénaire, une quinquennaire et une ternaire (les invocations étaient reprises 7 fois, 5 fois et 3 fois !), et une fois ces trois litanies chantées, sur l’ordre Accendite proclamé par le préchantre (archiparaphoniste), on allumait toutes les lumières de l’église pour la messe. Toute cette cérémonie fastueuse conçue pour les vastes basiliques romaines fut évidemment progressivement réduite dans l’Europe médiévale, chaque Eglise utilisant diverses solutions. Le rit lyonnais a ainsi encore conservé deux litanies binaires avant la consécration des eaux baptismales et une binaire après. Le rit parisien avait déplacé une première litanie binaire au tout début de la cérémonie, avant l’Exultet, puis une seconde binaire entre le Sicut cervus et la liturgie baptismale, et une troisième binaire en revenant des fonts avant le Gloria in excelsis, à l’issue de laquelle on allume l’église. L’installation de la Papauté à Avignon a précipité la réduction du nombre de litanies, pour la bonne raison que le Pape cessa de bénir l’eau baptismale à la Vigile pascale, la chapelle de son Palais avignonnais étant dépourvue de fonts baptismaux. On ne conserva alors qu’une seule litanie entre la fin des prophéties et le Gloria de la messe.

La messe de la Vigile pascale

Reprenons après cette parenthèse historique le cours de la cérémonie. Arrivé au chœur au chant des litanies des saints, tous s’agenouillent pour en continuer le chant, les deux chantres le faisant au milieu du chœur. Le célébrant ôte sa chape violette, le diacre et le sous-diacre leurs chasubles pliées violettes puis tous trois vont se prosterner sur les marches de l’autel. Lorsque le chant de la litanie arrive à l’invocation Peccatores, le célébrant & ses ministres – précédés des deux acolytes mains jointes – vont à la sacristie et revêtent les ornements blancs pour la messe solennelle. Pendant ce temps, des clercs allument les cierges de l’autel, retirent son antepandium violet (ce qui laisse voir l’antepandium blanc qui était au dessous) et placent les reliquaires et des vases de fleurs entre les chandeliers.

Vers la fin de la litanie des saints, le célébrant et ses ministres, précédés des deux acolytes portant cette fois leurs cierges, se rendent de la sacristie à l’autel de manière à commencer les prières au bas de l’autel à la fin du Christe exaudi nos des litanies. Une fois cette invocation chantée, tous se lèvent et les chantres commencent solennellement et chantent très gravement le Kyrie eleison qui conclut à la fois les litanies des saints et commence la messe.

A partir de ce moment, la messe de la Vigile ne comporte qu’un petit nombre de particularités et suit globalement le déroulement de n’importe quelle messe solennelle. Voici celles-ci.

Après l’intonation par le célébrant du Gloria in excelsis Deo, toutes les cloches de l’église sonnent, pour marquer la joie de la résurrection. Toutes les images de l’église, qui avaient été voilées depuis les vêpres du dimanche de la Passion, sont alors dévoilées.

Après l’épître, au lieu d’un graduel, le célébrant chante à trois reprises Alleluia, en élevant la voix à chaque fois, et chaque fois cet alléluia est repris par le chœur à l’identique. C’est le retour solennel de l’alléluia, qui avait été supprimé de tous les offices et messes depuis les vêpres de la Septuagésime. Ce triple alléluia est est suivi d’un verset – Confitemini Domino – mais n’est pas repris à l’issue de celui-ci.

Au lieu de l’alléluia normal a lieu toutefois le chant du dernier trait – pièce qui le remplace en Carême. Ce trait, du VIIIème ton, est chanté sur une mélodie similaire aux trois des prophéties et au Sicut cervus de la procession descendants aux fonts baptismaux. Son texte est emprunté au Psaume CXVI Laudate Dominum omnes gentes, et ce trait se rencontre à l’identique aux messes de la vigile de la Pentecôte et aux messes des samedis des Quatre-Temps de septembre, de Carême et de Pentecôte (mais pas au samedi des Quatre-Temps de l’Avent).

Par ce mélange surprenant d’un alleluia, chant de joie, suivi du trait, chant de pénitence, la liturgie montre que la joie pascale n’est pas encore totalement épanouie par l’apparition du Christ ressuscité aux disciples.

L’évangile Vesperæ autem Sabbati qui suit, justement, montre l’Ange faisant l’annonce de la Résurrection aux Saintes Femmes myrrhophores dans le tombeau vide, mais c’est le lendemain, le jour de Pâques, que le Christ apparaîtra pour les premières fois à ses disciples. Pour cette raison, les acolytes ne portent pas de cierges autour de l’évangile, exceptionnellement ce soir-là, la liturgie marquant par là que le Christ, lumière du monde, ne s’est pas encore manifesté en personne dans la gloire de sa résurrection.

Le reste de la messe a conservé des dispositions véritablement archaïques, probablement antérieures au Vème : elle ne comprend pas de répons offertoire (ni d’antienne d’introït, tous deux apparus à Rome au début du Vème siècle), ni de Credo (dont le chant fut imposé à Rome par l’empereur saint Henri au XIème siècle), ni d’Agnus Dei (introduit au VIIème siècle par le pape d’origine syrienne saint Serge Ier), ni d’antienne de communion (introduite à Rome au VIème siècle).

Il est remarquable qu’on ne donne pas le baiser de paix au cours de cette messe : la liturgie signifie là encore que la vigile pascale est un avant goût qui nous introduit dans la joie de la Résurrection mais n’en est pas encore l’expression pleine et entière : c’est en effet demain dimanche que le Christ ressuscité apparaitra à ses disciples pour leur donner la paix :

Marie-Magdeleine vint donc dire aux disciples, qu’elle avait vu le Seigneur, et qu’il lui avait dit ces choses. Sur le soir du même jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où les disciples étaient assemblés, de peur des Juifs, étant fermées, Jésus vint, et se tint au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous !
(Jean XX, 18-19)

Les vêpres de Pâques

Premières vêpres des Pâques dans l'antiphonaire de Kosterneubourg 1013 datant du XIIème siècle - Antiennes Alleluia et Vespere autem Sabbati

Premières vêpres des Pâques dans l’antiphonaire de Kosterneubourg 1013 datant du XIIème siècle – Antiennes Alleluia et Vespere autem Sabbati

Une fois la communion distribuée, on dit alors les vêpres de Pâques, qui sont enchâssées dans la messe.

C’est le seul exemple qui nous reste d’un office chanté à la fin de la communion au cours de la messe, avant le renvoi du peuple, mais au Moyen-Age, cela se rencontrait plus fréquemment dans de nombreux usages diocésains, notamment pour les laudes de Noël, chantées à la fin de la communion de la messe de minuit, & pour les vêpres du Jeudi et du Vendredi Saint, chantées à la la fin de la communion également. Dans tous les cas, l’oraison qui conclut la messe conclut également l’office de vêpres ou de laudes ainsi enchâssé.

Ces vêpres de Pâques sont extrêmement courtes : elle comprennent le psaume CXVI, le plus court du psautier,[18] chanté avec l’antienne « Alleluia, alleluia, alleluia » du VIème. A la fin de ce psaume, la petite doxologie Gloria Patri partiellement supprimée depuis le dimanche de la Passion et totalement depuis le Jeudi Saint, fait sa réapparition.

Antienne Vespere autem Sabbati dans l'antiphonaire de Saint-Gall 388 du XIIème siècle.

Antienne Vespere autem Sabbati dans l’antiphonaire de Saint-Gall 388 du XIIème siècle.

Puis le Magnificat suit directement et il est chanté avec une magnifique antienne tirée du texte de l’évangile de la messe de la vigile : Vespere autem Sabbati, tandis que le célébrant & ses ministres encensent l’autel. Il est à noter que cette antienne se retrouve universellement dans tous les antiphonaires manuscrits du rit romain à cette place, même les plus anciens (comme dans l’Antiphonaire de Compiègne, du IXème siècle, le plus ancien manuscrit complet de l’antiphonaire grégorien).

L’ensemble de ces vêpres sont décrits dans les Ordines Romani XXX A (du VIIIème) et XXXI (du IXème) et un autre témoin du IXème siècle. On les retrouve de façon analogue à la fin de la vigile pascale ambrosienne.

La postcommunion de la messe sert donc aussi d’oraison conclusive des vêpres. Le diacre chante ensuite le renvoi qui comporte deux alléluias durant l’octave de Pâques jusqu’au Samedi in Albis : Ite, missa est, alleluja, alleluja et on répond : Deo gratias, alleluja, alleluja. Le célébrant donne sa bénédiction et dit le dernier évangile comme à l’accoutumée.

Synopsis de la la Vigile pascale dans la réforme de 1955

La réforme de 1955 va s’attacher à bouleverser de nombreux aspects de la première partie de la Vigile pascale, ce qui va introduire des complications rituelles mais surtout de profonds changements dans la symbolique de la cérémonie.

Premier détail : on l’a déjà noté pour le dimanche des Rameaux, les chasubles pliées, ornements de Carême, qui sont indiquées dans les plus anciens cérémoniaux papaux décrivant la Vigile pascale, sont désormais supprimées au profit de la dalmatique et tunique, ornements de joie.

Mais surtout, c’est toute la cérémonie du feu nouveau et de la consécration du cierge par le diacre qui sont profondément modifiés.

Le profond remaniement du symbolisme de la première partie de la cérémonie : feu nouveau, bénédiction du cierge, procession et Exultet

Vigile pascale Chandelier pascal espagnol du XVème siècle

Ce chandelier pascal espagnol du XVème siècle fait près de deux mètres de haut – Metropolitan Museum de New York.

Tout d’abord, les rubriques prévoient qu’au milieu du chœur soit dressé un petit support (???) – parvum sustentaculum qui portera le cierge pascal (traditionnellement le chandelier pascal à la forme d’une colonne sculptée de belle taille. Les chandeliers pascals anciens sont souvent imposants et ils restent de façon inamovible accolés à l’ambon de l’évangile). L’idée ici est de privilégier de nouvelles formes pour le cierge pascal : le cierge nouveau genre doit être notablement plus petit que les anciens, car – comme nous allons le voir – il doit être davantage maniable que précédemment.

Le feu nouveau doit être réalisé en principe en dehors devant les portes de l’église, ou dans d’autres lieux plus convenables, comme nous l’avons noté ci-dessus, mais – trait révélateur – une nouvelle rubrique précise toutefois qu’on choisira ce lieu de sorte qu’il puisse permettre au peuple du suivre du mieux possible le rite qui va s’accomplir.

Des trois prières de bénédiction du feu nouveau, seule la première est conservée (curieusement c’est celle dont l’origine peut plus difficilement se tracer, alors que les deux oraisons supprimées sont manifestement plus anciennes).

Les 5 grains d’encens ne sont plus bénis par l’oraison Veniam, quæsumus.

Comme nous l’avons vu déjà aux Rameaux, l’ordre habituel le restant de l’année pour une bénédiction sont imposition de l’encens, aspersion puis encensement. Comme aux Rameaux, inexplicablement, cet ordre est modifié pour aspersion, imposition de l’encens et encensement. On bouleverse (par intellectualisation) l’ordre habituel le restant de l’année, ce qui est propre à compliquer les cérémonies pour les officiants, qui leur paraîtront moins naturelles. Il y a pourtant un intérêt pratique évident à suivre l’ordre traditionnel : mettre les charbons et l’encens dans l’encensoir leur laissent le temps de commencer leur combustion pendant qu’on asperge avec l’eau bénite. La récitation de l’antienne Asperges me, naturelle à cette place dans une bénédiction d’une chose matérielle tout le reste de l’année, est à nouveau supprimée, comme aux Rameaux.

Le roseau et ses trois chandelles tressées (qui symbolisait la puissance de la Trinité entrant dans la tombe pour ressusciter le Christ symbolisé par le cierge pascal – élément ancien provenant de la liturgie italo-grecque de Bénévent) est totalement supprimé. Désormais le cierge pascal, forcément de dimension plus réduite, est préparé près du feu pascal, posé sur une crédence.

Un rite entièrement nouveau est inventé : un acolyte porte le cierge pascal et le présente au célébrant. Celui-ci doit prendre désormais un stylet et creuser dans la cire du cierge une croix, un alpha au dessus et un oméga en dessous, et les 4 chiffres arabes (et non romains !!!???) du millésime de l’année autour des deux montants de la croix. Le prêtre effectue ces incisions dans le cierge en disant les paroles suivantes, création nouvelle des réformateurs :

Christus heri et hódie. / Princípium et Finis / Alpha et Omega / Ipsíus sunt témpora et sæcula. / Ipsi glória et impérium / per univérsa ætérnitátis sæcula. / Amen.
Le Christ hier et aujourd’hui. / Principe et Fin. / Alpha et Omega. / C’est à Lui que sont les temps et les siècles. / À Lui, la gloire et la puissance, / dans les siècles des siècles. / Amen.

Vigile pascale - cierge pascal traditionnel

Cierge pascal traditionnel, sans la croix rouge, l’Alpha et l’Oméga et le millésime en chiffres arabes qui apparaissent à la suite des réformes de 1955 de la Vigile pascale.

Comme creuser la cire avec un stylet s’est vite révélé une opération délicate à conduire pour les célébrants, et que le résultat obtenu ne présentait pas forcément l’esthétisme le plus abouti, l’usage s’est vite introduit de faire figurer en couleur la croix, l’alpha & l’oméga et les 4 chiffres arabes du millésime en teintant au préalable le cierge[19] (nos contemporains auront sans doute du mal à se le figurer mais tout cela n’existait pas antérieurement, et on serait bien en peine de trouver une iconographie de cierge pascal avant 1956 présentant les signes devenus aujourd’hui standards). En pratique, très vite le célébrant ne fera qu’effleurer symboliquement au stylet les marques qui de fait existent déjà.

Puis le célébrant fixe dans le cierge pascal les cinq grains d’encens. Rappelons-nous, ce geste était accompli précédemment par le diacre au milieu de l’Exultet. Comme l’ancienne oraison qui bénissait ces cinq grains est supprimée, le célébrant doit désormais les asperger d’eau bénite et les encenser trois fois, le tout en silence[20]. Désormais, ce n’est plus le diacre mais le célébrant qui effectue ce rite, et accompagne ce geste d’un nouveau texte, là encore totalement inventé et qui comme le précédent – n’est tiré d’aucune tradition particulière :

Per sua sancta vúlnera / gloriósa / custódiat / et consérvet nos / Christus Dóminus. Amen.
Par ses plaies saintes, / glorieuses, / que veille sur nous / et nous garde / le Christ Seigneur. Amen.

Le diacre prend un petit cierge, l’allume au feu nouveau, et le présente au prêtre qui allume le cierge pascal. Un nouveau texte a été composé pour accompagner cet allumage, qui n’a plus lieu durant la bénédiction du cierge pascal, l’Exultet :

Lumen Christi glorióse resurgéntis
Díssipet ténebras cordis et mentis. /
Que la lumière du Christ ressuscitant dans la gloire
dissipe les ténèbres du cœur et de l’esprit.

Notons ici un détail pratique : cet allumage du cierge pascal se fera désormais en plein air,[21] à tous les vents, à l’aide d’une seule chandelle. A quasiment toutes les vigiles pascales auxquelles j’ai assistées selon le rite de 1955, à une exception près, le cierge pascal s’est hélas toujours éteint une fois qu’il avait été allumé, et il a dû être parfois péniblement rallumé plusieurs fois de suite… Antérieurement, le cierge pascal était allumé au moyen du cierge triangulaire sur le roseau, présentant trois flammes, et le petit cierge servant à transmettre la flamme du feu nouveau au cierge triangulaire pouvait être préservé dans une lanterne pour le préserver des coups de vent et des extinctions intempestives. Il est vrai que ce cérémonial romain avait eu le temps d’engranger sur plus d’un millénaire les expériences de générations de cérémoniaires pontificaux…

Toute cette impressionnante modification du rite n’a en fait qu’un but : les liturgistes avaient identifié que l’oraison qui servait à bénir les cinq grains d’encens, l’oraison Veniat, quæsumus, concluait en fait la bénédiction du cierge pascal dans les paroisses romaines au VIème siècle, selon le sacramentaire gélasien ancien. Les liturgistes carolingiens avaient préféré l’Exultet gallican au lieu de la Laus cerei romaine au lyrisme très inférieur, mais avaient gardé cette oraison romaine en l’accommodant quelque peu. On voulait donc lui rendre son rôle originel, elle fut donc replacée ici et attribuée au célébrant pour bénir le cierge pascal. Mais il faut convenir que cette petite oraison romaine plutôt fade n’avait pas – loin sans faut ! – le talent lyrique du chef d’œuvre du rit gallican qu’est l’Exultet, que la tradition attribue – comme nous l’avons vu – à saint Augustin lui-même.

Autre bizarrerie, cette courte oraison romaine ne constituait en fait que la partie terminale de la Laus cerei diaconale gélasienne, qui était alors un long poème commençant par Deus mundi conditor. Précisément, le diacre interrompait sa louange pour allumer le cierge pascal puis terminait par cette partie Veniat, quæsumus. Curieuse « cléricalisation » : la charge de la bénédiction du cierge, qui est universellement attribuée au diacre par les Pères de l’Eglise latine, passe inexplicablement au célébrant, prêtre ou évêque. Rappelons ici que ce ministère diaconal de la proclamation de la résurrection – et son corollaire, la consécration du cierge pascal par le præconium paschale, était fort logiquement assimilé par la liturgie traditionnelle à la proclamation de l’évangile.

De fait, la bénédiction du cierge pascal ne se fait plus dans l’église par le diacre mais dehors en plein vent par le prêtre.

Continuons l’examen des réformes. Le célébrant impose l’encens pour la seconde fois (de fait la troisième fois, – car il aura probablement fallu l’imposer avant d’encenser les cinq grains d’encens – contre une fois précédemment), tandis que le diacre va à la crédence déposer sa dalmatique violette pour en prendre une blanche. Il va ensuite prendre et porter non plus le roseau aux trois cierges, mais le cierge pascal.

On entre dans l’église, comme dans la forme traditionnelle, mais dans un ordre très bizarre : le clergé assistant suit désormais le célébrant au lieu de le précéder comme dans toute procession. Comme le note Mgr Gromier dans sa célèbre conférence de 1960 :

En passant par les mains des pastoraux, leur solennelle procession pour le transport du cierge est devenue la négation de principes raisonnés, un monstre liturgique. Leur caprice de faire marcher, dans une soi-disant procession le diacre et le célébrant directement derrière le sous-diacre et la croix, c’est à dire en tête du clergé, équivaut à mettre la charrue avant les bœufs.

Avant la procession, on distribue au clergé des petits cierges (les fidèles en seront munis avant le début de la cérémonie). La cérémonie de la procession vers l’autel avec les trois Lumen Christi suit plus ou moins la forme ancienne, sauf qu’on épargne désormais au diacre l’exercice physique de fléchir les genoux tout en tenant le lourd cierge pascal (il le faisait en portant le roseau avec le cierge triangulaire). Au premier Lumen Christi, le célébrant allume son petit cierge au cierge pascal, au second, le clergé allume les siens, au troisième et dernier, ce sont tous les fidèles qui allument leurs cierges, et on allume aussi tout l’éclairage de l’église.

L’invention de ces allumages de petits cierges par tous, célébrant, clergé, fidèles, résulte d’une exégèse de l’oraison Veniam, quæsumus utilisée par les réformateurs pour bénir le cierge pascal : ut non solum sacrifícium, quod hac nocte litátum est, arcána lúminis tui admixtióne refúlgeat ; sed in quocúmque loco ex huius sanctificatiónis mystério aliquid fúerit deportátum, expúlsa diabólicæ fraudis nequítia, virtus tuæ maiestátis assístat. Certes le texte indique bien que la flamme du cierge pascal est transportée dans d’autres lieux (in quocúmque loco (…) deportátum) : très certainement les fidèles romains du VIème siècle devaient – probablement après la cérémonie – prendre de cette flamme pour en ramener chez eux dans leur maison (longtemps, dans certaines contrées, on ramenaient aussi les bûches du feu nouveau chez soi pour ranimer l’âtre domestique). De là on a inventé une cérémonie certes touchante de ces petits cierges qui éclaireront les fidèles quelques secondes à peine, puisqu’au troisième Lumen Christi, on allume désormais toute l’église (lumières électriques comprises).

Vigile pascale - ambon et chandelier pascal de la cathédrale de Sessa Aurunca en Italie

Ambon de l’évangile et chandelier pascal de la cathédrale de Sessa Aurunca en Italie

Lorsque la procession se termine dans le chœur par le troisième Lumen Christi, le célébrant ne monte plus à l’autel pour l’embrasser, comme au début de chaque messe mais va directement s’assoir à son siège. Le diacre pose le cierge pascal au milieu du chœur sur le « petit support » (et plus sur le chandelier pascal traditionnel des églises, les réformateurs craignant vraisemblablement que le nouveau cierge pascal ne soit plus adapté aux dimensions majestueuses des anciens modèles et que la grandeur des chandeliers des églises rende impossible les nouvelles dispositions au centre du chœur ; la colonne du chandelier pascal traditionnel ne servira plus qu’à porter le cierge une fois toute la cérémonie terminée, elle est ainsi dépouillée de sa fonction).

Mgr Gromier note en 1960 :

La bonne place pour chanter l’Exsultet et situer le cierge pascal a toujours été celle où se chante l’Evangile, c’est à dire au lieu accoutumé dans le chœur, ou bien à l’ambon ou au jubé, où se trouvait habituellement le chandelier pascal. La position de celui-ci au milieu du chœur, sur un petit support est purement arbitraire ; elle tient à de fausses interprétations passagères ; elle donne congé au majestueux chandeliers pascals.

Un pupitre est placé en face du cierge pascal (pas trop près, afin de permettre de tourner autour du cierge), de sorte que l’autel est à sa droite et la nef à sa gauche. Le livre contenant l’Exultet n’est désormais plus placé sur l’autel (comme l’évangéliaire) mais directement sur ce pupitre, l’Exultet ne sera donc plus lu à la place naturelle et normale de l’évangile. Le sous-diacre portant la croix de procession se place curieusement en écran entre le cierge et le pupitre, face au diacre devant chanter l’Exultet. La bénédiction du diacre par le prêtre ne se fait plus à l’autel – comme pour l’évangile – mais au siège du célébrant dans le chœur, on ne précise plus que cette bénédiction est demandée à genoux par le diacre (comme ordinairement à la messe pour l’évangile). Arrivé au pupitre, le diacre encense le livre contenant l’Exultet, puis fait le tour du cierge pascal en l’encensant.

Comme le cierge pascal est déjà allumé depuis l’extérieur de l’église, comme les cinq grains d’encens y ont été déjà fixés, comme les lampes de l’église sont déjà toutes allumées, le diacre se contente de chanter d’une traite l’Exultet sans y accomplir le moindre geste. Le præconium paschale reste un beau moment poétique, mais est ainsi vidé de toute réelle fonction rituelle : il ne constitue plus la bénédiction du cierge pascal (encore moins sa consécration), désormais confiée au prêtre par une petite oraison un peu fade.

Puisqu’il ne produit plus rien de particulier en lui-même, la suppression pure et simple de l’Exultet avait été même discutée par les membres de la Commission de la Réforme de la Liturgie, mais l’amour de ce texte souvent magnifié par les auteurs du Mouvement liturgique fit que le parti opposé à la suppression fut majoritaire.

Comme le notait don Carusi en avril 2011 :

Il s’ensuit ainsi que l’un des moments les plus significatifs de l’année liturgique devient une pièce de théâtre d’une désarmante incohérence. En effet, les actions dont parle celui qui chante l’Exultet ont déjà été accomplies environ une demi-heure plus tôt, à la porte de l’Eglise : on chante l’insertion des grains d’encens, « suscipe Pater incensi huius sacrificium vespertinum », alors qu’ils sont déjà fixés au cierge depuis un certain temps ; on magnifie l’illumination du cierge avec la lumière de la Résurrection, « sediam columnae huius praeconia novimus quam in honorem Dei rutilans ignis accendit », alors que le cierge est allumé depuis longtemps, et la cire coule déjà abondamment. Il n’y a donc plus aucune logique. Le symbolisme de la lumière est lui-aussi totalement détruit lorsqu’on chante triomphalement l’ordre d’allumer toutes les lumières, symbole de la Résurrection, « alitur enim liquantibus ceris, quas in substantiam pretiosae huis lampadis apis mater eduxit », mais dans une église qui est déjà toute illuminée par les cierges allumés au feu nouveau. Le symbolisme réformé est incompréhensible simplement parce qu’il n’est plus symbolique, puisque les paroles prononcées n’ont plus aucun rapport avec la réalité du rite. Le chant de la prière pascale constituait en outre, unie aux gestes qui l’accompagnaient, la bénédiction diaconale par excellence ; après la réforme, le cierge a été béni avec de l’eau à l’extérieur de l’église, mais on maintient pourtant une partie de l’antique bénédiction, à cause de sa grande beauté esthétique. Malheureusement, en agissant ainsi, la liturgie est réduite à une pièce de théâtre.

A la fin de l’Exultet figurait une prière pour l’empereur qui témoignait de l’origine antique de ce texte, mais qui depuis longtemps était simplement omise. La réforme a repris ce texte en tentant de le moderniser en une prière pour les autorités publiques, mais en commettant une maladroite faute de latin soulignée par Gregory DiPippo, car on y emploie à contre-sens le mot operositate.[22]

Une fois l’Exultet achevé, le diacre dépose la dalmatique blanche pour reprendre la dalmatique violette.

En conclusion partielle au terme de cette première partie, on pourra dégager les points suivants :

  • la volonté de rendre à la courte oraison gélasienne Veniam quæsumus sa fonction première de bénir le cierge pascal s’est faite au détriment de l’Exultet : une nouvelle cérémonie de bénédiction du cierge pascal est inventée et réalisée hors de l’église (quel paradoxe : pour « restaurer » une oraison ancienne, on doit en inventer trois nouvelles !), le diacre est dépouillé en pratique de la bénédiction qui lui était confiée depuis la plus haute antiquité, l’Exultet devient un beau poème – un peu long – pendant lequel il ne se passe plus rien ; proclamation de la bonne nouvelle pascale de la résurrection, on lui dénie désormais les rites qui sont ceux de l’évangile.
  • le symbolisme traditionnel était clair : le cierge pascal éteint symbolisait le corps du Christ, l’église plongée dans l’obscurité, le tombeau, le triple cierge porté sur un roseau, la puissance de la Sainte Trinité descendant dans le tombeau et ressuscitant le corps de Jésus par l’allumage du cierge pascal dressé sur sa colonne. Il est difficile de dégager une symbolique aussi claire dans la nouvelle organisation de cette première partie de la vigile, ainsi dépouillée de sa mystique primitive.

Réduction de la cathéchèse baptismale

Contrairement à la forme traditionnelle, le célébrant ne prend pas la chasuble (souvenir que la messe commençait alors par les prophéties) mais garde la chape, tandis que le diacre et le sous-diacre sont en dalmatique et tunique. Cette combinaison est alors inédite dans le rit romain, qui ne la connait que pour les bénédictions et les processions, mais pas pour une messe.

Les lectures sont faites par un lecteur qui doit utiliser un pupitre placé du côté épître, mais tourné de façon inhabituelle d’un quart de tour vers la gauche pour que le lecteur fasse face au cierge pascal placé au milieu du chœur : il s’agit là d’une nouvelle anomalie, car c’est l’orientation normale de l’évangile, mais pas des autres textes de l’Ecriture, qui sont toujours chantés vers l’autel (c’est un vieux souvenir de la liturgie synagogale et de ses lectures au béma).

Des douze prophéties du rit tridentin, huit sont supprimées et seules quatre gardées. Nous avons vu que dans l’espace carolingien, selon les diocèses, on employait soit 12 prophéties (tradition romano-gallicane du Sacramentaire Gélasien) soit 4 prophéties (tradition issue de la liturgie papale du Sacramentaire Grégorien). La réduction à 4 prophéties par les réformateurs de 1955 est présentée comme un retour à l’antique forme du Sacramentaire Grégorien ; il y a pourtant une légère escroquerie en cela, car le choix des 4 prophéties dans les livres de 1955 ne correspond pas à celui du Sacramentaire Grégorien.

Voici l’ordre du Sacramentaire Grégorien :

  1. Genèse I, 1 à II, 2 : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » : la Création du monde,
  2. Exode XIV, 24 à XV, 1 : « Mais les enfants d’Israël passèrent à sec au milieu de la mer, ayant les eaux à droite et à gauche, qui leur tenaient lieu de mur » : la Traversée de la Mer Rouge,
  3. Isaïe IV, 1-6 : « En ce jour-là, le Germe du Seigneur sera dans la magnificence et dans la gloire, et le fruit de la terre sera élevé en honneur, et une cause d’allégresse pour ceux d’Israël qui auront été sauvés » : la Vigne du Seigneur,
  4. Isaïe LIV, 17 à LV, 11 : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux » : l’exhortation au baptême,

Voici l’ordre de la réforme de 1955 :

  1. Genèse I, 1 à II, 2 : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » : la Création du monde,
  2. Exode XIV, 24 à XV, 1, suivi du chant du trait Cantemus Domino (Exode XV, 1-3) : « Mais les enfants d’Israël passèrent à sec au milieu de la mer, ayant les eaux à droite et à gauche, qui leur tenaient lieu de mur » : la Traversée de la Mer Rouge,
  3. Isaïe IV, 2-6 (privé du premier verset, donc), suivi du chant du trait Vinea facta est (Isaïe V, 1-2 & 7): « En ce jour-là, le Germe du Seigneur sera dans la magnificence et dans la gloire, et le fruit de la terre sera élevé en honneur, et une cause d’allégresse pour ceux d’Israël qui auront été sauvés » : la Vigne du Seigneur,
  4. Deutéronome XXXI, 22-30, suivi du chant du trait Attende cælum, (Deutéronome XXXII, 1-4) : « Prenez ce livre, et mettez-le à côté de l’arche d’alliance du Seigneur votre Dieu, afin qu’il y serve de témoignage contre vous » : Exhortation à observer la Loi & Mort de Moïse,

Il y a toute apparence que la volonté des réformateurs a été de ne conserver que les leçons suivies d’un trait, au détriment de l’exhortation au baptême d’Isaïe LIV qui paraissait plus pertinente que le choix de la Loi de Moïse, sujet de la leçon du Deutéronome XXXI.

La suppression de 8 des 12 prophéties a sans doute été motivée par un aspect pratique (réduire la longueur d’une cérémonie devenue désormais intégralement nocturne), amenuisant de fait les textes tirés de l’Ancien Testament que les fidèles pouvaient entendre (et pas des moindres, puisque l’Histoire du Salut qu’ils parcouraient annonçaient la passion et la résurrecton du Christ et sa victoire sur la mort). Ce mouvement de suppression, déjà observé aux Rameaux fut étendu à la vigile de la Pentecôte privée de ses six prophéties et par la suite aux vigiles Samedis des Quatre-Temps dont les 5 prophéties devenaient facultatives. Paradoxalement, un leitmotiv récurrent pour justifier les futures réformes subséquentes du lectionnaire fut de déplorer la part congrue de l’Ancien Testament dans le Missel de 1962.

On notera que si chaque prophétie est toujours suivie de son oraison, le prêtre (en chape et non plus en chasuble) reste à son siège pour les dire (comme si c’était un office et non une messe) et non plus à l’autel (les réformateurs préparaient ainsi la réforme générale du Missel de Paul VI où le prêtre fait toute la messe des catéchumènes à la banquette et non plus à l’autel).

Comme nous l’avons déjà observé le Vendredi Saint, le diacre seul chante désormais à la fois « Flectamus genua » et « Levate » avant chaque oraison, le sous-diacre étant privé de sa partie « Levate ». là encore, une petite touche qui montre que la suppression du sous-diaconat, pourtant présent dès la haute antiquité chrétienne, était déjà dans les cartons.

Les profondes modifications de la liturgie baptismale

Les litanies des Saints sont de façon très étrange scindées en deux parties : au lieu d’être chantées en revenant des fonts, la première partie des litanies (jusqu’à « Omnes Sancti et sanctæ Dei, intercédite pro nobis ») est dite après les 4 prophéties, avant la liturgie baptismale. La seconde partie des litanies est chantée ensuite une fois que l’on est revenu au chœur. Notons aussi que chaque invocation n’est désormais plus doublée.

Cette modification est vraiment inédite. Si on a vu plus haut que les nombreuses litanies (4 à la messe papale à Rome dans l’Antiquité) ont été le plus souvent réduite à une seule litanie (principalement sous l’effet de l’exil de la Papauté à Avignon, où la chapelle du Palais des Papes était loin des amples dimensions de Saint-Jean-de-Latran), si dans de nombreux usages diocésains de l’espace carolingien on avait conservé plusieurs litanies à la vigile pascale, nulle part on n’avait eu l’idée de scinder cette prière en deux parties distantes et ainsi significativement dissociées. Cette disposition étrange provoque aussi un désavantage : comme il faut désormais revenir au chœur après avoir versé l’eau baptismale dans les fonts, comme on le verra, cette procession se fait dans un silence pesant, puisque rien n’est prévu par les nouveaux livres liturgiques (et que l’orgue ne peut pas jouer seul avant le Kyrie et le Gloria de la messe). Enfin je me permets de livrer ici une expérience personnelle : ayant longtemps dû chanter la Vigile pascale dans les livres liturgiques de 1955, j’ai pu observer que systématiquement la seconde partie des litanies, sans doublage des invocations, est dramatiquement trop courte pour couvrir le temps que prends le changement d’ornements du clergé à la sacristie et le changement d’ornementation de l’autel. Pour éviter un silence pénible en attendant l’arrivée du clergé de la sacristie, il a fallu toujours trouver un expédiant insatisfaisant (chanter les litanies de façon démesurément lente, multiplier les invocations, faire jouer l’orgue avant le Kyrie par exemple), tandis que la pratique de la forme traditionnelle montre que les litanies doublées laissent très précisément le temps de faire les changements d’ornements.

La bénédiction des eaux ne se fait plus aux fonts baptismaux mais dans un simple baquet placé sur une table dans le chœur côté épître. Les baptêmes éventuels ont lieu désormais de ce fait dans le chœur. Cette modification est loin d’être anodine et bouleverse profondément la conception de l’espace ecclésial, le baptistère se voyant dénié sa fonction première ! On peut imaginer que les Pères de l’Eglise, si attachés à ce que les catéchumènes ne puissent pénétrer dans l’église que lorsqu’ils ont reçu la sainte illumination – l’entrée dans l’église-bâtiment symbolisant l’entrée dans la Sainte Eglise, corps mystique de Jésus-Christ – doivent contempler du ciel d’un air plutôt interloqué cette scène : des non-baptisés des deux sexes pénètrent désormais non seulement dans l’église mais entrent dans le chœur lui-même, pourtant réservé au clergé !

Dans les premiers âges de l’Eglise, le baptistère est clairement un bâtiment extérieur. Lorsque le baptême des adultes se raréfia et qu’on ne baptisait plus que des petits enfants, on prit l’usage de placer de placer le baptistère dans l’église, mais régulièrement près de la porte d’entrée de celle-ci. Le sens théologique de cette disposition est clair : le baptême est la porte qui nous permet de devenir chrétien et d’entrer dans la Sainte Eglise de Dieu. Ce symbolisme traditionnel est anéanti par les nouvelles dispositions de la réforme. Celle-ci est motivée par le seul fait que les fidèles doivent voir la cérémonie.

Comme le note don Carusi :

En substance, on décide de substituer aux fonts baptismaux une vulgaire casserole qu’on installe au centre du chœur : ce choix est dicté, encore une fois, par l’obsession que tous les rites soient accomplis par « les ministres sacrés tournés vers le peuple », mais dos à Dieu. Les fidèles doivent dans cette logique devenir « les véritables acteurs de la célébration (…). La Commission a accueilli les aspirations fondées du peuple de Dieu (…) l’Eglise était ouverte à des ferments de rénovation ». Ces choix, fondés sur un populisme pastoral que le peuple n’avait jamais réclamé, aboutiront à la destruction de tout le sens de l’architecture sacrée, depuis les origines jusqu’à aujourd’hui.

Une nouvelle rubrique, fort mal rédigée, précise toutefois qui si l’on choisit de faire la bénédiction de l’eau baptismale et le baptême au baptistère (si il est extérieur à l’église), les chantres et le peuple doivent rester à leur place et répéter en boucle la première partie des litanies, depuis Sancta Maria, mais sans chanter la seconde partie. Pauvres chantres, on espère pour eux qu’il n’y a pas 20 catéchumènes…

Le rite vénérable et antique de la bénédiction de l’eau baptismale n’est pas modifié en lui-même et reste identique à ce qu’il était dans le Missel de saint Pie V. On notera que l’allusion qui y est faite aux eaux du Déluge est maintenue, quand bien même la lecture du Déluge (Genèse V, 31 à VIII, 21 – seconde des 12 prophéties traditionnelles) est désormais supprimée.

Après la bénédiction de l’eau baptismale et les éventuels baptêmes dans le chœur, les réformateurs se trouvent devant un problème pratique évident (que faire de l’eau baptismale ?) qu’il résolvent en inventant une procession pour transporter le baquet avec l’eau baptismale jusqu’au fonts où on s’en débarrasse en l’y jetant.[23]

Le Sicut cervus accompagne ce mpouvement, mais quel sens donner aux mots du psalmiste à cet endroit, alors que le baptême est déjà accompli ?

Comme le rappelle avec bon sens Mgr Gromier :

Fonts baptismaux, eau baptismale et baptême forment un tout ; une innovation spectaculaire qui les sépare délibérément, qui installe dans le chœur des fonts postiche et y baptise, qui transporte aux fonts baptismaux l’eau baptismale faite ailleurs, ayant déjà servi ailleurs, est une insulte à l’histoire et à la discipline, à la liturgie, au bon sens. Ainsi on baptisera dans le chœur, enceinte du clergé, un païen venu avec ses accompagnateurs. Ainsi l’eau baptismale ressemble à une personne ramenée pompeusement chez elle, d’où elle était expulsée. En faveur de l’eau baptismale, et dont la quantité doit durer toute l’année, furent érigés de somptueux baptistères, des fonts baptismaux artistiques et majestueux. Aujourd’hui la pastorale fait l’eau baptismale et baptise dans une cuvette, un baquet, puis, dans cet appareil elle porte l’eau à la fontaine, en chantant le cantique d’un cerf assoiffé, qui a déjà bu, et qui se dirige vers une fontaine à sec.

L’oraison qui suit le trait Sicut cervus est conservée, sans même prendre soin du contresens que le texte exprime, maintenant que la liturgie baptismale est terminée : « réspice propítius ad devotiónem pópuli renascéntis qui, sicut cervus, aquárum tuárum éxpetit fontem » / « regarde, favorablement la piété de ton peuple, qui va renaître, et qui aspire comme le cerf, à la fontaine de tes eaux ».

Comme pour l’Exultet, le Sicut cervus et son oraison ne sont conservés qu’à titre purement décoratif, puisqu’ils sont vidés de leur signification.

Une le clergé revenu du baptistère au chœur dans un très étrange silence, un rite dit « du renouvellement des promesses baptismales » créé de toutes pièces est ici introduit. Après avoir imposé l’encens et encensé le cierge pascal, le célébrant se place à côté de celui-ci et doit lire face au peuple le texte d’une monition (quelque peu sentimentale) qui introduit au dialogue de renonciation à Satan et à la profession de la foi repris de l’ordo du baptême, puis on récite en commun le Notre Père (nouveauté absolue introduite également par les réformateurs le Vendredi Saint) puis le célébrant asperge le peuple d’eau bénite.

Cette cérémonie est de fabrication entièrement moderne, de même que l’idée d’un « renouvellement » des promesses baptismales, qui n’aurait pas effleuré l’esprit des Pères de l’Eglise et qui est du reste très discutable théologiquement. Sans entrer dans le débat théologique, notons que la première apparition d’une cérémonie d’un renouvellement des promesses du baptême a été inventée localement par des curés jansénistes français dans la première moitié du XVIIIème siècle. Il s’agissait alors d’une para-liturgie pour les enfants qui se tenait non pas à la vigile pascale mais un dimanche du Temps pascal après vêpres, et qui reprenait des antiennes, répons et oraisons tirées des vêpres stationales de Pâques et chantés autour du baptistère. Ces para-liturgies locales n’avaient pas été acceptés dans les propres diocésains français, mais l’idée suivit son chemin et fut reprise dans le Mouvement liturgique du XXème siècle.

Notons que si un texte latin est créé pour ce renouvellement des promesses du baptême, la faculté de faire toute cette cérémonie en langue vernaculaire est autorisée, ce qui fut largement pratiqué.

Des modifications mineures mais significatives dans la messe de la Vigile – le remplacement des vêpres par les laudes

Le reste de la messe de la Vigile reste à peu près identique à celle de la forme traditionnelle, à certains détails prêt :

  • les prières au bas de l’autel sont supprimées (là encore, comme aux Rameaux, on préparait manifestement par étapes leur abandon futur),[24]
  • selon un raisonnement plutôt intellectuel, la première des trois prières secrètes que dit le prêtre pour se préparer à la communion (« Domine Iesu Christe, qui dixísti Apóstolis tuis : Pacem relínquo vobis, pacem meam do vobis » / « Seigneur Jésus-Christ qui as dit à tes Apôtres : C’est la paix que je vous laisse en héritage, c’est ma paix que je vous donne ») est supprimée, sous prétexte que le baiser de paix ne se donne pas à la Vigile pascale. Des raisonnements similaires ont entraîné la même suppression le Jeudi Saint. De fait la suppression de cette oraison ne se rencontrait dans le rit romain qu’aux messes des morts.

A la place des vêpres de Pâques chantées à la fin de la communion, les nouveaux livres inventent un office de laudes de Pâques : au Psaume CXVI est substitué les Psaume CL, avec la même antienne que précédemment. Le Magnificat des vêpres est remplacé par le Benedictus des Laudes, sa fameuse antienne Vesperæ autem Sabbati (qui est le début de l’évangile de la Vigile pascale) est remplacée par l’antienne Et valde mane, qui est pourtant le texte même de l’évangile du jour de Pâques.

Cette substitution marque dans l’esprit des réformateurs l’idée de faire de la vigile pascale un office intégralement nocturne (on avait même décrété dans un premier temps que la messe de la vigile ne devait pas commencer avant minuit, mais le manque de réalisme de cette disposition fit qu’elle disparu rapidement). On se référera à ce que nous avons écrit plus haut sur l’horaire antique de la vigile, trait-d’union entre deux jours liturgique, qui se place traditionnellement entre none et vêpres.

Ce changement eut des conséquences sur l’office divin : il fallut composer un nouvel office de vêpres du Samedi Saint (qui n’étaient plus les premières vêpres de Pâques), avec des antiennes exprimant la tristesse. Pâques devenait ainsi l’unique fête de l’année à ne pas posséder de « premières » vêpres.[25]. Les complies du Samedi Saint, autrefois chantées après la Vigile pascale avec l’antienne Vespere autem Sabbati (…) alleluia et le Regina cœli qui se faisait entendre pour la première fois, se revêtent de l’atmosphère triste du Triduum pascal. Enfin et surtout, on précise que la vigile tient lieu d’office de matines. Pâques devient aussi la première et unique fête de l’année a être privée de matines, à ne pas avoir le chant du Te Deum, et ainsi à être le seul jour de l’année à ne posséder qu’un office divin incomplet. Toutefois, on précise dans une rubrique qu’un clerc qui n’aurait pas pu assister à la vigile pascale est tenu de dire l’ancien office des matines de Pâques en privé. On tire un trait ainsi sur toutes les traditions locales qui faisaient perdurer depuis le haut Moyen-Age la joyeuse célébration des matines de Pâques avant l’aube, entourée de solennités qu’on a peine à imaginer aujourd’hui. Ces matines étaient jointes à la procession pascale, mère de toutes les processions de l’Eglise, laquelle rappelait la venue des saintes femmes au tombeau et marquait dans l’esprit des fidèles le moment de la résurrection.[26]

Une fois les nouvelles laudes abrégées chantées, la fin de la messe se déroule comme dans la forme traditionnelle, à ceci près que le dernier évangile est supprimé (on notera de façon malicieuse que le Prologue de saint Jean est l’évangile même de Pâques dans le rit byzantin). Là encore, une petite touche qui préparait des étapes futures.

Que conclure de cette réforme de la vigile pascale ?

L’examen du détail des modifications apportées à la Vigile pascale réformée laisse apparaître une impression générale de malaise : la symbolique traditionnelle de la lumière communiquée à la colonne du cierge pascale dressée (la puissance de la Trinité qui relève le Christ d’entre les morts) est amplement troublée ; au baptistère est déniée toute fonction traditionnelle de lieu du baptême, l’organisation de l’espace sacré intérieur des églises est profondément remis en question par le baptêmes de non-chrétiens au milieu d’un chœur liturgique. Surtout, de messe préparatoire à la fête de Pâques, la Vigile pascale devient la messe principale de la fête, au détriment de la messe du jour de la Résurrection (In die Resurrectionis), autrement dit la grand’messe du jour de Pâques. Cette dernière aura tendance paradoxalement à être moins fréquentée par les fidèles, alors qu’il s’agit dans une conception traditionnelle de la liturgie, de la messe la plus importante de l’année.

Ce qui parait le plus étonnant, c’est que toutes ces réformes ont alors été justifiées à grande échelle dans les discours officiels auprès des fidèles comme étant un retour enfin à l’antiquité chrétienne, que la vigile était enfin restaurée dans sa forme antique, avec ses vrais horaires, alors que nous n’avons vu qu’aucun des changements apportés ne pouvait s’autoriser d’une telle assertion.

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Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. Par exemple, pour le rit byzantin, on retrouve une structure tout à fait comparable non seulement le Grand Samedi (la liturgie de saint Basile de ce jour avec ses 15 prophéties correspond exactement à notre Vigile pascale latine) mais aussi à d’autres dates importantes de l’année : vigile de Noël, de la Théophanie et liturgie vespérale du Grand Jeudi (Jeudi Saint).
  2. Nycthémère : mot formé de la composition des mots grecs νύξ, νυκτός (nýx, nyktós), « nuit », & ἡμέρα (hêméra), « jour ». Il désigne une période de vingt-quatre heures correspondant à la succession d’une nuit et d’un jour Il s’agit bien là de la conception antique et liturgique du jour chrétien, héritée des Hébreux.
  3. Jusqu’à la réforme radicale du Bréviaire romain opérée par saint Pie X en 1911, tous les jours liturgiques commençaient par les vêpres la veille. Depuis, les jours liturgiques commencent par les matines, et seules les grandes fêtes sont restées pourvues de « premières vêpres ».
  4. A l’origine le Carême se célébrait en noir, comme en témoigne le pape Innocent III (1161 † 1216) dans son traité De sacro altaris mysterio, avant de passer au violet. La couleur noire pour le Carême fut longtemps conservée à Paris, jusqu’au XIXème siècle et n’est restée que le Vendredi Saint au rit romain.
  5. Le texte de Matthieu XXVIII, 1 en effet pourrait bien placer la venue au sépulchre des saintes femmes myrrhophores le soir du samedi, contrairement aux trois autres Evangélistes qui la placent au matin du dimanche. On pourra lire la très intéressante analyse de ce passage que donne l’exégète anglo-catholique Christopher Bryan (in The Resurrection of the Messiah, Oxford University Press, 2011, p. 294), qui estime que la première visite des myrrhophores au soir du Samedi Saint est signifiée dans le texte de Matthieu. Voici quelques traductions de ce verset en français, qui montrent la difficulté de compréhension des différents termes employés en grec comme en latin (ἐπιφωσκούσῃ pouvant signifier aussi bien les lumières du crépuscule que celles de l’aube, Ὀψὲ signifie bien le soir, certes se terme peut être traduit par « après » mais les emplois antiques rapportés dans ce sens sont postérieurs à Matthieu et peu clairs). Comparez les traductions suivantes :
    * « Mais cette semaine étant passée, le premier jour de la suivante commençait à peine à luire, que Marie-Magdeleine et l’autre Marie vinrent pour voir le sépulcre ». (Le Maître de Sacy, 1667)
    * « Or, sur le tard, le jour du sabbat, au crépuscule du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre ». (Darby, 1859)
    * « Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine, Marie la Magdaléenne et l’autre Marie allèrent voir le tombeau ». (Crampon, 1894-1904)
    * « Or comme le sabbat finissait et que le premier jour de la semaine commençait à luire, Marie-Magdelaine et l’autre Marie vinrent pour voir le sépulcre ». (Bible Annotée, 1899)
    * « Or, après le shabat, à l’aurore du premier jour de la semaine, Miriâm de Magdala et l’autre Miriâm viennent contempler la tombe ». (Chouraqui, 1985)
    * « Après le sabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre ». (TOB, 1988)
    * « Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie allèrent voir le tombeau. » (Maredsous, 1997)
  6. « Quanto ergo alacrius in hac vigilia, velut matre omnium sanctarum vigiliarum, vigilare debemus, in qua totus vigilat mundus ? » « Avec quel empressement ne devons-nous pas observer cette vigile, qui est comme la mère de toutes les saintes vigiles, au cours de laquelle le monde entier veille. » (Sermon 219 pour la vigile de Pâques – Patrologie latine XXXVIII, 1088.)
  7. Au moins jusqu’au XVIIIème, cf. G. Richa, s.j., Notizie istoriche delle chiese Florentine, Florence, 1755, p. 236.
  8. C’est pour cette raison que pendant longtemps le pape n’arrivait à la Vigile pascale qu’une fois l’Exultet diaconal terminé – il en subsiste quelque chose dans le Cæremoniale Episcoporum de 1600, où ce n’est qu’une fois l’Exultet terminé que l’évêque s’habille pendant qu’on dit None.
  9. A rapprocher sans doute du fait qu’on observe aux Samedis des Quatre-Temps : l’oraison qui suit la cinquième et dernière prophétie – celle également des 3 Enfants dans la fournaise – est aussi la collecte de la messe et ne comporte donc plus le Flectamus genua contrairement aux oraisons qui suivent les quatre premières prophéties.
  10. La croix de procession est portée par un clerc et non cette fois par le sous-diacre, qui marche avec le célébrant.
  11. Le Cérémonial des Evêques (Livre II, chap. XVIII, n°16) précise clairement que le cierge pascal marche en tête de procession devant la croix de procession. Les rubriques du Missel Romain de saint Pie V sont moins précises sur ce point et laissent plutôt penser l’inverse : et præcedente Cruce, cum candelabris, et Cereo benedicto accenso.
  12. Sa mélodie est similaire à ceux des trois traits qui ont accompagné les prophéties. Il est peut-être plus ancien que les 3 autres car c’est le seul qui est présent dans le Sacramentaire grégorien.
  13. Un élément très archaïque ! On concluait couramment au IVème siècle en Occident le chant de chaque psaume par une oraison et on connait plusieurs collections d’oraisons psalmiques qui remontent à cette époque, l’usage commence à se perdre dès les V-VIemes siècles.
  14. Ces signations sont déjà indiquées dans le Sacramentaire gélasien ancien.
  15. Comme il n’y avait pas primitivement de cierge pascal à la vigile du Pape à Rome, les plus anciens Ordines Romani (n°XXIII & XXX B) indiquent que ce sont les deux grandes torches qui accompagnent le pape durant le Triduum qui sont plongées dans le baptistère de Constantin à Saint-Jean-de-Latran.
  16. Omnis populus qui voluerit accipiet benedictionem unusquisque in vase suo de ipsa aqua (…) ad spargendum in domibus eorum vel in vineis vel in campis vel fructibus eorum. Tous ceux du peuple qui le souhaitent reçoivent de cette eau dans leurs vases afin d’en asperger chacun en bénédiction leur maison, ou leurs vignes, ou leurs champs, ou leurs vergers. (Ordo Romanus XI, 95).
  17. Y compris aux baptêmes d’enfant, même si l’usage en est oublié aujourd’hui. Le Cérémonial des Evêques rappelle encore (Livre II, chap. XVIII, n°18) que « pendant les huit jours précédents, sauf en cas de danger, on ne doit baptiser aucun enfant dans l’église concernée », ces baptêmes sont normalement réalisés à la Vigile pascale
  18. Soit deux versets, qui avec la doxologie Gloria Patri, font un total de quatre versets seulement.
  19. Dans les Prænotanda de l’Ordo Hebdomadæ Sanctæ instaurata de 1957, au n°11, on note opportunément : Nihil impedit quominus signa, in cereo paschali a celebrante stilo incidenda, coloribus vel alio modo antea præparentur / Rien n’empêche que les signes qui sont creusés par le célébrant au moyen d’un stylet dans le cierge pascal soient préparés auparavant par des couleurs ou tout autre moyen.
  20. Silence plutôt mal venu ici à mon avis, qui brise le rythme de la cérémonie et marque un certain manque de fluidité.
  21. Sauf si le lieu du feu nouveau aura été décidé ailleurs que devant la porte de l’église, ce qui en pratique ne s’observe que rarement.
  22. The long-obsolete prayer for the Emperor at the end is substituted with a new text, “Look also upon those who rule over us…”. The last clause of this new text reads, “de terrena operositate ad caelestem patriam perveniant cum omni populo tuo.” Although this clearly intends to mean, “from earthly labor let them come to the heavenly fatherland with all thy people” there is a mistake in the Latin. “Operositas” means “excessive pains, overmuch nicety, elaborate work” in classical Latin, (Lewis and Short, p. 1268) and “embarrassment” in Tertullian (Souter, p. 277), after whom it occurs very rarely, and never in the sense which it should have here. (Gregory diPippo, Compendium of the 1955 Holy Week Revisions of Pius XII: Part 6.1 – Holy Saturday and the Blessing of the New Fire, Procession, Exultet, Prophecies – New liturgical movement, 9 avril 2009.
  23. En aparté, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai vu de l’eau baptismale être versée par maladresse soit dans le chœur soit durant le transport aux fonts après la bénédiction dans le chœur, et je revois en esprit des images de grands clercs en train d’éponger à la serpillière pendant la cérémonie…
  24. « On décide que la Messe doit commencer en omettant la récitation du Confiteor et du psaume pénitentiel. Le psaume 42, qui rappelle l’indignité du prêtre qui va accéder à l’autel, n’est certes pas apprécié par les réformateurs, sans doute parce qu’il se récite en bas des marches, avant de pouvoir monter vers l’autel : lorsque la logique liturgique sous-jacente est celle de l’autel vu comme « ara crucis », comme lieu sacré et terrible où est rendue présente la Passion rédemptrice du Christ, on comprend aisément le sens d’une prière qui rappelle l’indignité de quiconque prétend gravir ces marches pour y accéder. La disparition du psaume 42, qui sera éliminé dans les années suivantes de toutes les Messes, semble au contraire vouloir préparer les esprits à une nouvelle ritualité de l’autel, qui symbolise désormais bien plus une table commune que le Calvaire, et qui par conséquent ne réclame plus ni la crainte sacrée ni le sens de sa propre indignité que le prêtre confessait dans le psaume 42. » Don Stefano Carusi
  25. Notion assez récente en soi puisque avant les réformes de saint Pie X, tous les jours de l’année commencent leur office par des [premières] vêpres, et seules les grandes fêtes possèdent des « secondes vêpres » – après ces réformes du début du XXème siècle, c’est l’inverse qui est posé : tous les jours ont des [secondes] vêpres, seules les grandes fêtes possèdent des « premières vêpres ».
  26. C’est aux matines de Pâques et à la procession pascale qui les accompagnait que sont nés les premiers « mistères » occidentaux, lointain ancêtres de nos opéras.

Une tradition liturgique d’Avent : la « Messe d’Or »

La Messe d’Or est le nom autrefois donné à la Messe du Mercredi des Quatre-Temps de l’Avent. Liturgia remercie vivement M. l’Abbé Jean-Pierre Herman de nous partager cette étude liturgique et historique sur ce point oublié de notre tradition occidentale

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Messe d'Or du Mercredi des Quatre-Temps de l'Avent - L'Annonciation par Philippe de ChampaigneDans un article de 2009, Gregory di Pippo montre le caractère « à rebours », des évangiles des dimanches du temps de l’Avent dans le missel tridentin. Le premier dimanche commence avec la fin des temps (Lc 21, 25-33), puis nous découvrons Jean-Baptiste et sa question sur l’identité de Jésus, « Es-tu celui qui doit venir ? » (Mt 11, 2-10) pour le retrouver, le troisième dimanche, au tout début de sa mission, « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert » (Jn 1, 19-28). Ce n’est que dans la troisième semaine que les textes se tournent vers le mystère de l’Incarnation.

La préparation immédiate à Noël, en effet, commence le mercredi des Quatre-Temps, avec la lecture de l’évangile de l’Annonciation. (Lc 1, 26-38).

Les Quatre-Temps

Les Quatre-Temps, nous le savons, sont des périodes de jeûne, de pénitence et de prière au cours de l’année liturgique.

Leur but originel était de rendre grâce à Dieu pour les fruits de la terre, d’apprendre aux hommes à en faire un bon usage et à secourir ceux qui sont dans le besoin.[1]

Les Quatre-Temps comptent parmi les usages les plus anciens de l’année liturgique et remontent aux tout premiers temps de l’Église romaine. Ils sont plus anciens que l’Avent et le pape saint Léon (vers 450) nous a laissé toute une série de beaux sermons des Quatre-Temps. C’était originairement une fête d’action de grâces pour les récoltes. Il n’y en avait que trois, après chacune des trois récoltes principales : le blé, le vin et l’huile — les plus importants symboles naturels de la liturgie. Les fidèles apportaient à l’Offrande la dîme de leurs récoltes, pour les besoins du Sacrifice, de l’Église et des pauvres — et ceci est un exemple pour nous. Néanmoins ces époques sont aussi des jours de renouvellement spirituel. L’homme, au milieu de ses occupations matérielles, oublie trop facilement ses intérêts éternels ; c’est pourquoi il est bon qu’à chaque saison il se rappelle la pensée de Dieu et fasse réflexion sur l’état de son âme.[2]

Observés à Rome dès l’Antiquité, ils se sont ensuite répandus dans toute l’Eglise latine à des périodes diverses[3].

Il semble que le jeûne solennel des Trois-Temps ait été, à l’origine, spécial à l’Église romaine, à laquelle les autres diocèses latins l’empruntèrent plus tard. Saint Léon Ier en explique bien la signification, spécialement à l’occasion des jeûnes de décembre, observant que, au terme des saisons, et avant de toucher aux provisions d’hiver, il convient vraiment d’en offrir les prémices à la divine Providence, par une libation volontaire d’abstinence et d’aumône.[4]

La première source à faire mention de cette pratique est le Liber pontificalis attribué au pape Calliste Ier (217-222), mais d’après saint Léon le Grand et d’autres auteurs, la pratique remonte à l’époque apostolique.

L’introduction de cette pratique dans l’Église chrétienne semble remonter aux temps apostoliques ; c’est du moins le sentiment de saint Léon, de saint Isidore de Séville, de Rhaban Maur et de plusieurs autres écrivains de l’antiquité chrétienne : néanmoins, il est remarquable que les Orientaux n’observent pas ce jeûne.[5]

On les trouve pour la première fois au nombre de quatre dans les écrits de Philastère de Brescia (+ vers 387). Saint Léon les associe à chacune des saisons de l’année. On parle de jejunium vernale, aestivum, autumnale et hiemale puis, avec le temps, placés à proximité d’une des grandes fêtes de l’année (Noël, Pâques, Pentecôte et saint Michel).

Le jeûne était assigné au mercredi, vendredi et samedi de la semaine.

Ordination sacerdotales au samedi des Quatre-Temps : la communion des nouveaux prêtresC’est sous le pontificat du pape Gélase Ier (492-496) que l’on commença à assimiler ces jours avec les ordinations. Le jeûne et les prières revêtirent dès lors un caractère particulier : l’Eglise tout entière intercédant pour ceux qui vont prochainement recevoir les ordres sacrés.

Dans la circonstance il y avait en outre un motif spécial. Une antique tradition réservait au mois de décembre les ordinations des prêtres et des diacres, et, selon l’usage introduit par les apôtres eux-mêmes, le peuple chrétien devait, au moyen du jeûne et de la prière, s’associer à l’évêque pour obtenir que le Seigneur fît descendre en abondance les dons sacerdotaux sur la tête des nouveaux ministres de l’autel.

En effet, les intérêts suprêmes du peuple chrétien dépendent en grande partie de la sainteté du clergé ; et puisque l’Écriture nous enseigne que le châtiment le plus terrible infligé par Dieu aux nations prévaricatrices consiste à leur donner des pasteurs et des chefs semblables à elles-mêmes, il est évident que l’ordination des ministres sacrés n’est pas une affaire intéressant exclusivement l’évêque et son séminaire, mais d’une importance décisive et suprême pour toute la famille catholique.

C’est pourquoi les Actes des Apôtres mentionnent les jeûnes solennels et les prières publiques qui précédèrent l’ordination des sept premiers Diacres et, ensuite, la mission de Paul et de Barnabé à l’apostolat parmi les Gentils. Aujourd’hui, après tant de siècles, cette discipline n’a subi aucun relâchement essentiel.[6]

A Rome

Basilique de Sainte-Marie-Majeure, RomeLa messe stationale du pape, comme on peut le lire encore aujourd’hui dans les missels, suivait les quatre fois le même ordre. Le mercredi, le pontife célébrait à Sainte-Marie-Majeure, le vendredi aux Saints Apôtres et le samedi à Saint-Pierre, où il conférait les ordinations aux candidats. Ecoutons, à ce propos, Dom Guéranger, dans son introduction :

Aujourd’hui, la station – comme il est de règle au mercredi des Quatre-Temps, est dans la basilique libérienne[7], pour mettre les nouveaux lévites sous le céleste patronage de celle que les Pères appelèrent la Vierge-Prêtre, temple où le Verbe incarné lui-même reçut l’onction sacerdotale du divin Paraclet.

Autrefois, la procession du clergé et du peuple se rendait au temple de Libère en partant de Saint-Pierre-aux-Liens et traversait, au chant suppliant des litanies, la Suburra, le Viminal et l’Esquilin. Après la collecte d’entrée à Sainte-Marie-Majeure, un secrétaire papal (scriniarius) annonçait au peuple, du haut de l’ambon, les noms des futurs ordinands :
Auxiliante Domino et Salvatore nostro Iesu Christo, eligimus hos N.N. diaconos in presbyteratum. Si igitur est aliquis a qui contra hos viros aliquid scit de causa criminis, absque dubitatione exeat et dicat : tantum memento Communionis suae.[8] [9]

Les textes de la messe étaient sensiblement ceux que nous trouvons encore aujourd’hui dans le missel tridentin et ses éditions postérieures, nous en traiterons dans un prochaine article sur les messes Rorate.

Comme le dit très justement Dom Ursmer Berlière :

La liturgie du mercredi des Quatre-Temps de l’Avent, qui est jour de station à Sainte-Marie-Majeure, rappelle dans ses différentes parties le mystère de l’Annonciation. De là à faire de cette férie une fête de la Vierge, il n’y avait pas loin.[10]

Ruper de Deutz nous a laissé, à ce propos, un très beau commentaire :

Le premier jour de ce jeûne (des Quatre-Temps), on célèbre de manière tout à fait appropriée à Sainte-Marie-Majeure, car il est clair que tout l’office de ce jour est tourné vers ce temple du Seigneur dans lequel le Seigneur, dans la totalité de son être, en y faisant sa demeure pendant neuf mois, a daigné se faire homme. En effet, on y lit dans l’évangile le mystère de l’Annonciation ou Incarnation du Seigneur, proclamé autrefois par les trompettes des prophètes, rendu présent par les anges, reçu dans la foi par la Vierge sainte et accompli dans son sein virginal.

Une coutume monastique

Moines chantant l'office.La tradition liturgique des Quatre-Temps a été adoptée en Gaule aux environs du VIIIème s. et c’est là qu’à partir du XIIème s., on commença à donner au mercredi de la troisième semaine d’Avent un caractère de fête mariale.

Dom Berlière parle d’une coutume monastique des XIème et XIIème s., mais qui restait peut-être fidèle à une tradition plus ancienne[11]. On accordait, dans les monastères, une importance toute particulière à l’évangile de l’Annonciation à l’office des vigiles. Contrairement à l’habitude, qui veut qu’on en lise seulement les premiers versets avant l’homélie, la lecture de celui-ci se faisait en entier « par respect pour l’Incarnation de Notre Seigneur »[12]. S’ensuivait un sermon de l’abbé sur le mystère de l’Incarnation. Le corpus monastique a gardé un grand nombre de ces textes, dont les plus célèbres sont à coup sûr les quatre homélies de Saint Bernard Super missus est. Une partie de la quatrième est toujours lue aujourd’hui dans l’office d’après la réforme de Vatican II, à la date du 18 décembre.

A partir du XIIème s., on accompagna cette lecture du même cérémonial qu’à la messe. Il était lu par un clerc paré des ornements, avec l’encens et les cierges. Les différents coutumiers monastiques détaillent les usages locaux. Ceux-ci ont en commun que toute la communauté était tenue d’assister à l’office, « y compris les infirmes en état de quitter le lit ».

On trouve la même habitude du chant solennel de l’évangile du Missus dans les cathédrales et les collégiales à peu près à la même époque. De nombreux textes en détaillent les usages particuliers. Dom Berlière cite les manières différentes de procéder selon l’endroit :

A Bayeux, le chant est exécuté par un prêtre revêtu des ornements sacrés, accompagné d’un diacre et d’un sous-diacre, et tenant en main un rameau de palme, et ces rites se retrouvent à Rouen, Paris, Saintes, Noyon, Meaux et ailleurs. A Exeter, en Angleterre, au XIVème siècle, c’est le diacre revêtu de l’étole et du manipule, qui va solennellement chanter l’évangile au pupitre. Au XVIIIème s., à la cathédrale de Bourges, l’évangile est chanté solennellement par un diacre revêtu d’ornements blancs, tandis que c’est un prêtre qui chante l’homélie. N.-D. de Chartres avait la lecture de l’évangile Missus est en entier, comme à Sens, suivi du Salve Regina, puis de l’homélie.[13]

Di Pippo, quant à lui, décrit le cérémonial élaboré du rite de Sarum :

Le diacre s’avance avec le sous-diacre, (tous deux) vêtus de blanc… avec une palme de terre sainte dans la main et accompagné des thuriféraires et des céroféraires… Il encense l’autel. Il s’avance alors vers l’ambon par le milieu du chœur et proclame l’annonce de l’évangile… avec les céroféraires à ses côtés…et il tient la palme dans la main pendant qu’il lit l’évangile.

Il mentionne également qu’aux laudes, on omet tous les éléments qui rappellent la pénitence, comme les prières fériales et les prostrations.[14]

Laquelle des deux traditions – séculière ou monastique – a précédé l’autre demeure une question ouverte.

La solennité s’accentua graduellement. A partir du XIVème s., les textes témoignent de la popularité grandissante du Missus, qui devint l’objet de nombreuses fondations pieuses. Au cours du XVème, on fit passer la lecture solennelle de l’évangile de l’office des matines à la messe du jour. Celle-ci, cependant, commençait très tôt, à l’issue de l’office. Elle était célébrée dans la pénombre à la lueur des cierges et se terminait alors que le jour pénétrait dans l’édifice. Plus tardivement, on y vit une illustration symbolique du mystère de l’Incarnation, le Christ, soleil levant, lumière d’en-haut qui vient nous visiter.[15] [16]

La fin du siècle vit naître – preuve de la popularité de la célébration – une pratique que Dom Berlière décrit ainsi :

Vers la fin du XVème siècle, l’évangile apparaît déjà dramatisé avec une mise en scène qui sent déjà la Renaissance, et qui devait plaire à un peuple simple et naïf, mais qui, en faisant parfois disparaître l’intelligence du mystère liturgique, ne servit plus qu’à satisfaire une curiosité émerveillée par la machinerie qui envahissait le sanctuaire.[17]

L’évangile était donc non seulement dialogué, comme on le fait pour la lecture de la Passion, mais aussi dramatisé. Le schéma, avec des variantes locales, était le même partout : le diacre lisait la partie narrative du texte, et deux autres lecteurs, qui avaient pris place à des endroits bien visibles du chœur, tenaient le rôle de la Vierge Marie et de l’Ange. Aux paroles Spiritus sanctus superveniet in te, une colombe se détachait de la voûte et, par un mécanisme adéquat, venait se placer auprès de la sainte Vierge. A certains endroits, on sonnait la cloche de l’Angelus pendant la lecture. Certains historiens de l’art pensent que beaucoup de toiles clair-obscur qui mettent en scène l’Annonciation reflètent la mémoire qu’avaient les artistes de cette célébration et des vêtements portés par l’ange.

De nombreuses sources sont truffées de détails sur les usages locaux. Berlière a reproduit in extenso le texte d’un coutumier de la cathédrale de Tournai du XVIème s., que nous pouvons considérer comme un exemple de la pratique générale. Nous le reprenons à notre tour en appendice. Il commence ainsi : S’ensuivent les cérémonies de ce qu’il y a à faire pour la célébration de la messe « Missus est Angelus », vulgairement appelée « Messe d’Or ». On remarquera qu’on y mentionne le chant du Gloria à la messe, alors qu’il est normalement supprimé en Avent et, de surcroît, les jours de pénitence.

Missa aurea – messe d’Or

Initiale de l'introït de la Messe d'Or : Rorate

C’est pourquoi, depuis l’antiquité, cette messe a été très appréciée et appelée la messe d’or (missa aurea). Au moyen âge, on la célébrait avec une grande solennité. (Pius Parsch)[18].

La question qui demeure est l’origine de l’appellation « Messe d’Or ».

De nombreuses hypothèses ont été émises à ce sujet. La plus banale se réfère aux ors qui ornent la première lettre de l’introït dans certains missels. D’autres pensent qu’il s’agit d’une allusion à la lumière des cierges qui éclairent l’église et à l’avènement progressif de la lumière durant la messe, voire à la splendeur des rites qui accompagnaient la célébration.

Or, cette messe n’est pas la seule à avoir reçu le titre de « messe d’Or » au cours de l’histoire. Dans d’autres circonstances, on parle de la « messe d’Or de saint Grégoire », de la « messe d’Or Humiliavit » en l’honneur des cinq plaies de Notre Seigneur. Le terme « d’or » fait ici référence à l’expression populaire qui veut qu’une chose exceptionnelle soit « en or » (on parle d’un métier en or, d’enfants en or.) Ce vocable est lié à l’efficacité particulière que le peuple accordait à cette messe. Il est très ancien et trouve son origine en Allemagne, où on le rencontre déjà en 1367. Il est passé en Hollande septentrionale, puis dans les territoires de l’actuelle Belgique. Berlière[19] cite une chronique monastique allemande où un moine écrit au Saint-Siège à propos d’une messe fondée par l’un des abbés de son monastère : quam ob suam magnificentiam auream vocamus[20].

La « messe d’Or » était donc une messe de supplication à laquelle on attacha une puissance toute particulière[21], très appréciée d’un peuple qui lui attribuait des grâces spéciales, avec parfois un brin de superstition.

Est-ce la Révolution et la suppression des collégiales, cathédrales et monastères qui a conduit à l’extinction de cette popularité ? Toujours est-il qu’au XIXème s., la « splendeur » de la messe d’Or semble avoir vécu. Dom Guéranger, dans son Année liturgique, n’y accorde que peu d’attention et n’en cite même pas les textes :

Comme il est rare que la messe des Quatre-Temps soit chantée hors des Églises où l’on célèbre l’office canonial, et aussi, pour ne pas grossir ce volume outre mesure, nous n’avons pas jugé à propos de donner ici le texte des messes des mercredi, vendredi et samedi des Quatre-Temps de l’Avent. Nous nous contenterons d’indiquer la station. Le mercredi, elle a lieu à Sainte-Marie-Majeure, à cause de l’évangile de l’Annonciation qui, comme on vient de le voir, a fait pour ainsi dire attribuer à ce jour les hon¬neurs d’une véritable fête de la Sainte Vierge.[22]

Dom Berlière, cependant, nous dit qu’à l’époque où il écrit (1920), la popularité de cette messe est encore grande en Belgique, dans les Pays Bas et dans le nord de la France.

Mais la messe d’Or reste bien vivante dans nos pays et le peuple y attache une vertu spéciale. En certains endroits, les fidèles ont coutume d’y tenir un cierge qu’ils tiennent allumé pendant toute la messe et que l’on conserve avec dévotion. Parfois même, on laisse dégoutter le cierge dans l’eau bénite dont on asperge les champs, les jardins et les fruits, le même usage se retrouve en Allemagne.[23]

Elle était surtout fréquentée pour l’heureuse issue des voyages, en souvenir de Marie et Joseph qui se sont mis en chemin pour Bethléem. En fonction de la géographie de ces pays, on l’appelait « messe des marins » en Hollande et en Flandre et « messe des voyageurs » en Wallonie.[24]

Le calendrier issu de la réforme de Vatican II a aboli les Quatre-Temps et donc la possibilité de célébrer la messe d’Or. Elle est peut-être encore célébrée dans certaines communautés ou paroisses qui célèbrent avec le missel de 1962, mais son lustre et sa popularité d’antan semblent avoir totalement disparu.

Abbé Jean-Pierre Herman

*
 

Appendice : La messe d’Or à la cathédrale de Tournai au XVIème siècle

 

La Messe d'Or - Jean Fouquet, Annonciation, Heures d'Etienne ChevalierS’ensuivent les cérémonies et ce qu’il y a à faire pour la célébration de la messe Missus est Gabriel Angelus etc., vulgairement appelée la Messe d’Or :

Premièrement, le mardi après vêpres, le charpentier de ladite église disposera dans le sanctuaire du chœur, aux endroits qu’on lui indiquera, deux échafauds opposés l’un à l’autre et appropriés pour la cérémonie de la fête. Ils seront garnis de rideaux et revêtus d’étoffe de soie, par les soins du chasublier de l’église ; l’échafaud du côté de l’évêque servira à recevoir la bienheureuse Vierge Marie et celui du côté du doyen servira à recevoir et à renfermer l’Ange.

Item le même jour, celui qui est chargé de faire descendre le lendemain la colombe, visitera la cellule construite dans la haute galerie du chœur, préparera les cordes et disposera l’appareil muni de chandelles, au moyen duquel il figurera la descente du Saint-Esprit sous la forme d’une colombe, pendant qu’on chantera l’évangile, comme il sera dit ci-après. Il aura soin de faire descendre la petite corde de la clochette vers l’échafaud de l’Ange, afin qu’on puisse de là sonner le lendemain cette clochette au moment convenable.

Item, le lendemain, pendant les matines, les maîtres du chant auront soin de faire choix de deux enfants, ayant la voix douce et fort haute pour leur faire revêtir à la trésorerie, à huis-clos, à l’un un costume de reine, pour représenter la Sainte Vierge, et à l’autre des vêtements pour représenter l’Ange – vêtements donnés par le fondateur[25].

Après le chant de la septième leçon des matines, les deux jeunes gens, ainsi vêtus, partiront de la trésorerie, entreront dans le chœur par la porte principale, précédés de deux torches ardentes, Marie se tenant du côté de l’évêque, ayant en main un livre d’heures, et l’Ange du côté du doyen, portant de la main droite un sceptre d’argent doré. Ils s’avanceront ainsi lentement, dirigés respectivement par leurs maîtres jusqu’au maître-autel où ils s’agenouilleront et feront leur prière ; après quoi ils iront chacun à la place qui leur est destinée… puis on fermera les courtines.

Les deux porte-torches se placeront devant chaque tribune jusqu’à la fin de la messe.

Pendant qu’on chantera la huitième et la neuvième leçon, les clercs de la trésorerie prépareront le maître-autel comme on fait aux solennités des triples majeurs. On allumera toutes les chandelles du chœur.

Lorsque le célébrant s’approchera du maître-autel pour commencer la messe, on ouvrira avant le </em<Confiteor toutes les courtines de la tribune de la Vierge, laquelle paraîtra à genoux, priant dévotement et ayant son livre ouvert, sur un coussin placé devant elle ; mais la tribune de l’Ange demeurera fermée.

Lorsqu’on chantera le Gloria in excelsis Deo, les courtines de la tribune de l’Ange s’ouvriront. L’ange sera debout, tiendra en main son sceptre d’argent et gardera cette position jusqu’au moment de chanter l’évangile. La Vierge ne fera rien pour voir l’Ange, mais elle aura les yeux baissés et paraîtra attentive à son oraison.

Lorsque le moment sera venu de chanter l’évangile, le diacre et le sous-diacre, précédés des acolytes et de la croix, se rendront au lieu préparé à cette fin dans le sanctuaire. Le diacre chantera l’évangile Missus est Gabriel, et Marie et l’Ange chanteront leur partie comme elle est arrangée et notée dans le livre de cette cérémonie.

Lorsque l’Ange chantera les paroles de l’évangile, Ave gratia plena Dominus tecum, il fera trois inclinations à la Vierge : premièrement, au mot Ave, il inclinera la tête et le corps et se relèvera lentement ; puis à ces paroles, gratia plena, il fera une seconde inclination, fléchissant légèrement les genoux ; s’étant relevé, aux paroles Dominus tecum, qu’il chantera avec beaucoup de gravité, il fera une troisième inclination en posant les genoux en terre et ne relèvera qu’après avoir achevé le verset. Pendant ce temps, la Vierge ne bougera pas, mais lorsqu’elle devra chanter quomodo fiet istud, elle se lèvera, se tournera un peu vers l’Ange avec gravité et modestie, sans faire aucun autre mouvement. Lorsque l’Ange chantera Spiritus sanctus superveniet in te, il se tournera du côté de la colombe et la montrera. Aussitôt la colombe descendra de la haute galerie, entourée de cierges ardents, et viendra se placer devant le prie-Dieu de la Vierge pour y demeurer jusqu’au dernier Agnus Dei, et remonter lorsqu’il aura été chanté.[26]

Lesdits diacres, Marie et l’Ange chanteront ensemble l’évangile sur le ton qui est noté pour leur partie. Après l’évangile Marie se remettra à prier à genoux et l’Ange se tiendra debout jusqu’à la fin de la messe, en s’agenouillant cependant à l’élévation du corps du Seigneur.

Après l’Ite missa est, Marie et l’Ange descendront de leur estrade et retourneront à la sacristie avec les officiers et les enfants revêtus, précédés de flambeaux. Arrivés au vestiaire, ils prieront pour le repos de l’âme du fondateur.[27]

Dans son article, Mgr Voisin mentionne que ce cérémonial se pratiqua sans discontinuer pendant près de deux siècles, mais « quand la curiosité profane fit place à l’intérêt religieux, il fallut rendre au lieu saint une dignité que le public ne comprenait plus ». En 1620, on supprima le drame et en 1640, on plaça la messe à 9 h. du matin. Il ajoute que Bruges garda la dramatisation de l’évangile jusqu’en 1686, Bruges jusqu’à la fin du XVIIIè s. et Tielt jusqu’en 1839. Il ajoute qu’à l’époque où il écrit, la messe d’Or se célèbre toujours à la cathédrale, « avec les ornements, ornés de grosses broderies d’or, donnés par le fondateur. »[28]

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Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. MESHMER F., « Ember Days » in : The Catholic Encyclopaedia, vol. 5, New York, 1909.
  2. PARSCH P., Le guide de l’année liturgique, tome I, Mulhouse, 1939, p. 119.
  3. La tradition fut introduite dans les Iles britanniques dès la fin du VIème s. avec la venue des bénédictins, en Gaule au VIIIème s., dans les pays hispaniques au XIème s. et saint Charles Boromée l’introduisit à Milan seulement au XVIème s.
  4. SCHUSTER, I., Liber Sacramentorum, vol; II, Bruxelles, 1929, p. 141.
  5. GUERANGER P., L’année liturgique, tome I, Paris-Poitiers, 1900, p. 229.
  6. SCHUSTER, Liber Sacramentorum, op.cit., p. 141.
  7. La tradition veut que la nuit du 4 au 5 août , la Vierge soit apparue en songe au pape Libère ainsi qu’à un riche patricien romain appelé Jean et à son épouse. Elle demandait qu’un sanctuaire soit érigé sur le lieu qu’elle avait choisi. Le lendemain, constatant qu’il avait neigé en plein mois d’août à l’endroit déterminé, le pape ordonna la construction d’une basilique, à laquelle on donna le nom de Sancta Maria ad nives (Notre-Dame aux neiges). Plus sûrement, nous savons que la basilique fut érigée par le pape Sixte III, afin de célébrer la fin du concile d’Ephèse, qui a reconnu à la Vierge Marie le titre de « Mère de Dieu ». Le nom postérieur de « Sainte-Marie-Majeure » vient du fait que ce édifice fut le tout premier lieu de culte de la chrétienté à être consacré en l’honneur de la Sainte Vierge.
  8. Tr. : Avec l’aide de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, nous choisissons ces diacres N. et N. pour l’ordre du presbytérat. Si donc une personne présente sait que ces hommes sont coupables de quelque méfait, qu’il s’avance sans hésitation et le dise, sous peine d’excommunication.
  9. SCHUSTER, Liber Sacramentorum, op.cit., p. 142.
  10. BERLIERE U., La messe d’Or, in : Questions liturgiques et paroissiale, année 2020, pp. 211-216, Louvain, 1920, p. 211.
  11. Ibid., p. 212.
  12. Coutumier de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, au XIVème s. (D. BOUILLART, Histoire de l’abbaye royale de Saint-Germain-des-Prés. Paris, 1724, p. CXL ; MARTENE, De antiquis monachorum ritibus ; Lib. II, cII, n.25).
  13. BERLIERE, art.cit., p. 211.
  14. DI PIPPO, art.cit.
  15. Lc 1, 78.
  16. BERLIERE, art.cit., p. 213.
  17. Ibid., pp. 212-213.
  18. PARSCH P., Le guide de l’année liturgique, tome I, op.cit., p.121.
  19. BERLIERE, art.cit., p. 210, note 2.
  20. BERLIERE, art.cit., p. 210, note 2. Tr. : Que nous appelons « d’or » en raison de son caractère magnifique. Il s’agit d’une citation du chroniqueur de l’abbaye de Hildesheim, qui parle de la fondation par l’abbé Hildebrand, reprise de Leibnitz, Script. Ver.Brnsw, tome II, p. 408.
  21. Ibid., p. 216.
  22. GUÉRANGER P., L’année liturgique, tome I, p. 231.
  23. BERLIERE, art.cit., p. 216.
  24. Ibidem., p. 211.
  25. La messe fut fondée par le Chanoine Pierre Cottrel (+1545) vers l’année 1545. Celui-ci fit une fondation similaire dans la collégiale Saint-Jacques de Bruges, dont il fut le curé.
  26. Le cérémonial explique ici la manœuvre de la clochette que doit tirer le maître de chant placé sur l’estrade de l’Ange, pour diriger les mouvements de celui qui doit faire descendre la colombe.
  27. Mgr Voisin, « Drames liturgiques à Tournai », Bull. de la société hist. Et litt. De Tournai, t.VI, 1856, pp. 265-275 ; Le Beffroi, t.I, 1863, pp. 172-175. Cité par Berlière, art.cit., pp.214-215.
  28. Cf. Ibidem, p.

La litanie de saint Martin – Dicamus omnes : Domine, miserere

Quelques diocèses français conservèrent pieusement jusqu’à la Révolution (ou même jusqu’au début du XIXème siècle) le chant d’une litanie qui commence par l’invitation Dicamus omnes et dont la saveur antique du texte est indéniable (on y prie pour l’empereur et l’armée romaine) et qu’on peut remonter de ce fait au IVème.

Cette litanie est probablement l’un des rares reliefs de l’ancien rit des Gaules qui a échappé à la suppression décidée par Pépin le Bref et Charlemagne en faveur du rit romain. Elle est connue dans des formes similaires dans les rits voisins de l’ancien rit des Gaules :

  • à Milan dans le rit ambrosien, où cette litanie est encore aujourd’hui chantée les dimanches de Carême pairs au début de la messe,
  • en Irlande dans l’ancien rit celtique, où elle était chantée entre l’épître et l’évangile.

Du reste, le Missel de Stowe (Manuscrit Dublin, Royal Irish Academy, D ii 3, f° 16) datant de la fin du VIIIème siècle, le plus précieux témoin de l’ancienne liturgie celte d’Irlande, nous apprend le nom de l’auteur de cette litanie en l’appelant « Deprecatio Sancti Martini pro populo »« Prière de saint Martin pour le peuple ». Cette importation d’une prière gallicane dans la liturgie celtique s’explique assez bien par les liens étroits entre le monachisme irlandais et le monachisme martinien.

La "Deprecatio Sancti Martini pro populo" du Missel de Stowe (fin du VIII<sup>ème</sup> siècle.

La « Deprecatio Sancti Martini pro populo » du Missel de Stowe (fin du VIIIème siècle.

L’attribution de cette prière litanique à saint Martin – l’Apôtre des Gaules, l’évêque de Tours et l’un des Pères du monachisme dans notre pays, né en Pannonie en 316, mort à Candes en Gaule le 8 novembre 397 – est parfaitement plausible : la saveur tout entière du texte nous ramène bien en effet « à l’époque où César régnait sur le monde ». Sans être un décalque strict des litanies diaconales orientales, byzantines en particulier, (en tout cas dans leur état actuel), la grande parenté des expressions usitées indique que le texte de la litanie de saint Martin est probablement une traduction et/ou une reformulation d’un modèle litanique originellement grec. La réponse du peuple est comme en Orient « Kyrie eleison », l’acclamation est ici toutefois traduite en latin : « Domine miserere » (ou dans la version celtique du Missel de Stowe « Domine exaudi et miserere ».

Voici le chant noté de la litanie de saint Martin tiré du Processional de Laon (Processionale Laudunense) de Jean-François-Joseph de Rochechouart, évêque duc de Laon (1755) : il conserve encore en plein milieu du XVIIIème siècle toute la beauté de la cantilène diaconale primitive, en mode de mi (IIIème ton et son antique chant du Domine miserere, le Kyrie eleison en latin. La litanie de saint Martin, qui devait former la prière diaconale de l’antique rit des Gaules (et qui devait probablement être chantée au tout début de la messe, comme la grande ecténie de paix du rit byzantin, et les litanies des dimanches de Carême du rit ambrosien), a pu survivre aux suppressions carolingienne, intégrée désormais comme d’autres textes de l’ancienne liturgie des Gaules parmi les chants des rogations, processions tenues les trois jours qui précèdent l’Ascension. Ces prières des rogations, originaires de Vienne en Provence au Vème siècle, étaient un trait proprement gallican curieusement passé par la suite dans l’usage de Rome.

Litanie de saint Martin de Tours - première partie

Litanie de saint Martin de Tours - seconde partie

Litanie de saint Martin de Tours - troisième partie

Voici le texte et la traduction de la litanie de saint Martin selon ce Processional de
Laon de 1755 :

V. Dicamus omnes, Domine, miserere. V. Disons tous : Seigneur, aie pitié.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Ex toto corde, & ex tota mente, adoramus te. V. De tout notre cœur, & de tout notre esprit, nous t’adorons.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Pro stabilissima pace, & prospera Imperii constitutione, supplicamus te. V. Pour la paix la plus durable, & une situation prospère pour l’Empire, nous te supplions.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Pro Congregatione Catholica, quæ est in hoc loco constituta, invocamus te. V. Pour l’Eglise Catholique, qui est établie en ce lieu, nous t’invoquons.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Pro imperatore nostro, & omni exercitu ejus, Rex regum. V. Pour notre empereur, & pour toute son armée, Roi des rois.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Pro aëris temperie, & fructibus ac fœcunditate terræ, largitor bone. V. Pour la salubrité de l’air et des fruits et pour la fécondité de la terre, bon dispensateur des biens.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Pro Civitate ista, & conservatione ejus, deprecamur te. V. Pour cette cité et sa préservation, nous te prions
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Pro his qui infirmantur & diversis languoribus detinentur, sana eos. V. Pour ceux qui son infirmes et ceux sont atteints de diverses maladies, guéris-les.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Pro remissione peccatorum, & emendatione eorum, invocamus te. V. Pour la rémission des péchés, & leur correction, nous t’invoquons.
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.
V. Exaudi nos, Deus, in omni oratione nostra, quia potens es. V. Exauce-nous, Dieu, en toutes nos prières, car tu es puissant.
V. Dicamus omnes : V. Disons tous :
℟. Domine, miserere. ℟. Seigneur, aie pitié.

Moyennant quelques modifications textuelles (voyez par exemple le texte employé dans ce livret PDF à l’offertoire), nous chantons à Saint-Eugène la litanie de saint Martin, en particulier pour la fête de saint Apôtres des Gaules, ou encore aux Rogations, ou encore en ce 11 novembre 2018 pour le centenaire de l’Armistice ayant mis fin à la boucherie de la Première Guerre mondiale, occasion s’il en est de prier ardemment « pour la paix la plus durable, & une situation prospère pour la France ».

Les chasubles pliées – histoire et liturgie

f= »https://schola-sainte-cecile.com/wp-content/2016/03/Chasubles-pliées-espagnoles-en-usage-à-la-FSSP-à-Lyon-Mercredi-des-Cendres-2016.jpg » rel= »attachment wp-att-41171″>Chasubles pliées espagnoles en usage à la FSSP à Lyon - Mercredi des Cendres 2016Les chasubles pliées sont les ornements que portent le diacre et le sous-diacre pendant les temps de pénitence, au lieu & place de la dalmatique et de la tunique. Cet usage remonte aux premiers temps de l’Eglise, lorsque tout le clergé portait la chasuble.

HISTOIRE – La chasuble est à l’origine un vêtement civil déjà connu des anciens Etrusques & qui connait une vogue sensible dans l’Empire romain à compter du premier siècle de notre ère, au point d’y devenir un vêtement élégant d’usage courant : il s’agit d’un vêtement rond, percé en son centre pour laisser passer la tête et qui recouvre le haut du corps jusqu’au genoux. Elle est connu sous différents noms dont les principaux sont : pænula (le plus courant dans la Rome antique), casula (littéralement « petite maison » car elle constitue une sorte de petite tente, ce terme a donné notre français chasuble), planeta (terme consacré ultérieurement par les livres liturgiques de Rome, tandis qu’ailleurs le reste de l’Europe occidentale a toujours préféré celui de casula) & amphibalus (employé principalement par les Pères de l’Eglise de Gaule).

Pænula étrusque du IVème siècle avant Jésus-Christ.

Pænula étrusque (partiellement retroussée sur les bras) du IVème siècle avant Jésus-Christ.

La chasuble tend alors, au début de notre ère, à remplacer l’antique toge, trop lourde et moins pratique, au point que les avocats romains réclament de pouvoir plaider avec celle-ci plutôt qu’avec celle-là, afin d’être plus libre dans leurs gestes oratoires[1]. Sous Trajan (98-117), les tribuns du peuple en sont revêtus, et l’empereur Commode (180-192) impose l’assistance aux spectacles en chasuble et non plus en toge. La chasuble devient vêtement sénatorial en 382.

Les chrétiens naturellement usaient de ce vêtement[2] et Tertullien au début du IIIème siècle fustigeait les fidèles qui avaient tendance à ôter leurs chasubles pour les prières liturgiques, pour des raisons qu’il qualifie de superstitieuses[3]. A mesure que la chasuble devenait un vêtement d’honneur des hautes fonctions de l’empire, les chrétiens voulurent de même en faire une marque distinctive d’honneur pour leurs propres tribuns et sénateurs qu’étaient les évêques, les prêtres et les diacres : c’est ainsi que l’on voit un évêque en chasuble consacrer une vierge sur une fresque datant du IIIème siècle dans les catacombes de sainte Priscille.

Dans les textes chrétiens, la première mention de la chasuble comme vêtement proprement liturgique est relativement tardive : on la trouve dans la seconde des deux lettres que rédige saint Germain de Paris († 576) et qui contiennent une fameuse description de la messe selon l’ancien rit des Gaules :

Casula quam amphibalum vocant, quod sacerdos induetur, tota unita per Moysem legiferum instituta primitus demonstratur. Jussit ergo Dominus fieri dissimilatum vestimentum, ut talem sacerdos induerit, quale indui populus non auderetur. Ideo sine manicas, quia sacerdos potius benedicit quam ministrat. Ideo unita prinsecus, non scissa, non aperta ; quia multae sunt Scripturae sacrae secreta mysteria, quae quasi sub sigillo sacerdoti doctus debet abscondere, et unitatem fidei custodire, non in haerese vel schismata declinare.
La chasuble, qu’on appelle amphibalus et que le prêtre revêt, montre originairement l’unité de toutes les institutions du législateur Moïse. Le Seigneur ordonna qu’on fît des vêtements différents, de sorte que le peuple ne se permît pas de mettre ce que le prêtre aurait mis. C’est pourquoi elle n’a pas de manches, parce que le prêtre bénit plutôt qu’il ne sert. C’est pourquoi aussi elle est d’une seule pièce sur le devant, sans fente, sans ouverture ­: nombreux en effet sont les mystères cachés de la Sainte Ecriture que celui qui sait doit cacher pour ainsi dire sous le sceau du pontife, et préserver l’unité de la Foi pour qu’elle ne tombe ni dans l’hérésie ni dans le schisme.

Chasuble de saint Ambroise à Milan. Notez l'échancrure qui facilite les mouvements du bars droit. Mosaïque datant de 375 de la chapelle Saint-Victor au ciel d'Or de la basilique Saint-Ambroise de Milan.

Chasuble de saint Ambroise à Milan. Notez l’échancrure qui facilite les mouvements du bras droit.
Mosaïque datant de 375 de la chapelle Saint-Victor-au-Ciel-d’Or de la basilique Saint-Ambroise de Milan.

Cependant, bien avant cette première mention, de très nombreuses fresques, mosaïques ou miniatures depuis le IVème siècle montrent indubitablement que la chasuble est largement adoptée dès cette époque comme vêtement liturgique, aussi bien en Orient qu’en Occident.

Dès cette époque la chasuble était l’ornement général de tout le clergé, non seulement celui de l’évêque et des prêtres, mais aussi celui des diacres, des sous-diacres, et – selon Alcuin (c. 730 † 804) dans certaines circonstances – même des acolytes ! Amalaire de Metz (775 † 850) nous indique que la chasuble est encore portée de son temps par tous les clercs sans distinction, l’appelant le « generale indumentum sacrorum ducum ».[4] On note encore son emploi par les acolytes dans certaines régions encore au XIème siècle.[5]

Pour l’évêque ou le prêtre célébrant, ce vêtement n’était pas incommode pour l’accomplissement des cérémonies sacrées, ainsi que le note excellemment saint Germain de Paris : « C’est pourquoi elle n’a pas de manches, parce que le prêtre bénit plutôt qu’il ne sert ». Mais pour les ministres – diacres et sous-diacres – dont le propre de l’office était de servir et non de consacrer – l’usage de la chasuble ne put se faire qu’au moyen d’une adaptation : les pans antérieurs du vêtement furent repliés, afin que les bras des ministres fussent libres pour manipuler les vases sacrés. De là est venu leur nom de chasubles pliées, planetæ plicatæ ante pectus comme disent les livres liturgiques latins.

Afin de bien comprendre la forme que prenait cette pliure, voici des photographies tirées de la revue L’Art d’Eglise (n°4 de 1948) et qui présentent un essai très réussi de reconstitution de la forme antique des chasubles pliées par les moines de l’Abbaye de Saint-André en Belgique :

Chasuble pliée du sous-diacre.

Chasuble pliée du sous-diacre.

Du chant de l’évangile à la fin de la messe, le diacre – pour être encore plus libre de ses mouvements, roulait sa chasuble en bandoulière au travers de ses épaules, sur son étole :

Chasuble du diacre : roulée en bandoulière ou simplement pliée, selon les différents moments de la messe.

Chasuble du diacre : roulée en bandoulière ou simplement pliée, selon les différents moments de la messe.

La chasuble du célébrant ne nécessitait pas de pliure[6] car le diacre et le sous-diacre devaient précisément l’aider en soulevant à certains moments (aux encensements & à l’élévation) les pans de cet ornement, beau geste qui a été fidèlement conservé par la suite dans la liturgie romaine, quand bien même – avec les échancrures prononcées qu’on a ménagées par la suite à la chasuble du célébrant, – cela ne le nécessitait plus forcément.

De fait, les chasubles pliées du diacre et du sous-diacre signifient clairement leur fonction même de ministres sacrés, à savoir leur rôle de serviteur du célébrant.

Les chasubles pliées des diacres et des sous-diacres furent ultérieurement remplacées à partir du Vème siècle par deux nouveaux vêtements, la dalmatique & la tunique, vêtements dotés de manches et de ce fait plus maniables pour l’accomplissement de leur fonctions liturgiques & de service.

Toutefois Rome fut très longue à adopter cette nouveauté, et les Ordines Romani qui décrivent la liturgie romaine au temps de saint Grégoire le Grand et un peu après (VIIème siècle) ne connaissent encore que la chasuble comme vêtement du pape, des diacres & des sous-diacres. Jean Diacre (c. 825 † 880), le biographe de saint Grégoire le Grand (c. 540 † 604), dans sa Vita Gregorii Magni, désigne du reste tout le clergé qui accompagnait le Pape lors des processions sous le terme de planeti (« ceux qui portent des planètes », des chasubles donc).

Lorsqu’ultérieurement, Rome reçut l’usage des dalmatiques & des tuniques, elle conserva toutefois pendant le Carême et les temps de pénitence l’usage des chasubles pliées pour le diacre & le sous-diacre, selon le principe liturgique généralement observé que les temps tenus pour les plus sacrés sont aussi ceux qui sont épargnés par les innovations liturgiques.

De plus, la dalmatique et la tunique sont des ornements fastueux qui symbolisent la joie & l’innocence. Longtemps, leur couleur fut obligatoirement blanche, & la dalmatique antique était de plus ornée des deux brillantes bandes pourpres verticales (lati claves) qui ornaient primitivement les vêtements des sénateurs. Lors de l’ordination d’un diacre, l’évêque lui impose la dalmatique par ces termes : « Que le Seigneur vous revête de l’habit de la félicité et de la robe de la joie (indumento lætitiæ) et qu’il vous environne toujours de la dalmatique de la justice ». La prière équivalente pour la remise de la tunique au sous-diacre parle de même de vestimento lætitiæ. L’emploi de la dalmatique & de la tunique ne convenait donc absolument pas dans les temps de pénitence, pour lesquels on a donc conservé l’antique chasuble pliée.

Distribution des cierges à la fête de la Purification.

Distribution des cierges à la fête de la Purification.

REGLES D’EMPLOI LITURGIQUE – Les chasubles pliées sont donc en usage dans la liturgie romaine aux temps de pénitence. L’étendue exacte de ces temps est décrit au titre XIX, §§ 6 et 7 des rubriques du Missel Romain de saint Pie V (De qualitate paramentorum)[7] :

« Aux jours de jeûne (sauf aux vigiles des Saints), ainsi qu’aux dimanches de l’Avent et du Carême, et avant la messe en la vigile de la Pentecôte (mais en exceptant :
– le dimanche de Gaudete et lorsque cette messe est reprise dans la semaine,
– le dimanche de Lætare,
– la vigile de Noël,
– le Samedi Saint, à la bénédiction du cierge [pascal] et à la messe,
– et les Quatre-temps de la Pentecôte),
de même qu’à la bénédiction des cierges et à la procession le jour de la Purification de la Bienheureuse Vierge Marie, à la bénédiction des cendres, ainsi qu’à la bénédiction et à la procession des palmes, dans les cathédrales et les grandes églises, [les diacre et sous-diacre portent] des chasubles pliées devant la poitrine ; le diacre dépose cette chasuble etc.
Dans les petites églises, en ces jours de jeûne, ils accomplissent leurs fonctions revêtus simplement de l’aube : le sous-diacre avec le manipule, le diacre portant aussi l’étole sur l’épaule gauche pendant sous le bras droit. »

Ordinations au Samedi des Quatre-Temps : le diacre et le sous-diacre, ministres de l'évêque, portent les chasubles pliées.

Ordinations au Samedi des Quatre-Temps :
le diacre et le sous-diacre, ministres de l’évêque, portent les chasubles pliées.

Détaillons quelque peu certains aspects de cette rubrique, qui en dépit de sa complexité apparente, suit quelques principes logiques simples :
1. Les chasubles pliées n’existent que pour les temps de pénitence et donc que dans les couleurs violettes et noires. On ne les utilise pas (même si la rubrique susdite ne le précise pas) pour la messe du Jeudi Saint célébrée en blanc mais on le fait pour les Présanctifiés du Vendredi Saint célébrés en noir. Avant les réformes des années 50, la vigile de la Pentecôte était comme une seconde vigile pascale et comprenait 6 prophéties avant le début proprement dit de la messe. Cette avant-messe était célébrée en violet et donc voyait l’usage des chasubles pliées. La messe subséquente était en rouge. De même, le Samedi Saint, le diacre bénit le cierge pascal en dalmatique blanche, puis reprend sa chasuble pliée pour l’avant-messe – en violet – (qui comportait 12 prophéties puis la bénédiction des fonds). La messe qui suit cette avant-messe est en ornements blancs.
2. Les dimanches de l’Avent et du Carême ne sont pas jours de jeûnes (on ne jeûne jamais le dimanche qui fête toujours la résurrection du Christ) mais sont tout de même inclus dans des temps de pénitence car on y célèbre en violet. Cependant la rubrique du Missel Romain ne fait pas mention des dimanches de la Septuagésime, où l’on célèbre aussi en violet. Il y a eu quelques hésitations, mais en général, les auteurs n’ont pas recommandé l’usage des chasubles pliées violettes durant ce temps d’avant-Carême. (En rigoureuse fidélité à la rubrique, on ne devrait pas les employer le dimanche durant la Septuagésime mais on pourrait imaginer le faire aux lundis, mercredis, vendredis & samedis des trois semaines de ce temps, qui étaient primitivement jeûnés, lorsqu’on célèbre la messe fériale).
3. Les deux dimanches de Gaudete et de Lætare constituent deux pauses au milieu de l’Avent et du Carême. Ce sont deux jours de joie où l’Eglise donne un avant-goût au fidèles des réjouissances qui les attendent au terme de ces deux temps de pénitence : les ornements sont de couleur rose et non violette, on orne les autels de fleurs, l’orgue et les instruments de musique se font entendre. La messe du dimanche de Gaudete peut éventuellement être reprise dans la semaine qui suit et bénéficie de ces privilèges (le dimanche de Lætare ne peut lui être repris au cours de la semaine qui suit, chaque jour du Carême étant pourvu d’une messe propre).
4. Les Quatre-Temps de la Pentecôte sont les seuls des Quatre-Temps à n’être pas jeûnés car ils sont inclus dans l’octave de la Pentecôte. Contrairement à ceux de septembre, de l’Avent et du Carême, ils ne voient donc pas l’usage des chasubles pliées.
5. Par grandes églises on désigne les cathédrales, les collégiales mais aussi les églises paroissiales. C’est ce qu’a précisé une décision de la Sacrée Congrégation des Rites du 11 septembre 1847 adressée à l’évêque de Londres, Mgr Nicholas Wiseman (lequel rétablissait alors la hiérarchie catholique en Angleterre et dont les toutes nouvelles paroisses étaient encore souvent dépourvues en ornements) ; la même décision lui conseille même de faire célébrer dans sa cathédrale sans ministres sacrés plutôt que d’y faire officier des diacres & sous-diacres sans chasubles pliées. Cette décision dut paraître un peu trop raide car elle fut supprimée des collections ultérieures de la S.C.R. : une grande église dépourvue de chasubles pliées peut toujours faire servir les ministres sacrés sans chasubles pliées, juste en aube, étole & manipules.
6. Les petites églises paraissent avoir été dispensées de l’usage des chasubles pliées non pas tant parce qu’elles n’en avaient pas mais parce qu’il y était plus compliqué d’avoir trois chasubles parfaitement assorties dont deux étaient pliées.
7. Notons une autre réponse de la Congrégation des rites (n°5385 du 31 août 1867) précisant qu’il faut utiliser – devant le Saint Sacrement exposé – les chasubles pliées aux prières des 40 heures qui se dérouleraient pendant l’Avent ou le Carême.
8. L’usage des chasubles pliées étant lié à une notion de temps liturgique, elles ne servaient pas aux messes de Requiem, qui ne sont pas liées à un temps liturgique particulier : on y emploie des dalmatique et tunique noires.

Ostension des reliques de la Vraie Croix le Vendredi Saint devant la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome

USAGE LITURGIQUE – Pour assister le célébrant, il suffit aux ministres que le devant de leur chasuble soit replié ; mais lorsque le diacre ou le sous-diacre doivent accomplir une tâche qui leur est propre, ils retirent complètement ou replient encore davantage ce vêtement.

Ainsi, le sous-diacre dépose sa chasuble pliée avant de chanter l’épître, après quoi il la reprend aussitôt.[8]

L’office propre du diacre commence avec le chant de l’évangile et se poursuit jusqu’à la fin de la communion, dont il est ministre, mais il ne dépose pas complètement sa chasuble pliée pendant tout ce temps : il la porte roulée en bandoulière sur l’épaule gauche, attaché sous le bras droit par des cordelettes (ou même en faisant un nœud), par-dessus son étole. Après la communion, il déroule le tissu et remet la chasuble pliée comme auparavant.

Diacre portant la chasuble roulée pour chanter l'évangile.

Diacre portant la chasuble roulée pour chanter l’évangile.

Pour simplifier quelque peu ce procédé, on s’est mis à rouler par avance une autre chasuble, que le diacre prenait sur l’épaule en temps voulu ; par la suite, on a le plus souvent substitué à cette chasuble roulée une simple bande du même tissu, communément appelée stolon ou étole large.[9]

Evolution de la chasuble transversale au stolon : à gauche, la chasuble roulée sur une statue médiévale de la cathédrale de Wells en Angleterre ; à droite, le stolon dans sa forme moderne : simple bande de tissu non galonnée sur les bords.

Evolution de la chasuble transversale jusqu’au stolon : à gauche, la chasuble roulée sur une statue médiévale de la cathédrale de Wells en Angleterre ; à droite, le stolon dans sa forme moderne : simple bande de tissu non galonnée sur les bords.

Lors d’une messe pontificale, les diacres assistants prennent leurs ornements – à savoir : la chasuble pliée devant, par-dessus la cotta ou le rochet – vers la fin de Tierce, avant que l’évêque ne chante l’oraison.[10]

Un sous-diacre porte-croix porterait aussi une chasuble pliée.[11]

Chasuble pliée & stolon de la basilique Sainte-Marie-des-Anges à Rome.

Chasuble pliée & stolon de la basilique Sainte-Marie-des-Anges à Rome.

EVOLUTIONS DES FORMES – 1. De la chasuble pliée à la chasuble coupée.

Jusqu’à nos jours s’était conservé l’usage de réellement replier la partie avant de la chasuble et de la maintenir ainsi au moyen de cordons ou d’agrafes.

Chasubles réellement pliées du diacre & du sous-diacre.

Chasubles réellement pliées du diacre & du sous-diacre. Angleterre.

Au XVIIème siècle, Pisacara Castaldo rappelle que les chasubles pliées ne doivent pas différer de celle du célébrant.[12] Au XVIIIème siècle Merato commentant Gavantus précise encore qu’il faut en retirer les agrafes qui les maintiennent pliées entre les cérémonies afin de ne pas les abimer & pour que les prêtres puissent les utiliser commodément pour les messes basses.[13]

Une chasuble pliée est donc, de ce fait, exactement ce que son nom suggère : une chasuble comme une autre, portée avec la partie antérieure pliée, à l’intérieur, afin de la remonter au niveau des coudes, et souvent attachée en cette position par deux pinces d’acier.

New Jersey - USA - FSSP.

New Jersey – USA – FSSP.

Toutefois, au fil des siècles, tandis que la chasuble du célébrant s’échancrait sur les côtés, par commodité, on se mit à coudre de façon définitive la pliure des chasubles du diacre et du sous-diacre pour finir par les couper définitivement de l’excédent de tissu (on pourrait donc parler de « chasubles coupées » mais l’usage à maintenu le terme de « chasubles pliées »).

Formes classiques romaines : stolon du diacre, chasuble du célébrant et chasuble pliée du sous-diacre - Londres

Formes classiques romaines :
stolon du diacre, chasuble du célébrant et chasuble pliée du sous-diacre.
Juventutem – Londres.

DISPARITION DES CHASUBLES PLIEES ? – La généralisation de la découpe de la partie antérieure de la chasuble pliée – certes commode – a dû contribuer à la faire percevoir comme un vêtement distinct de la chasuble du célébrant, ce qu’elle n’est pourtant absolument pas à l’origine. Paradoxalement, cela a pu contribuer à la désaffection de son usage. Dès 1914, le jésuite Braun[14] déplore la disparition des chasubles pliées dans toute l’Allemagne. La France n’a pas l’air mieux lotie pour la même époque (si les cérémoniaux publiés continuent de décrire l’usage des chasubles pliées, il est assez rare de trouver des exemplaires ni même des photographies du XXème siècle). L’usage semble avoir perduré davantage en Italie, dans la Péninsule ibérique ou dans les Iles britanniques.

Encore maintenues pour la vigile pascale dans ses nouvelles formes expérimentales de 1951 et 1952, les chasubles pliées furent entièrement bannies de la Semaine Sainte réformée de 1955 au profit de dalmatiques et tuniques violettes et noires, tout en continuant pourtant d’être utilisée le reste du Carême et aux autres temps de pénitence. Cette anomalie cessa avec la publication du nouveau code des rubriques de 1960 qui remarquent tout à la fin des rubriques générales que « Les chasubles pliées et l’étole large ne sont plus employées désormais ».[15]

Voici ce que notait Mgr Gromier, cérémoniaire papal, au cours de sa célèbre conférence sur les réformes de la Semaine Sainte :

« Les chasubles pliées sont une des caractéristiques les plus anciennes du rite romain ; elles remontent au temps où tout le clergé portait la chasuble, et furent conservées [… pour] la plus austère pénitence. Leur abandon fait mentir les peintures des catacombes : c’est une perte immense, un outrage à l’histoire et à […] tord, dit-on, on aurait donné cette explication proportionnée au méfait : on ne trouve pas facilement des chasubles pliées. Or c’est juste le contraire : on trouve partout des chasubles violettes, qui peuvent se plier, tandis que les dalmatiques violettes sont beaucoup moins répandues.[16] En outre on a toujours la ressource de servir en aube. »

On pourrait ajouter qu’il était curieux de supprimer les chasubles pliées au moment même où l’on entendait promouvoir partout le retour à la forme ample & antique de la chasuble.

Contrairement aux catholiques, l’usage des chasubles pliées ne s’est pas interrompu chez les anglo-catholiques (et peut-être verra-t-on son usage être progressivement repris par les différents nouveaux ordinariats érigés pour recevoir ces communautés au sein de l’Eglise catholique). Par ailleurs, avec la renaissance des études liturgiques dans les communautés catholiques traditionnelles, on note qu’un nombre grandissant de celles-ci reprend l’antique usage.

Vigile de la Pentecôte à Saint Magnus, paroisse anglicane de Londres.

Vigile de la Pentecôte à Saint-Magnus, paroisse anglicane de Londres.

DANS LES AUTRES RITS OCCIDENTAUX – L’usage de la chasuble pliée n’est pas limitée au rit romain et se rencontre – avec des variantes – dans les liturgies suivantes :

1. Dans le rit ambrosien : les chasubles pliées sont utilisées pendant l’Avent, le Carême et les Litanies majeures et mineures (i.e. les Rogations, qui ont lieu le lundi après l’Ascension dans ce rit et au cours desquelles on impose les Cendres) et les autres jours de jeûne durant l’année. Comme dans le rit romain, le sous-diacre dépose sa chasuble pliée pour chanter l’épître. Le diacre roule la sienne transversalement comme au romain de l’évangile à la fin de la communion. A noter que lors des dimanches de Carême, le diacre doit chanter des litanies très anciennes après l’ingressa au début de la messe ; pour ce faire, comme il remplit son office propre, il roule également sa chasuble transversalement. Les couleurs liturgiques différent du romain ; violet foncé pendant l’Avent et les dimanches de Carême, mais les féries de Carême sont en noir. Les Litanies majeures sont en violet foncé et les mineures sont en noir. Lors d’une exposition du Saint-Sacrement un jour de pénitence, on doit employer obligatoirement les chasubles pliées, même dans les petites églises. Différence notable avec l’usage romain : toute la Semaine Sainte (qui débute au Samedi de la veille des Rameaux, in Traditione Symboli) est célébrée en rouge et on utilise dalmatique et tunique.
2. Dans le rit de Braga : usage identique au romain, sauf pour la procession des Rameaux où l’on utilise dalmatique et tunique.
3. Dans le rit de Lyon : de façon très intéressante, les chasubles pliées ne se prennent qu’après le premier dimanche de Carême, souvenir de l’époque antérieure à saint Grégoire le Grand où le premier jour du jeûne quadragésimal était le lundi suivant ce dimanche. Le diacre dépose sa chasuble avant de chanter l’évangile (exactement comme fait le sous-diacre à l’épitre donc) et ne la roule pas sur ses épaules (comme au romain). Les chasubles pliées ne sont pas en usage le Vendredi Saint.
5. Dans le rit de Paris : Les chasubles ne sont pas pliées mais roulées sur les épaules. (les cérémoniaux parlent de chasubles transversales : planetis transversis super humeros). Elles ne sont pas employées pendant les dimanches de l’Avent, qui sont célébrés en blanc à Paris, et on y use donc logiquement de la dalmatique et de la tunique (l’ancien rit parisien conçoit l’Avent comme une vaste célébration de l’Incarnation). Elles sont toutefois utilisées aux messes fériales de l’Avent dans les grandes églises où il y a beaucoup d’ecclésiastiques, les petites églises en sont dispensées. Les chasubles transversales s’emploient une première fois le Mercredi des Cendres puis les dimanches de Carême et le Vendredi Saint (les ornements sont noirs à chaque fois). Les féries de Carême en revanche, le diacre et le sous-diacre ne servent qu’en aubes, étole & manipules, sans chasubles, même à la cathédrale. Les Quatre-Temps de septembre sont curieusement célébrés avec des chasubles transversales rouges (ces jours appartenant au Temps après la Pentecôte, qui est en rouge à Paris).
6. Chez les Prémontrés : particularité notable, ce rit emploie les chasubles pliées dès le dimanche de la Septuagésime.
7. Chez les Cisterciens, les Dominicains & les Carmes : ces 3 rits ont des usages similaires : pendant les temps de pénitence, le diacre et le sous-diacre servent en aube, étole & manipules, comme dans les petites églises du rit romain. Notons que chez les dominicains, la dalmatique et la tunique ne sont pas non plus employées aux messes fériales pendant l’année.
8. Chez les Chartreux : ce rit est très dépouillé et ignore complètement l’usage de la dalmatique et de la tunique toute l’année durant. A la messe, le diacre ne prend l’étole que pour chanter l’évangile. De ce fait, les chasubles pliées sont complètement ignorées.

ET EN ORIENT ? – Au témoignage des représentations artistiques anciennes, l’Orient byzantin connait depuis au moins le Vème siècle l’usage de la chasuble qui s’appelle en grec φαιλόνιονphélonion (à rapprocher du latin pælonia).

Théophile d'Alexandrie - miniature sur papyrus du Vème siècle.

Théophile d’Alexandrie.
Miniature sur papyrus du Vème siècle.

Par un intéressant processus similaire à ce qui s’est produit en Occident, la partie avant du phélonion s’est beaucoup échancrée afin de faciliter les gestes du célébrant.

Icône représentant saint Jean de Novgorod - le phélonion est tenu replié sur les bras.

Icône représentant saint Jean de Novgorod – le phélonion est tenu replié sur les bras.

Prêtre byzantin portant le phélonion. La partie avant du vêtement est désormais coupée pour faciliter les gestes liturgiques.

Prêtre byzantin portant le phélonion. La partie avant du vêtement est désormais coupée pour faciliter les gestes liturgiques.

Certaines chasubles pliées espagnoles sont de forme très semblables aux actuels phélonia échancrés par devant des byzantins :

Chasubles pliées d'origine espagnole, assez proche de l'actuelle coupe byzantine.

Chasubles pliées d’origine espagnole, assez proches de l’actuelle coupe byzantine.

On ne trouve toutefois pas de traces que les diacres et les sous-diacres aient porté des chasubles en Orient (ceux-ci se revêtent de dalmatiques). Toutefois, dans l’usage russe[17], lors de l’ordination d’un chantre ou d’un lecteur, l’évêque lui impose un petit phélonion sur les épaules, vraisemblablement l’équivalent oriental de la chasuble pliée occidentale.

Ordination d'un lecteur dans l'usage russe.

Ordination d’un lecteur dans l’usage russe.

Le petit phélonion est ensuite retiré une fois que le nouveau lecteur aura chanté une épître.

Le lecteur byzantin nouvellement ordonné & revêtu du petit phélonion chante l'épître

Le lecteur byzantin nouvellement ordonné & revêtu du petit phélonion chante l’épître

A l’ordination d’un sous-diacre non-moine, le candidat se présente à l’évêque vêtu du petit phélonion. Ce vêtement n’est plus utilisé en dehors de ces deux ordinations[18], mais il pourrait bien être le souvenir d’un état plus antique où la chasuble était portée par le clergé mineur.

Phélonion et petit phélonion russes.

Phélonion et petit phélonion russes.

Les vieux-Croyants ont conservé comme toujours les usages anciens et chez eux, l’acolytat existe toujours (tandis que dans l’Eglise « synodale », l’acolytat est conféré puis immédiatement à se suite le lectorat). Les acolytes Vieux-Croyants (des enfants ou des jeunes gens) sont toujours revêtus du petit phélonion[19]. Je pense que ce point est à relier avec l’ancien usage occidental qui connaissait des acolytes revêtus de chasubles. Voici un florilège de photos provenant d’une communauté vieille-croyante d’Ukraine (les trois dernières photos montrent l’ordination d’un acolyte par l’évêque) :

Les autres rites orientaux ne connaissent pas en général la chasuble, même pour le célébrant qui utilise en général la chape. Notons toutefois chez les Arméniens l’existence de l’équivalent du petit phélonion russe[20], court camail qui recouvre les épaules des clercs mineurs de ce rit et devenu le plus souvent solidaire de l’aube de nos jours :

Messe dans le rit arménien - cathédrale arménienne catholique Sainte-Croix de Paris.

Messe dans le rit arménien – cathédrale arménienne catholique Sainte-Croix de Paris.

Ordinations de diacres arméniens.

Ordinations de diacres arméniens.

CONCLUSION – L’empressement de Mgr Bugnini à faire disparaître les chasubles pliées (il note avec dédain que les chasubles pliées ne manqueront à personne)[21] fait resurgir une question plus large qui émerge naturellement lorsqu’on étudie les réformes liturgiques de 1951-1969 : ces réformes ont été présentées alors aux fidèles comme un heureux retour de la liturgie à l’antiquité chrétienne, enfin débarrassée des scories du bas Moyen-Age et de l’époque baroque. Mais dès lors, comment expliquer l’abandon dédaigneux de cet élément véritablement antique du rit romain que sont les chasubles pliées, précieux usage qui nous reliait à la prière et à la pratique même de nos Pères dans la foi des premiers siècles ? Hélas, cet exemple précis est loin d’être unique & l’on peut signaler l’abandon de nombreux éléments antiques au profit de pures créations intellectuelles au cours de ces réformes. Plus globalement, on pourra s’interroger sur la nature de la réforme liturgique de 1951 à 1969 : constitue-t-elle un développement organique continu de la liturgie de l’Eglise ou se situe-t-elle en rupture radicale avec la pratique pluri-séculaire du rit romain ?

Il est intéressant de constater qu’en divers endroits du monde, des communautés traditionnelles reprennent désormais l’usage des chasubles pliées. Gageons que ces communautés perçoivent que celles-ci constituent une part de la richesse symbolique que nous avait livrée la tradition et dont nous avons été injustement privés.

Messe de Mgr Amodeo au Panthéon. Rome.

Messe de Mgr Amodeo au Panthéon. Rome.

Chasuble pliée - Rome.

Chasuble pliée – Rome.

Mercredi des Cendres.

Mercredi des Cendres.

Londres.

Vendredi Saint. Londres.

Stolon noir du Vendredi Saint. Londres.

Stolon noir du Vendredi Saint. Londres.

Passion selon saint Matthieu - messe pontificale des Rameaux - Rome.

Passion selon saint Matthieu – messe pontificale des Rameaux – Rome.

Second dimanche de Carême 2016 - collégiale Saint-Just de Lyon.

Second dimanche de Carême 2016 – collégiale Saint-Just de Lyon.

Second dimanche de Carême 2016 - collégiale Saint-Just de Lyon.

Second dimanche de Carême 2016 – collégiale Saint-Just de Lyon.

A l'aspersion - second dimanche de Carême 2016 - Société Saint-Hugues de Cluny - Connecticut.

A l’aspersion – second dimanche de Carême 2016 – Société Saint-Hugues de Cluny – Connecticut.

Notez la chasuble transversale roulée - second dimanche de Carême 2016 - Société Saint-Hugues de Cluny - Connecticut.

Notez la chasuble transversale véritablement roulée – second dimanche de Carême 2016 – Société Saint-Hugues de Cluny – Connecticut.

Distribution des cierges de la Chandeleur 2016 - Institut du Christ-Roi - Gricigliano.

Distribution des cierges de la Chandeleur 2016 – Institut du Christ-Roi – Gricigliano.

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Notes :

Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. Cf. De Oratoribus chap. XXXIX, attribué à Tacite (58 – c. 120).
  2. Notons l’existence de plusieurs chasubles qui auraient appartenues à saint Paul.
  3. Tertullien, De Oratione, chap. XV.
  4. Amalaire de Metz, De ecclesiasticis officiis, II, 19 (P.L. 105, 1095).
  5. A. King, Liturgy of the Roman Church, London-New York-Toronto, Longmans, 1957, p. 130.
  6. Encore que l’on note parfois des pliures ou des cordelettes sur celle du célébrant également ; ce fut l’usage de la cathédrale de Reims.
  7. De qualitate paramentorum tit. XIX, n. 6, 7. « In diebus vero ieiuniorum (præterquam in vigiliis Sanctorum) et in Dominicis et feriis Adventus et Quadragesimæ ac in vigilia Pentecostes ante Missam (exceptis Dominica Gaudete, si eius Missa infra hebdomadam repetatur, et Dominica Lætare, Vigilia Nativitatis Domini, Sabbato Sancto in benedictione Cerei et in Missa, ac quatuor temporibus Pentecostes) item in benedictione Candelarum et Processione in die Purificationis Beatæ Mariæ, et in benedictione Cinerum ac benedictione Palmarum et Processione, in Cathedralibus et præcipuis Ecclesiis utuntur Planetis plicatis ante pectus ; quam planetam Diaconus dimittit, etc. In minoribus autem Ecclesiis, prædictis diebus ieiuniorum Alba tantum induti ministrant : Subdiaconus cum manipulo, Diaconus etiam cum stola ab humero sinistro pendente sub dextrum ».
  8. « Si les ministres portent la chasuble pliée, le premier acolyte se lèvera durant la dernière collecte avant l’épître et retirera la chasuble pliée du sous-diacre, puis celui-ci recevra le livre, chantera l’épître, et baisera la main du célébrant ; après qu’il a rendu le livre, il revêtira de nouveau la chasuble pliée – soit près de l’autel, soit à la crédence – et transférera du côté de l’évangile le missel avec son coussin ou pupitre. » Pio Martinucci, Manuale sacrarum Cæromoniarum, chap. VI, n°14.
  9. « Après que le célébrant a commencé sa lecture [à voix basse] de l’évangile, le diacre descendra de l’autel par le côté, comme il a été dit. Près de la crédence, il déposera la chasuble pliée et se revêtira de l’étole large ; puis il prendra l’évangéliaire, l’apportera à l’autel, et accomplira la suite de ses fonctions. Pio Martinucci, Manuale sacrarum Cæromoniarum, chap. VI, n°15.
    Après la communion, lorsque le diacre a porté le missel (avec son coussin ou pupitre) du côté de l’épître, il descendra de l’autel par le côté et viendra à la crédence ; assisté par un acolyte, il déposera l’étole large et reprendra la chasuble pliée, après quoi il regagnera sa place derrière le célébrant. Pio Martinucci, ibidem n°20.
  10. Cæremoniale Episcoporum, Livre II, chap. XIII, n°3.
  11. Pierre Jean Baptiste de Herdt, Pratique de la liturgie selon le rit romain, p. 213.
  12. A. Pisacara Castaldo, Praxis caeremoniarum, Neapoli, Scoriggium, 1645, p. 178.
  13. B. Gavantus – G.M. Merato, Thesaurus Sacrorum Rituum, Venetiis, Balleoniana, 1792, I, p. 48.
  14. G. Braun, Die liturgischen Paramente, 1914, p. 98.
  15. Rubricæ generales XIX, n°137 : Planetæ plicatæ et stola latior amplius non adhibentur.
  16. En effet, en bonne rigueur les dalmatiques et tuniques violettes ne pouvaient servir que pour les trois dimanches de Septuagésime, Sexagésime et Quinquagésime.
  17. Lequel conserve très souvent des structures bien plus anciennes que l’usage grec.
  18. Le lecteur-chantre utilise ordinairement un genre de tunique pour son office, le sticharion – στιχάριον. Notons que certaines paroisses ont tenté de restaurer un usage plus fréquent du petit phélonion.
  19. Information de M. Bogdan Reznychenko que nous remercions vivement.
  20. Selon l’avis de R. Pilkington, I riti orientali, Turin, L.I.C.E. – Berruti, p. 31.[[19]]
    [[21]]Cf. A. Bugnini – C. Braga, Ordo Hebdomadae Sanctae instauratus commentarium, Bibliotheca Ephemerides Liturgicae Sectio Historica 25, Roma, Edizioni Liturgiche, 1956, p. 56, nt. 28.
  21. f= »https://schola-sainte-cecile.com/wp-content/2016/03/Chasubles-pliées-espagnoles-en-usage-à-la-FSSP-à-Lyon-Mercredi-des-Cendres-2016.jpg » rel= »attachment wp-att-41171″>Chasubles pliées espagnoles en usage à la FSSP à Lyon - Mercredi des Cendres 2016Les chasubles pliées sont les ornements que portent le diacre et le sous-diacre pendant les temps de pénitence, au lieu & place de la dalmatique et de la tunique. Cet usage remonte aux premiers temps de l’Eglise, lorsque tout le clergé portait la chasuble.

    HISTOIRE – La chasuble est à l’origine un vêtement civil déjà connu des anciens Etrusques & qui connait une vogue sensible dans l’Empire romain à compter du premier siècle de notre ère, au point d’y devenir un vêtement élégant d’usage courant : il s’agit d’un vêtement rond, percé en son centre pour laisser passer la tête et qui recouvre le haut du corps jusqu’au genoux. Elle est connu sous différents noms dont les principaux sont : pænula (le plus courant dans la Rome antique), casula (littéralement « petite maison » car elle constitue une sorte de petite tente, ce terme a donné notre français chasuble), planeta (terme consacré ultérieurement par les livres liturgiques de Rome, tandis qu’ailleurs le reste de l’Europe occidentale a toujours préféré celui de casula) & amphibalus (employé principalement par les Pères de l’Eglise de Gaule).

    Pænula étrusque du IVème siècle avant Jésus-Christ.

    Pænula étrusque (partiellement retroussée sur les bras) du IVème siècle avant Jésus-Christ.

    La chasuble tend alors, au début de notre ère, à remplacer l’antique toge, trop lourde et moins pratique, au point que les avocats romains réclament de pouvoir plaider avec celle-ci plutôt qu’avec celle-là, afin d’être plus libre dans leurs gestes oratoires[1]. Sous Trajan (98-117), les tribuns du peuple en sont revêtus, et l’empereur Commode (180-192) impose l’assistance aux spectacles en chasuble et non plus en toge. La chasuble devient vêtement sénatorial en 382.

    Les chrétiens naturellement usaient de ce vêtement[2] et Tertullien au début du IIIème siècle fustigeait les fidèles qui avaient tendance à ôter leurs chasubles pour les prières liturgiques, pour des raisons qu’il qualifie de superstitieuses[3]. A mesure que la chasuble devenait un vêtement d’honneur des hautes fonctions de l’empire, les chrétiens voulurent de même en faire une marque distinctive d’honneur pour leurs propres tribuns et sénateurs qu’étaient les évêques, les prêtres et les diacres : c’est ainsi que l’on voit un évêque en chasuble consacrer une vierge sur une fresque datant du IIIème siècle dans les catacombes de sainte Priscille.

    Dans les textes chrétiens, la première mention de la chasuble comme vêtement proprement liturgique est relativement tardive : on la trouve dans la seconde des deux lettres que rédige saint Germain de Paris († 576) et qui contiennent une fameuse description de la messe selon l’ancien rit des Gaules :

    Casula quam amphibalum vocant, quod sacerdos induetur, tota unita per Moysem legiferum instituta primitus demonstratur. Jussit ergo Dominus fieri dissimilatum vestimentum, ut talem sacerdos induerit, quale indui populus non auderetur. Ideo sine manicas, quia sacerdos potius benedicit quam ministrat. Ideo unita prinsecus, non scissa, non aperta ; quia multae sunt Scripturae sacrae secreta mysteria, quae quasi sub sigillo sacerdoti doctus debet abscondere, et unitatem fidei custodire, non in haerese vel schismata declinare.
    La chasuble, qu’on appelle amphibalus et que le prêtre revêt, montre originairement l’unité de toutes les institutions du législateur Moïse. Le Seigneur ordonna qu’on fît des vêtements différents, de sorte que le peuple ne se permît pas de mettre ce que le prêtre aurait mis. C’est pourquoi elle n’a pas de manches, parce que le prêtre bénit plutôt qu’il ne sert. C’est pourquoi aussi elle est d’une seule pièce sur le devant, sans fente, sans ouverture ­: nombreux en effet sont les mystères cachés de la Sainte Ecriture que celui qui sait doit cacher pour ainsi dire sous le sceau du pontife, et préserver l’unité de la Foi pour qu’elle ne tombe ni dans l’hérésie ni dans le schisme.

    Chasuble de saint Ambroise à Milan. Notez l'échancrure qui facilite les mouvements du bars droit. Mosaïque datant de 375 de la chapelle Saint-Victor au ciel d'Or de la basilique Saint-Ambroise de Milan.

    Chasuble de saint Ambroise à Milan. Notez l’échancrure qui facilite les mouvements du bras droit.
    Mosaïque datant de 375 de la chapelle Saint-Victor-au-Ciel-d’Or de la basilique Saint-Ambroise de Milan.

    Cependant, bien avant cette première mention, de très nombreuses fresques, mosaïques ou miniatures depuis le IVème siècle montrent indubitablement que la chasuble est largement adoptée dès cette époque comme vêtement liturgique, aussi bien en Orient qu’en Occident.

    Dès cette époque la chasuble était l’ornement général de tout le clergé, non seulement celui de l’évêque et des prêtres, mais aussi celui des diacres, des sous-diacres, et – selon Alcuin (c. 730 † 804) dans certaines circonstances – même des acolytes ! Amalaire de Metz (775 † 850) nous indique que la chasuble est encore portée de son temps par tous les clercs sans distinction, l’appelant le « generale indumentum sacrorum ducum ».[4] On note encore son emploi par les acolytes dans certaines régions encore au XIème siècle.[5]

    Pour l’évêque ou le prêtre célébrant, ce vêtement n’était pas incommode pour l’accomplissement des cérémonies sacrées, ainsi que le note excellemment saint Germain de Paris : « C’est pourquoi elle n’a pas de manches, parce que le prêtre bénit plutôt qu’il ne sert ». Mais pour les ministres – diacres et sous-diacres – dont le propre de l’office était de servir et non de consacrer – l’usage de la chasuble ne put se faire qu’au moyen d’une adaptation : les pans antérieurs du vêtement furent repliés, afin que les bras des ministres fussent libres pour manipuler les vases sacrés. De là est venu leur nom de chasubles pliées, planetæ plicatæ ante pectus comme disent les livres liturgiques latins.

    Afin de bien comprendre la forme que prenait cette pliure, voici des photographies tirées de la revue L’Art d’Eglise (n°4 de 1948) et qui présentent un essai très réussi de reconstitution de la forme antique des chasubles pliées par les moines de l’Abbaye de Saint-André en Belgique :

    Chasuble pliée du sous-diacre.

    Chasuble pliée du sous-diacre.

    Du chant de l’évangile à la fin de la messe, le diacre – pour être encore plus libre de ses mouvements, roulait sa chasuble en bandoulière au travers de ses épaules, sur son étole :

    Chasuble du diacre : roulée en bandoulière ou simplement pliée, selon les différents moments de la messe.

    Chasuble du diacre : roulée en bandoulière ou simplement pliée, selon les différents moments de la messe.

    La chasuble du célébrant ne nécessitait pas de pliure[6] car le diacre et le sous-diacre devaient précisément l’aider en soulevant à certains moments (aux encensements & à l’élévation) les pans de cet ornement, beau geste qui a été fidèlement conservé par la suite dans la liturgie romaine, quand bien même – avec les échancrures prononcées qu’on a ménagées par la suite à la chasuble du célébrant, – cela ne le nécessitait plus forcément.

    De fait, les chasubles pliées du diacre et du sous-diacre signifient clairement leur fonction même de ministres sacrés, à savoir leur rôle de serviteur du célébrant.

    Les chasubles pliées des diacres et des sous-diacres furent ultérieurement remplacées à partir du Vème siècle par deux nouveaux vêtements, la dalmatique & la tunique, vêtements dotés de manches et de ce fait plus maniables pour l’accomplissement de leur fonctions liturgiques & de service.

    Toutefois Rome fut très longue à adopter cette nouveauté, et les Ordines Romani qui décrivent la liturgie romaine au temps de saint Grégoire le Grand et un peu après (VIIème siècle) ne connaissent encore que la chasuble comme vêtement du pape, des diacres & des sous-diacres. Jean Diacre (c. 825 † 880), le biographe de saint Grégoire le Grand (c. 540 † 604), dans sa Vita Gregorii Magni, désigne du reste tout le clergé qui accompagnait le Pape lors des processions sous le terme de planeti (« ceux qui portent des planètes », des chasubles donc).

    Lorsqu’ultérieurement, Rome reçut l’usage des dalmatiques & des tuniques, elle conserva toutefois pendant le Carême et les temps de pénitence l’usage des chasubles pliées pour le diacre & le sous-diacre, selon le principe liturgique généralement observé que les temps tenus pour les plus sacrés sont aussi ceux qui sont épargnés par les innovations liturgiques.

    De plus, la dalmatique et la tunique sont des ornements fastueux qui symbolisent la joie & l’innocence. Longtemps, leur couleur fut obligatoirement blanche, & la dalmatique antique était de plus ornée des deux brillantes bandes pourpres verticales (lati claves) qui ornaient primitivement les vêtements des sénateurs. Lors de l’ordination d’un diacre, l’évêque lui impose la dalmatique par ces termes : « Que le Seigneur vous revête de l’habit de la félicité et de la robe de la joie (indumento lætitiæ) et qu’il vous environne toujours de la dalmatique de la justice ». La prière équivalente pour la remise de la tunique au sous-diacre parle de même de vestimento lætitiæ. L’emploi de la dalmatique & de la tunique ne convenait donc absolument pas dans les temps de pénitence, pour lesquels on a donc conservé l’antique chasuble pliée.

    Distribution des cierges à la fête de la Purification.

    Distribution des cierges à la fête de la Purification.

    REGLES D’EMPLOI LITURGIQUE – Les chasubles pliées sont donc en usage dans la liturgie romaine aux temps de pénitence. L’étendue exacte de ces temps est décrit au titre XIX, §§ 6 et 7 des rubriques du Missel Romain de saint Pie V (De qualitate paramentorum)[7] :

    « Aux jours de jeûne (sauf aux vigiles des Saints), ainsi qu’aux dimanches de l’Avent et du Carême, et avant la messe en la vigile de la Pentecôte (mais en exceptant :
    – le dimanche de Gaudete et lorsque cette messe est reprise dans la semaine,
    – le dimanche de Lætare,
    – la vigile de Noël,
    – le Samedi Saint, à la bénédiction du cierge [pascal] et à la messe,
    – et les Quatre-temps de la Pentecôte),
    de même qu’à la bénédiction des cierges et à la procession le jour de la Purification de la Bienheureuse Vierge Marie, à la bénédiction des cendres, ainsi qu’à la bénédiction et à la procession des palmes, dans les cathédrales et les grandes églises, [les diacre et sous-diacre portent] des chasubles pliées devant la poitrine ; le diacre dépose cette chasuble etc.
    Dans les petites églises, en ces jours de jeûne, ils accomplissent leurs fonctions revêtus simplement de l’aube : le sous-diacre avec le manipule, le diacre portant aussi l’étole sur l’épaule gauche pendant sous le bras droit. »

    Ordinations au Samedi des Quatre-Temps : le diacre et le sous-diacre, ministres de l'évêque, portent les chasubles pliées.

    Ordinations au Samedi des Quatre-Temps :
    le diacre et le sous-diacre, ministres de l’évêque, portent les chasubles pliées.

    Détaillons quelque peu certains aspects de cette rubrique, qui en dépit de sa complexité apparente, suit quelques principes logiques simples :
    1. Les chasubles pliées n’existent que pour les temps de pénitence et donc que dans les couleurs violettes et noires. On ne les utilise pas (même si la rubrique susdite ne le précise pas) pour la messe du Jeudi Saint célébrée en blanc mais on le fait pour les Présanctifiés du Vendredi Saint célébrés en noir. Avant les réformes des années 50, la vigile de la Pentecôte était comme une seconde vigile pascale et comprenait 6 prophéties avant le début proprement dit de la messe. Cette avant-messe était célébrée en violet et donc voyait l’usage des chasubles pliées. La messe subséquente était en rouge. De même, le Samedi Saint, le diacre bénit le cierge pascal en dalmatique blanche, puis reprend sa chasuble pliée pour l’avant-messe – en violet – (qui comportait 12 prophéties puis la bénédiction des fonds). La messe qui suit cette avant-messe est en ornements blancs.
    2. Les dimanches de l’Avent et du Carême ne sont pas jours de jeûnes (on ne jeûne jamais le dimanche qui fête toujours la résurrection du Christ) mais sont tout de même inclus dans des temps de pénitence car on y célèbre en violet. Cependant la rubrique du Missel Romain ne fait pas mention des dimanches de la Septuagésime, où l’on célèbre aussi en violet. Il y a eu quelques hésitations, mais en général, les auteurs n’ont pas recommandé l’usage des chasubles pliées violettes durant ce temps d’avant-Carême. (En rigoureuse fidélité à la rubrique, on ne devrait pas les employer le dimanche durant la Septuagésime mais on pourrait imaginer le faire aux lundis, mercredis, vendredis & samedis des trois semaines de ce temps, qui étaient primitivement jeûnés, lorsqu’on célèbre la messe fériale).
    3. Les deux dimanches de Gaudete et de Lætare constituent deux pauses au milieu de l’Avent et du Carême. Ce sont deux jours de joie où l’Eglise donne un avant-goût au fidèles des réjouissances qui les attendent au terme de ces deux temps de pénitence : les ornements sont de couleur rose et non violette, on orne les autels de fleurs, l’orgue et les instruments de musique se font entendre. La messe du dimanche de Gaudete peut éventuellement être reprise dans la semaine qui suit et bénéficie de ces privilèges (le dimanche de Lætare ne peut lui être repris au cours de la semaine qui suit, chaque jour du Carême étant pourvu d’une messe propre).
    4. Les Quatre-Temps de la Pentecôte sont les seuls des Quatre-Temps à n’être pas jeûnés car ils sont inclus dans l’octave de la Pentecôte. Contrairement à ceux de septembre, de l’Avent et du Carême, ils ne voient donc pas l’usage des chasubles pliées.
    5. Par grandes églises on désigne les cathédrales, les collégiales mais aussi les églises paroissiales. C’est ce qu’a précisé une décision de la Sacrée Congrégation des Rites du 11 septembre 1847 adressée à l’évêque de Londres, Mgr Nicholas Wiseman (lequel rétablissait alors la hiérarchie catholique en Angleterre et dont les toutes nouvelles paroisses étaient encore souvent dépourvues en ornements) ; la même décision lui conseille même de faire célébrer dans sa cathédrale sans ministres sacrés plutôt que d’y faire officier des diacres & sous-diacres sans chasubles pliées. Cette décision dut paraître un peu trop raide car elle fut supprimée des collections ultérieures de la S.C.R. : une grande église dépourvue de chasubles pliées peut toujours faire servir les ministres sacrés sans chasubles pliées, juste en aube, étole & manipules.
    6. Les petites églises paraissent avoir été dispensées de l’usage des chasubles pliées non pas tant parce qu’elles n’en avaient pas mais parce qu’il y était plus compliqué d’avoir trois chasubles parfaitement assorties dont deux étaient pliées.
    7. Notons une autre réponse de la Congrégation des rites (n°5385 du 31 août 1867) précisant qu’il faut utiliser – devant le Saint Sacrement exposé – les chasubles pliées aux prières des 40 heures qui se dérouleraient pendant l’Avent ou le Carême.
    8. L’usage des chasubles pliées étant lié à une notion de temps liturgique, elles ne servaient pas aux messes de Requiem, qui ne sont pas liées à un temps liturgique particulier : on y emploie des dalmatique et tunique noires.

    Ostension des reliques de la Vraie Croix le Vendredi Saint devant la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome

    USAGE LITURGIQUE – Pour assister le célébrant, il suffit aux ministres que le devant de leur chasuble soit replié ; mais lorsque le diacre ou le sous-diacre doivent accomplir une tâche qui leur est propre, ils retirent complètement ou replient encore davantage ce vêtement.

    Ainsi, le sous-diacre dépose sa chasuble pliée avant de chanter l’épître, après quoi il la reprend aussitôt.[8]

    L’office propre du diacre commence avec le chant de l’évangile et se poursuit jusqu’à la fin de la communion, dont il est ministre, mais il ne dépose pas complètement sa chasuble pliée pendant tout ce temps : il la porte roulée en bandoulière sur l’épaule gauche, attaché sous le bras droit par des cordelettes (ou même en faisant un nœud), par-dessus son étole. Après la communion, il déroule le tissu et remet la chasuble pliée comme auparavant.

    Diacre portant la chasuble roulée pour chanter l'évangile.

    Diacre portant la chasuble roulée pour chanter l’évangile.

    Pour simplifier quelque peu ce procédé, on s’est mis à rouler par avance une autre chasuble, que le diacre prenait sur l’épaule en temps voulu ; par la suite, on a le plus souvent substitué à cette chasuble roulée une simple bande du même tissu, communément appelée stolon ou étole large.[9]

    Evolution de la chasuble transversale au stolon : à gauche, la chasuble roulée sur une statue médiévale de la cathédrale de Wells en Angleterre ; à droite, le stolon dans sa forme moderne : simple bande de tissu non galonnée sur les bords.

    Evolution de la chasuble transversale jusqu’au stolon : à gauche, la chasuble roulée sur une statue médiévale de la cathédrale de Wells en Angleterre ; à droite, le stolon dans sa forme moderne : simple bande de tissu non galonnée sur les bords.

    Lors d’une messe pontificale, les diacres assistants prennent leurs ornements – à savoir : la chasuble pliée devant, par-dessus la cotta ou le rochet – vers la fin de Tierce, avant que l’évêque ne chante l’oraison.[10]

    Un sous-diacre porte-croix porterait aussi une chasuble pliée.[11]

    Chasuble pliée & stolon de la basilique Sainte-Marie-des-Anges à Rome.

    Chasuble pliée & stolon de la basilique Sainte-Marie-des-Anges à Rome.

    EVOLUTIONS DES FORMES – 1. De la chasuble pliée à la chasuble coupée.

    Jusqu’à nos jours s’était conservé l’usage de réellement replier la partie avant de la chasuble et de la maintenir ainsi au moyen de cordons ou d’agrafes.

    Chasubles réellement pliées du diacre & du sous-diacre.

    Chasubles réellement pliées du diacre & du sous-diacre. Angleterre.

    Au XVIIème siècle, Pisacara Castaldo rappelle que les chasubles pliées ne doivent pas différer de celle du célébrant.[12] Au XVIIIème siècle Merato commentant Gavantus précise encore qu’il faut en retirer les agrafes qui les maintiennent pliées entre les cérémonies afin de ne pas les abimer & pour que les prêtres puissent les utiliser commodément pour les messes basses.[13]

    Une chasuble pliée est donc, de ce fait, exactement ce que son nom suggère : une chasuble comme une autre, portée avec la partie antérieure pliée, à l’intérieur, afin de la remonter au niveau des coudes, et souvent attachée en cette position par deux pinces d’acier.

    New Jersey - USA - FSSP.

    New Jersey – USA – FSSP.

    Toutefois, au fil des siècles, tandis que la chasuble du célébrant s’échancrait sur les côtés, par commodité, on se mit à coudre de façon définitive la pliure des chasubles du diacre et du sous-diacre pour finir par les couper définitivement de l’excédent de tissu (on pourrait donc parler de « chasubles coupées » mais l’usage à maintenu le terme de « chasubles pliées »).

    Formes classiques romaines : stolon du diacre, chasuble du célébrant et chasuble pliée du sous-diacre - Londres

    Formes classiques romaines :
    stolon du diacre, chasuble du célébrant et chasuble pliée du sous-diacre.
    Juventutem – Londres.

    DISPARITION DES CHASUBLES PLIEES ? – La généralisation de la découpe de la partie antérieure de la chasuble pliée – certes commode – a dû contribuer à la faire percevoir comme un vêtement distinct de la chasuble du célébrant, ce qu’elle n’est pourtant absolument pas à l’origine. Paradoxalement, cela a pu contribuer à la désaffection de son usage. Dès 1914, le jésuite Braun[14] déplore la disparition des chasubles pliées dans toute l’Allemagne. La France n’a pas l’air mieux lotie pour la même époque (si les cérémoniaux publiés continuent de décrire l’usage des chasubles pliées, il est assez rare de trouver des exemplaires ni même des photographies du XXème siècle). L’usage semble avoir perduré davantage en Italie, dans la Péninsule ibérique ou dans les Iles britanniques.

    Encore maintenues pour la vigile pascale dans ses nouvelles formes expérimentales de 1951 et 1952, les chasubles pliées furent entièrement bannies de la Semaine Sainte réformée de 1955 au profit de dalmatiques et tuniques violettes et noires, tout en continuant pourtant d’être utilisée le reste du Carême et aux autres temps de pénitence. Cette anomalie cessa avec la publication du nouveau code des rubriques de 1960 qui remarquent tout à la fin des rubriques générales que « Les chasubles pliées et l’étole large ne sont plus employées désormais ».[15]

    Voici ce que notait Mgr Gromier, cérémoniaire papal, au cours de sa célèbre conférence sur les réformes de la Semaine Sainte :

    « Les chasubles pliées sont une des caractéristiques les plus anciennes du rite romain ; elles remontent au temps où tout le clergé portait la chasuble, et furent conservées [… pour] la plus austère pénitence. Leur abandon fait mentir les peintures des catacombes : c’est une perte immense, un outrage à l’histoire et à […] tord, dit-on, on aurait donné cette explication proportionnée au méfait : on ne trouve pas facilement des chasubles pliées. Or c’est juste le contraire : on trouve partout des chasubles violettes, qui peuvent se plier, tandis que les dalmatiques violettes sont beaucoup moins répandues.[16] En outre on a toujours la ressource de servir en aube. »

    On pourrait ajouter qu’il était curieux de supprimer les chasubles pliées au moment même où l’on entendait promouvoir partout le retour à la forme ample & antique de la chasuble.

    Contrairement aux catholiques, l’usage des chasubles pliées ne s’est pas interrompu chez les anglo-catholiques (et peut-être verra-t-on son usage être progressivement repris par les différents nouveaux ordinariats érigés pour recevoir ces communautés au sein de l’Eglise catholique). Par ailleurs, avec la renaissance des études liturgiques dans les communautés catholiques traditionnelles, on note qu’un nombre grandissant de celles-ci reprend l’antique usage.

    Vigile de la Pentecôte à Saint Magnus, paroisse anglicane de Londres.

    Vigile de la Pentecôte à Saint-Magnus, paroisse anglicane de Londres.

    DANS LES AUTRES RITS OCCIDENTAUX – L’usage de la chasuble pliée n’est pas limitée au rit romain et se rencontre – avec des variantes – dans les liturgies suivantes :

    1. Dans le rit ambrosien : les chasubles pliées sont utilisées pendant l’Avent, le Carême et les Litanies majeures et mineures (i.e. les Rogations, qui ont lieu le lundi après l’Ascension dans ce rit et au cours desquelles on impose les Cendres) et les autres jours de jeûne durant l’année. Comme dans le rit romain, le sous-diacre dépose sa chasuble pliée pour chanter l’épître. Le diacre roule la sienne transversalement comme au romain de l’évangile à la fin de la communion. A noter que lors des dimanches de Carême, le diacre doit chanter des litanies très anciennes après l’ingressa au début de la messe ; pour ce faire, comme il remplit son office propre, il roule également sa chasuble transversalement. Les couleurs liturgiques différent du romain ; violet foncé pendant l’Avent et les dimanches de Carême, mais les féries de Carême sont en noir. Les Litanies majeures sont en violet foncé et les mineures sont en noir. Lors d’une exposition du Saint-Sacrement un jour de pénitence, on doit employer obligatoirement les chasubles pliées, même dans les petites églises. Différence notable avec l’usage romain : toute la Semaine Sainte (qui débute au Samedi de la veille des Rameaux, in Traditione Symboli) est célébrée en rouge et on utilise dalmatique et tunique.
    2. Dans le rit de Braga : usage identique au romain, sauf pour la procession des Rameaux où l’on utilise dalmatique et tunique.
    3. Dans le rit de Lyon : de façon très intéressante, les chasubles pliées ne se prennent qu’après le premier dimanche de Carême, souvenir de l’époque antérieure à saint Grégoire le Grand où le premier jour du jeûne quadragésimal était le lundi suivant ce dimanche. Le diacre dépose sa chasuble avant de chanter l’évangile (exactement comme fait le sous-diacre à l’épitre donc) et ne la roule pas sur ses épaules (comme au romain). Les chasubles pliées ne sont pas en usage le Vendredi Saint.
    5. Dans le rit de Paris : Les chasubles ne sont pas pliées mais roulées sur les épaules. (les cérémoniaux parlent de chasubles transversales : planetis transversis super humeros). Elles ne sont pas employées pendant les dimanches de l’Avent, qui sont célébrés en blanc à Paris, et on y use donc logiquement de la dalmatique et de la tunique (l’ancien rit parisien conçoit l’Avent comme une vaste célébration de l’Incarnation). Elles sont toutefois utilisées aux messes fériales de l’Avent dans les grandes églises où il y a beaucoup d’ecclésiastiques, les petites églises en sont dispensées. Les chasubles transversales s’emploient une première fois le Mercredi des Cendres puis les dimanches de Carême et le Vendredi Saint (les ornements sont noirs à chaque fois). Les féries de Carême en revanche, le diacre et le sous-diacre ne servent qu’en aubes, étole & manipules, sans chasubles, même à la cathédrale. Les Quatre-Temps de septembre sont curieusement célébrés avec des chasubles transversales rouges (ces jours appartenant au Temps après la Pentecôte, qui est en rouge à Paris).
    6. Chez les Prémontrés : particularité notable, ce rit emploie les chasubles pliées dès le dimanche de la Septuagésime.
    7. Chez les Cisterciens, les Dominicains & les Carmes : ces 3 rits ont des usages similaires : pendant les temps de pénitence, le diacre et le sous-diacre servent en aube, étole & manipules, comme dans les petites églises du rit romain. Notons que chez les dominicains, la dalmatique et la tunique ne sont pas non plus employées aux messes fériales pendant l’année.
    8. Chez les Chartreux : ce rit est très dépouillé et ignore complètement l’usage de la dalmatique et de la tunique toute l’année durant. A la messe, le diacre ne prend l’étole que pour chanter l’évangile. De ce fait, les chasubles pliées sont complètement ignorées.

    ET EN ORIENT ? – Au témoignage des représentations artistiques anciennes, l’Orient byzantin connait depuis au moins le Vème siècle l’usage de la chasuble qui s’appelle en grec φαιλόνιονphélonion (à rapprocher du latin pælonia).

    Théophile d'Alexandrie - miniature sur papyrus du Vème siècle.

    Théophile d’Alexandrie.
    Miniature sur papyrus du Vème siècle.

    Par un intéressant processus similaire à ce qui s’est produit en Occident, la partie avant du phélonion s’est beaucoup échancrée afin de faciliter les gestes du célébrant.

    Icône représentant saint Jean de Novgorod - le phélonion est tenu replié sur les bras.

    Icône représentant saint Jean de Novgorod – le phélonion est tenu replié sur les bras.

    Prêtre byzantin portant le phélonion. La partie avant du vêtement est désormais coupée pour faciliter les gestes liturgiques.

    Prêtre byzantin portant le phélonion. La partie avant du vêtement est désormais coupée pour faciliter les gestes liturgiques.

    Certaines chasubles pliées espagnoles sont de forme très semblables aux actuels phélonia échancrés par devant des byzantins :

    Chasubles pliées d'origine espagnole, assez proche de l'actuelle coupe byzantine.

    Chasubles pliées d’origine espagnole, assez proches de l’actuelle coupe byzantine.

    On ne trouve toutefois pas de traces que les diacres et les sous-diacres aient porté des chasubles en Orient (ceux-ci se revêtent de dalmatiques). Toutefois, dans l’usage russe[17], lors de l’ordination d’un chantre ou d’un lecteur, l’évêque lui impose un petit phélonion sur les épaules, vraisemblablement l’équivalent oriental de la chasuble pliée occidentale.

    Ordination d'un lecteur dans l'usage russe.

    Ordination d’un lecteur dans l’usage russe.

    Le petit phélonion est ensuite retiré une fois que le nouveau lecteur aura chanté une épître.

    Le lecteur byzantin nouvellement ordonné & revêtu du petit phélonion chante l'épître

    Le lecteur byzantin nouvellement ordonné & revêtu du petit phélonion chante l’épître

    A l’ordination d’un sous-diacre non-moine, le candidat se présente à l’évêque vêtu du petit phélonion. Ce vêtement n’est plus utilisé en dehors de ces deux ordinations[18], mais il pourrait bien être le souvenir d’un état plus antique où la chasuble était portée par le clergé mineur.

    Phélonion et petit phélonion russes.

    Phélonion et petit phélonion russes.

    Les vieux-Croyants ont conservé comme toujours les usages anciens et chez eux, l’acolytat existe toujours (tandis que dans l’Eglise « synodale », l’acolytat est conféré puis immédiatement à se suite le lectorat). Les acolytes Vieux-Croyants (des enfants ou des jeunes gens) sont toujours revêtus du petit phélonion[19]. Je pense que ce point est à relier avec l’ancien usage occidental qui connaissait des acolytes revêtus de chasubles. Voici un florilège de photos provenant d’une communauté vieille-croyante d’Ukraine (les trois dernières photos montrent l’ordination d’un acolyte par l’évêque) :

    Les autres rites orientaux ne connaissent pas en général la chasuble, même pour le célébrant qui utilise en général la chape. Notons toutefois chez les Arméniens l’existence de l’équivalent du petit phélonion russe[20], court camail qui recouvre les épaules des clercs mineurs de ce rit et devenu le plus souvent solidaire de l’aube de nos jours :

    Messe dans le rit arménien - cathédrale arménienne catholique Sainte-Croix de Paris.

    Messe dans le rit arménien – cathédrale arménienne catholique Sainte-Croix de Paris.

    Ordinations de diacres arméniens.

    Ordinations de diacres arméniens.

    CONCLUSION – L’empressement de Mgr Bugnini à faire disparaître les chasubles pliées (il note avec dédain que les chasubles pliées ne manqueront à personne){{21}} fait resurgir une question plus large qui émerge naturellement lorsqu’on étudie les réformes liturgiques de 1951-1969 : ces réformes ont été présentées alors aux fidèles comme un heureux retour de la liturgie à l’antiquité chrétienne, enfin débarrassée des scories du bas Moyen-Age et de l’époque baroque. Mais dès lors, comment expliquer l’abandon dédaigneux de cet élément véritablement antique du rit romain que sont les chasubles pliées, précieux usage qui nous reliait à la prière et à la pratique même de nos Pères dans la foi des premiers siècles ? Hélas, cet exemple précis est loin d’être unique & l’on peut signaler l’abandon de nombreux éléments antiques au profit de pures créations intellectuelles au cours de ces réformes. Plus globalement, on pourra s’interroger sur la nature de la réforme liturgique de 1951 à 1969 : constitue-t-elle un développement organique continu de la liturgie de l’Eglise ou se situe-t-elle en rupture radicale avec la pratique pluri-séculaire du rit romain ?

    Il est intéressant de constater qu’en divers endroits du monde, des communautés traditionnelles reprennent désormais l’usage des chasubles pliées. Gageons que ces communautés perçoivent que celles-ci constituent une part de la richesse symbolique que nous avait livrée la tradition et dont nous avons été injustement privés.

    Messe de Mgr Amodeo au Panthéon. Rome.

    Messe de Mgr Amodeo au Panthéon. Rome.

    Chasuble pliée - Rome.

    Chasuble pliée – Rome.

    Mercredi des Cendres.

    Mercredi des Cendres.

    Londres.

    Vendredi Saint. Londres.

    Stolon noir du Vendredi Saint. Londres.

    Stolon noir du Vendredi Saint. Londres.

    Passion selon saint Matthieu - messe pontificale des Rameaux - Rome.

    Passion selon saint Matthieu – messe pontificale des Rameaux – Rome.

    Second dimanche de Carême 2016 - collégiale Saint-Just de Lyon.

    Second dimanche de Carême 2016 – collégiale Saint-Just de Lyon.

    Second dimanche de Carême 2016 - collégiale Saint-Just de Lyon.

    Second dimanche de Carême 2016 – collégiale Saint-Just de Lyon.

    A l'aspersion - second dimanche de Carême 2016 - Société Saint-Hugues de Cluny - Connecticut.

    A l’aspersion – second dimanche de Carême 2016 – Société Saint-Hugues de Cluny – Connecticut.

    Notez la chasuble transversale roulée - second dimanche de Carême 2016 - Société Saint-Hugues de Cluny - Connecticut.

    Notez la chasuble transversale véritablement roulée – second dimanche de Carême 2016 – Société Saint-Hugues de Cluny – Connecticut.

    Distribution des cierges de la Chandeleur 2016 - Institut du Christ-Roi - Gricigliano.

    Distribution des cierges de la Chandeleur 2016 – Institut du Christ-Roi – Gricigliano.

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    Notes :

Les stations de Carême dans l’ancien rit parisien

A l’instar du Pape à Rome, l’évêque de Paris conduisait la prière de son peuple pendant des liturgies stationnales célébrées durant le Carême. Comme à Rome, ces liturgies comportaient une procession suivie d’une messe dans les sanctuaires les plus emblématiques de notre ville.

Tertullien.

Tertullien.

ORIGINE DES STATIONS – Chez les anciens Romains, le mot de station désignait un poste de gens armés ou de sentinelles en veille. Cette terminologie a été reprise très tôt – au moins dès le IIIème siècle par les chrétiens. Tertullien en particulier fait un usage fréquent de cette terminologie ; pour lui (cf. De Oratione XIX), la station des chrétiens constitue la « garde » que montent certains jours les fidèles – « la milice de Dieu » – par le jeûne et la prière ardente, et que couronne le saint sacrifice de la messe :

« Si la station a reçu son nom de l’exemple militaire – nous sommes en effet la milice du Christ – c’est parce que dans les camps ni joie ni tristesse n’empêche le soldat de faire sa station » (Tertullien, De Oratione XIX, 5).

Du temps de Tertullien, les jours de station étaient les mercredis et vendredis pendant toute l’année, jours qui étaient jeûnés jusqu’à l’heure de none (3h de l’après-midi environ). Ce jeûne des mercredis et des vendredis – universel en Orient comme en Occident – avait été établi dès la toute primitive Eglise, ainsi que l’atteste la Didachè, le plus ancien écrit chrétien du Iersiècle, contemporain de la rédaction même du Nouveau Testament :

Que vos jeûnes ne soient pas en même temps que ceux des hypocrites : car ils jeûnent le deuxième (=lundi) et le cinquième jour (=jeudi) de la semaine ; mais vous, jeûnez le quatrième (=mercredi) et le jour de la préparation (au sabbat, i.e. le vendredi). (Didaché VIII, 1)

Pendant le Carême (et plus tard durant le temps de la Septuagésime), on ajouta en Occident, au mercredi et au vendredi, le lundi comme troisième jour de station.

A Rome, la pratique de la liturgie stationnale est attestée sous le pape Hilaire († 468) ; elle fut réorganisée par son successeur Simplicius (468-483) et surtout par saint Grégoire le Grand (590-604). A l’heure de none, le peuple romain était convoqué à une église – appelée église de la collecte – qui avait été annoncée par l’archidiacre à la fin de la station précédente. Là, le Pape chantait une oraison, la collecte du jour (collecta désignant l’oraison sur le peuple qui a été rassemblé) puis une grande procession s’organisait vers une autre église – l’église de la station. Derrière la croix portée par le sous-diacre stationnal, les fidèles et le clergé chantaient durant cette procession des litanies (comportant l’invocation Kyrie eleison). A l’église de la station, le Pape célébrait la sainte messe et souvent y prononçait l’homélie.

Missale Romanum - Mercredi des Cendres - station à Sainte-Sabine.

Missale Romanum – Mercredi des Cendres – station à Sainte-Sabine.

A l’origine, la station à Rome ne se faisait qu’aux jours de pénitence : Quatre-Temps, Avent & Carême. Mais à Rome, contrairement à l’Afrique et à l’Orient, on jeûnait le samedi également (les Samedis des Quatre-Temps sont ainsi pourvus de stations), puis très tôt, on fit aussi la collecte, la procession & la station à certains dimanches & grandes fêtes qui n’étaient pas jeûnés (Noël, Pâques & son octave, les dimanches de l’Avent et de Carême par exemple). Cette liturgie stationnale romaine dura jusqu’au XIIème siècle avant de tomber en désuétude ; l’exil d’Avignon lui fut fatal. Des éléments ont tout de même survécu jusqu’à nous : ainsi, au début de la messe, le terme donné à la première oraison, – la collecte – ainsi que le chant du Kyrie eleison sont des héritages de l’antique église de la collecte et de la procession stationnale. Surtout, le Missel romain a conservé jusqu’aujourd’hui l’usage de désigner les églises dans lesquelles se déroulaient les stations romaines depuis l’époque de saint Grégoire le Grand (on trouve aussi les mentions des églises de collecte dans les manuscrits médiévaux). Le pape saint Jean XXIII avait restauré l’antique usage des stations romaines pendant le Carême. L’usage fut repris partiellement par Benoît XVI et François, qui ont célèbré ainsi à plusieurs la messe du mercredi des Cendres dans l’église de Sainte-Sabine, comme indiquée dans le Missel de saint Pie V.

Procession

LES STATIONS DE CAREME DANS L’ANCIEN USAGE DE PARIS – On pourrait être tenté de penser que les stations de Carême à Paris n’étaient qu’une adaptation locale intelligente d’une liturgie papale purement romaine qui avait été importée telle quelle à l’époque carolingienne. On notera toutefois que l’existence de liturgies stationnales est attestée en Gaule dès le Vème siècle, avant l’importation de la liturgie romaine. Surtout, le cadre de la liturgie stationnale parisienne est curieusement resté restreint aux seuls lundis, mercredis & vendredis de Carême, probablement les seuls jours qui étaient de stations dans le Carême à Rome avant le VIèmesiècle. La permanence, jusqu’à la fin du XVIIème siècle de ce trait proprement archaïque est très intéressante. A Rome, les lundis, mercredis et vendredis de Carême connaissaient une pénitence un peu plus marquée, et comportaient le chant d’un trait à la messe (que ne possèdent pas les autres féries quadragésimales). Ces mêmes lundis, mercredis et vendredis étaient dotés également d’épîtres et d’évangiles spéciaux durant les trois semaines préparatoires du Carême (Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime), lectures que la plupart des usages diocésains médiévaux (dont Paris) avaient conservées (mais qui étaient tombées en désuétude dans le missel de la Curie romaine dont le Missel de saint Pie V est l’héritier).

L’ordre des stations de Carême à Paris n’est pas mentionné dans les missels parisiens. Il n’est connu que par les processionnaux et décrit très précisément dans le Cérémonial parisien publié sous le cardinal de Retz et rédigé par Martin Sonnet en 1662.

Les stations de Carême se tiennent à Paris le Mercredi des Cendres, puis tous les lundis, mercredis et vendredis à partir de la première semaine de Carême jusqu’au Vendredi avant les Rameaux (Vendredi de la Passion). Ils se caractérisent par une procession qui part de Notre-Dame pour se diriger vers une autre église où la messe stationnale du jour est chantée. Ces églises stationnales – comme le note le processionnal parisien de 1662 (chap. VIII, 18) – sont choisies parmi les églises les plus antiques, les plus dignes & les plus notables de Paris. Et en effet, cet itinéraire stationnal dans l’antique Paris chrétien va nous faire redécouvrir de larges pans de notre patrimoine, souvent hélas détruit par la révolution puis par les soins attentifs du baron Haussmann, protestant.

Cet itinéraire des stations du Carême parisien suit une logique géographique rigoureuse, commençant par l’église la plus proche le premier jour – Saint-Christophe, sur le parvis de Notre-Dame – pour finir par la plus éloignée le dernier jour – l’abbaye royale de Montmartre. La première semaine de Carême visite trois des plus anciennes églises de l’Ile de la Cité. La seconde semaine de Carême, c’est au tour des trois plus anciennes églises du quartier & faubourg Saint-Jacques au Sud d’être visitées. La troisième semaine de Carême, on processionne vers les grandes abbayes du Sud-Est. La quatrième semaine, on se dirige cette fois vers les antiques églises à proximité de la Cité sur la rive droite pour finir, au cours de la semaine de la Passion, par les abbayes plus au Nord de celle-ci. Notons que la procession & la messe stationnale sont supprimées si ce jour-là tombe une fête double ou semi-double.

Voici la liste des églises stationnales du Carême parisien :

  1. Mercredi des Cendres : station à l’église de Saint-Christophe près l’Eglise métropolitaine (Sanctus Christophorus prope Ecclesiam Metropolitanam).
    Saint-Christophe sur le parvis de Notre-Dame - plan de Turgot de 1739.

    Saint-Christophe sur le parvis de Notre-Dame – plan de Turgot de 1739.

    Sur le parvis de Notre-Dame existait un ensemble de bâtiments qui, en 690 avait servi de monastère de moniales, puis, en 817, d’hospice pour les indigents et les infirmes et ensuite pour les voyageurs et les étrangers : c’était l’hôpital Saint-Christophe, qui possédait sa propre chapelle. Cette église fut reconstruite un peu plus au Nord du parvis au IXème siècle et transformée en paroisse au XIIème siècle. Les chanoines de Notre-Dame était administrateurs de cet ensemble depuis 1006. Reconstruite en 1494, l’église fut démolie en 1747 pour permettre la construction de l’hospice des Enfants-Trouvés.

  2. Lundi de la première semaine de Carême : station à l’église prieurale de Saint-Denis-de-la-Chartre (Sanctus Dionysius in Carcere).
    Saint-Denis-de-la-Chartre.

    Saint-Denis-de-la-Chartre.

    Cette petite église, située au Nord de l’Ile de la Cité à l’emplacement actuel de l’extrémité de l’Hôtel-Dieu sur le Quai-aux-Fleurs, avait été construite – selon la tradition et conformément à l’étymologie de son nom (carcer) – sur la prison romaine qui avait abrité saint Denys et ses compagnons Rustique et Eleuthère avant leur martyre. Son existence est mentionnée la première fois par une charte de 1014. En 1143, dans la fameuse transaction qui est à l’origine de la construction de l’abbaye royale de Montmartre, le roi Louis VI le Gros donne Saint-Denis-de-la-Châtre à l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs en échange de leurs biens à Montmartre. L’église fût rebâtie une première fois au XIVème siècle. Le prieuré et l’église gardèrent des proportions modestes et étaient fréquemment atteints par les crues de la Seine. En 1618, la paroisse fut transférée à Saint-Symphorien et il ne restait plus qu’un seul moine au prieuré. Face à cette situation critique, un arrêt du Conseil du Roi ordonna l’envoi de nouveau moines, et en 1624, Charles de Berland, aumônier de Sa Majesté et ancien agent général du clergé de France tente de redonner vie au prieuré. En 1665, Anne d’Autriche fait restaurer l’église. Le nouveau maître-autel se retrouvait orné d’un ensemble monumental en stuc de Michel Anguier (c. 1604 † 1669) représentant le Christ donnant la communion à saint Denys. Sur les côtés de l’autel, deux petits oratoires étaient dédiés à saint Eloi & à saint Roch. Deux rangs de vingt stalles et d’anciennes tapisseries représentant le martyre de saint Denys décoraient le chœur. La crypte, dont l’entrée était fermée par une grille de fer, possédait deux chapelles. Les moines possédaient dans le cloître de Notre-Dame un petit enclos qui leur servait de cimetière. En 1695, le prieuré périclitait toutefois et il fut réuni au séminaire de Saint-François-de-Sales qui venait de se fonder au faubourg Saint-Marcel. En 1704, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, entérine cette situation en supprimant le prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre et en unissant tous ses biens audit séminaire. Les bâtiments du prieuré & l’église furent fermés en 1791 par les révolutionnaires, puis, devenus biens nationaux, furent vendus & lotis en 1798 et démolis en 1810. Saint-Denis-de-la-Chartre constituait la 5ème étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis.

  3. Mercredi de la première semaine de Carême (Mercredi des Quatre-Temps) : station à l’église prieurale de Saint-Eloi près le Palais (Sanctus Eligius prope Palatium).
    Ancienne façade de Saint-Eloi du Palais remontée sur Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

    Ancienne façade de Saint-Eloi du Palais remontée sur Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

    Ce prieuré de femmes avait été fondé au centre de l’Ile de la Cité par saint Eloi en 632, il y réunit 300 religieuses sous la direction de sainte Aure. L’église et le couvent étaient alors dédiés à saint Martial. En 1107, Galon, évêque de Paris, le transforma en prieuré d’hommes en y faisant venir un prieur et douze moines de l’abbaye bénédictine de Saint-Maur-des-Fossés. Lors de cette réforme, l’église monastique fut coupée en deux : le chœur devint église paroissiale sous le nom de Saint-Martial et la nef église prieurale sous le nom de Saint-Eloi. En 1530, le prieuré fut rattaché – en même temps que l’abbaye de Saint-Maur – à l’évêché de Paris, puis fut dévolu aux Barnabites en 1632. Ceux-ci firent reconstruire l’église et les bâtiments conventuels en 1701 et élever une magnifique nouvelle façade, œuvre de Jean-Sylvain Cartaud, en 1704-1705. À la révolution, le couvent fut fermé en 1790, et l’église transformée en atelier de fonderie monétaire puis en dépôt des comptabilités de France et enfin en dépôt du mobilier de l’état (1852). Elle fut détruite en 1858 par le baron Haussmann et remplacée par une partie des bâtiments de la Préfecture de Police. La façade, œuvre de Cartaud, fut sauvée et remontée pierre par pierre en 1863 par Victor Baltard sur l’actuelle église Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

  4. Vendredi de la première semaine de Carême (Vendredi des Quatre-Temps) : station à l’église de Saint-Barthélémy près le Palais (Sanctus Bartholomeus prope Palatium).
    Saint-Barthélémy avec sa nouvelle façade construite sous Louis XVI.

    Saint-Barthélémy avec sa nouvelle façade construite sous Louis XVI.

    Cette église remontait au Vème siècle & était tenue pour l’une des plus anciennes de Paris. Reconstruite vers 890 par Eudes, comte de Paris, qui en fait une collégiale de chanoines, elle fut agrandie vers 965 par Hugues Capet qui y dépose plusieurs reliques bretonnes venues se mettre à l’abri des attaques vikings. Parmi celles-ci figurait le corps de saint Malgoire, évêque de Dol, la collégiale accueille les moines réfugiés de l’abbaye de Saint-Magloire de Léhon et devient Saint-Barthélémy-Saint-Magloire. Les moines et la précieuse relique de saint Magloire s’étant établis définitivement en 1138 sur la rive droite de la Seine, Saint-Barthélémy reprend son ancien nom et devient paroisse, paroisse royale même du fait de sa proximité avec le palais de la Cité. Elle est reconstruite de nombreuses fois (au XIVème siècle, en 1550, 1730, 1736, 1740). En 1772, Louis XVI ordonne qu’elle soit entièrement reconstruite, mais la Révolution française entraine l’interruption des travaux. Seule la façade, arborant les armes royales, était alors achevée. Devenue bien national, elle est vendue le 12 novembre 1791 et détruite l’année suivante. Sur son emplacement s’élève désormais le tribunal de commerce de Paris.

  5. Lundi de la seconde semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Benoît-le-Bétourné au quartier Saint-Jacques (Sanctus Benedictus beneversi in vico Sancti Iacobi).
    Cloître et église de Saint-Benoît-le-Bétourné en 1810.

    Cloître et église de Saint-Benoît-le-Bétourné en 1810.

    Cette église fut fondé au VIème siècle et dédiée aux martyrs syriens Serge et Bacchus, puis passa sous le patronage de saint Benoît de Nursie au XIIIème siècle. Pendant le règne de saint Louis, le cloître accueillait un marché public. Le roi autorisa également les chanoines de Notre-Dame à percevoir dans ce marché un droit sur le pain et le vin. Les granges du vaste cloître de Saint-Benoit permettait de stocker les redevances en grains et en vins dues aux chanoines. Cette église fut curieusement construite à l’origine sans respecter l’orientation traditionnelle de la prière, de sorte que le sanctuaire et le maître-autel se trouvaient à l’Ouest (et ce fut sans doute la seule église ancienne de Paris a avoir été construite de façon désorientée). François Ier la fit remanier au commencement du xvième siècle afin de placer le sanctuaire et l’autel à l’Orient, selon le sens habituel imposé par les canons liturgiques. On la surnomma alors Saint-Benoît-le-Bistourné (pour « tourné deux fois ») ou Saint-Benoît-le-Bétourné (« bétourné » signifiant « bien tourné »), nom qui est resté. Charles Perrault y est inhumé en 1703. L’église est transformée en magasin à fourrage en 1790 par les révolutionnaires, puis détruite en 1831 pour faire place au théâtre du Panthéon, lui-même rasé en 1854 pour permettre le percement de la rue des Écoles. Le seul vestige subsistant est l’ancien portail principal de l’église qu’on peut voir sur la façade Nord de l’hôtel de Cluny, dans le jardin. Saint-Benoît-le-Bétourné constituait la 3ème étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis (qui y aurait célébré la messe et prêché sur la Trinité).

  6. Mercredi de la seconde semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Etienne-des-Grès près la Porte Saint-Jacques (Sanctus Stephanus de gressibus prope portam Sancti Iacobi).
    Saint-Étienne-des-Grès avant la révolution.

    Saint-Étienne-des-Grès avant la révolution.

    Cette très ancienne église dont la tradition rapporte la fondation à saint Denys lui-même, est mentionnée dans les Annales de Saint-Bertin en 857 comme étant située hors des murs de la ville, non loin de la Porte Saint-Jacques. Elle était située au coin de la rue Saint-Jacques et de l’ancienne rue Saint-Étienne des Grès (actuelle rue Cujas) dans le Vème arrondissement. L’église est donnée au XIème siècle par le roi Henri Ier à l’évêque de Paris, qui y établit un chapitre. Placée désormais sous la protection de la cathédrale, elle est l’une des « quatre filles de Notre-Dame » : ce titre donnait au curé le titre de « cardinal de Paris », et ainsi d’assister l’évêque en se tenant aux cardes (aux coins) de l’autel avec les autres prêtres cardinaux lors des messes des grandes solennités de Noël, de Pâques et de l’Assomption. Le chapitre comportait douze prébendes et une chèvecerie (le chevecier est le chanoine chargé de l’entretien du chevet d’une église, de la garde de son trésor et de son luminaire), qui étaient à la collation des chanoines de Notre-Dame, personnellement à tour de rôle (in turno). De cette époque dataient le clocher & la chapelle de Notre-Dame de Bonne-Délivrance. Le qualificatif de Grès apparaît pour la première fois dans une charte de 1219, probablement pour la distinguer de Saint-Étienne-du-Mont, fondée vers cette époque. Ce terme se rapporte aux degrés (de gressibus) qu’il fallait monter pour entrer dans l’église par la porte de la rue Saint-Jacques. Au XIVème siècle son portail fut refait et se voyait toujours à la révolution. A partir du XIVème toujours, la statue de Notre-Dame de Bonne-Délivrance devient l’objet d’une vénération particulière, qui prend un grand éclat au cours des guerres de religion où elle est invoquée comme victorieuse de toutes les hérésies. En 1533, la confrérie de la Charité de Notre-Dame de Bonne-Délivrance est fondée. Dotée par le Saint-Siège de nombreuses indulgences, elle compte bientôt 12.000 adhérents, dont le roi Louis XIII et la reine Anne d’Autriche qui s’y enrôlent en 1622. François de Sales, qui se croyait damné, retrouve la paix et la confiance aux pieds de cette statue de Notre-Dame de Bonne-Délivrance. En souvenir fut érigée en 1692 dans l’église une chapelle Saint-François-de-Sales. Ce succès ne va pas sans dissensions entre les chanoines de Saint-Étienne-des-Grès et la confrérie : celle-ci est d’ailleurs dissoute par le parlement de Paris en 1737 avant d’être rétablie en 1774. La statue miraculeuse de Notre-Dame de Bonne-Délivrance est actuellement conservée au couvent des Sœurs de Saint Thomas de Villeneuve de Neuilly-sur-Seine. Saint-Etienne-des-Grès fut fermée le 12 juillet 1790 et détruite en 1792. Quelques restes de ses murs extérieurs et de leurs contreforts ont subsisté jusqu’à l’extension de la Faculté de Droit en 1876. Son bénitier était fameux car surmontée de la fameuse inscription paléochrétienne ΝΙΨΟΝΑΝΟΜΗΜΑΤΑΜΗΜΟΝΑΝΟΨΙΝ, palindrome en grec signifiant « Lave tes péchés et pas seulement ton visage », comme sur un pilier de Sainte-Sophie de Constantinople. Saint-Etienne-des-Grès constituait la 2nde étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis, on pouvait y vénérer la relique de sa crosse.

  7. Vendredi de la seconde semaine de Carême : station à l’église prieurale de Notre-Dame-des-Champs au Faubourg Saint-Jacques (Beata Maria de Campis in suburbio Sancti Iacobi).
    L'église de Notre-Dame des Champs et son couvent de carmélites au XVIIème siècle.

    L’église de Notre-Dame des Champs et son couvent de carmélites au XVIIème siècle.

    La tradition rapporte que saint Denys s’était d’abord fixé à cet endroit à son arrivée à Lutèce et y avait prêché l’amour de la Vierge Marie. Après la conversion de la région parisienne au christianisme, une église fut édifiée & dédié à la Vierge Marie à partir des ruines d’un ancien temple romain à Mercure. Cette église fut ensuite baptisée Notre-Dame-des-Vignes, l’endroit étant à l’époque entouré de vignobles. Le roi Robert le Pieux (996-1031) fit agrandir Notre-Dame-des-Vignes pour honorer le lieu où saint Denys aurait célébré les saints mystères puis l’église devint peu après un prieuré des bénédictins de l’abbaye de Noirmoutier. Les moines arrachèrent les vignes environnantes et renommèrent l’église « Notre-Dame-des-Champs ». Il subsiste une crypte de ce sanctuaire dans les sous-sols de l’immeuble du n°14bis de l’actuelle rue Pierre-Nicole. En 1604, les bénédictins cédèrent Notre-Dame-des-Champs à la duchesse d’Orléans-Longueville, qui y installa des carmélites venant d’Espagne, lesquelles firent de leur monastère l’un des plus célèbres du XVIIème siècle. Ce fut là que se retirèrent entre autres Mademoiselle de La Vallière et Madame de Montespan. À la Révolution, le couvent des Carmélites fut fermé et l’église détruite, et il n’en resta que le souvenir, perpétué par la rue Notre-Dame-des-Champs. En 1858, on créa pour le quartier une paroisse – détachée de Saint-Sulpice – qui reçut naturellement le nom de Notre-Dame-des-Champs, avec comme lieu de culte provisoire une chapelle en bois située aux n°153 et 155 de la rue de Rennes. La première pierre d’une nouvelle église fut posée le 17 mars 1867 et, huit ans plus tard, le 31 octobre 1876, l’église reçut sa bénédiction. D’inspiration néo-romane, sa construction fut confiée à Léon Ginain. Elle reçut sa dédicace le 25 mars 1912 des mains du cardinal Amette, archevêque de Paris. Notre-Dame-des-Champs constituait la 1ère étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis.

  8. Lundi de la troisième semaine de Carême : station à l’église abbatiale de Sainte-Geneviève-du-Mont en l’Université (Sancta Genovefa de Monte in Universitate).
    Saint-Etienne-du-Mont à gauche et l'ancienne Abbatiale Sainte-Geneviève à droite.

    Saint-Etienne-du-Mont à gauche et l’ancienne Abbatiale Sainte-Geneviève à droite.

    La célèbre grande abbaye parisienne fut fondée en 502 par le roi Clovis et son épouse la reine sainte Clotilde sur le mons Lucotitius où se trouvait déjà un cimetière, sous le nom de monastère des Saints-Apôtres (car dédié initialement aux apôtres Pierre et Paul). Sainte Geneviève avait l’habitude d’y venir prier et empruntait pour cela un chemin devenu par la suite la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. À sa mort en 512, son corps fut enterrée dans la crypte de l’église abbatiale aux côtés de celui du roi Clovis qui y reposait depuis l’année précédente ; ils y furent rejoints vers 545 par la reine sainte Clotilde. Plusieurs conciles y furent tenus aux VIème et VIIème siècles, notamment celui de 577 contre Prétextat, évêque de Rouen. Ravagée par les invasions vikings en 857, l’abbaye ne fut reconstruite qu’au début du XIIème siècle par Étienne de Tournai, elle relevait alors de l’ordre de Cluny. Lors du procès des Templiers, une commission pontificale siège dans l’abbaye du 8 août 1309 au 5 juin 1311 : plus de 589 templiers viennent y défendre leur ordre. Le 24 juin 1667, le cercueil en cuivre de Descartes y fut déposé sous un monument de marbre. L’Abbatiale était célèbre pour posséder les reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris et de grandes processions avec la châsse de sainte Geneviève marquèrent les heures les plus tragiques de l’histoire de la ville et de la France. Comme siège de la congrégation des abbayes augustiniennes dites des Génovéfains, l’abbaye eut une grande influence dans toute l’Europe à partir du XVIIème siècle. Cette congrégation des abbayes augustiniennes initiée par le cardinal de la Rochefoucauld, abbé de Sainte-Geneviève, avait pour but d’introduire dans les abbayes augustiniennes les réformes demandées par le concile de Trente. Au XVIIIème l’ancienne abbatiale tombait en ruines et le roi Louis XV – à la suite d’un vœu au cours d’une maladie en 1744 – décida de la construction d’une vaste basilique neuve devant remplacer l’ancienne église et construite plus à l’Ouest sur les jardins de l’Abbaye. Le projet confié à l’architecte Soufflot démarra en 1758 et s’acheva en 1790. Le 4 avril 1791 cependant, l’Assemblée constituante désacralisa l’église Sainte-Geneviève et la transforma en « Panthéon des grands hommes ». Ce qui restait de l’ancienne abbatiale fut démoli en 1807 pour percer la rue Clovis. De l’église initiale, il ne subsiste plus que le clocher, connu actuellement sous le nom de « tour Clovis », située dans l’enceinte du lycée Henri-IV, lui-même constitué par les anciens bâtiments conventuels de l’abbaye, datant des XIIIème et XVIIème siècles. Napoléon Ier rend le bâtiment au culte catholique par le décret du 20 février 1806, mais la Monarchie de Juillet la désacralise à nouveau pour en refaire un Panthéon. Le futur Napoléon III redonne le bâtiment au culte par décret du 6 novembre 1851 et la IIIème République supprime celui-ci le 19 juillet 1881.

  9. Mercredi de la troisième semaine de Carême : station à l’église abbatiale de Saint-Victor, audit faubourg (Sanctus Victor in suburbio ejusdem).
    L'Abbaye de Saint-Victor en 1655 - gravure de Mérian.

    L’Abbaye de Saint-Victor en 1655 – gravure de Mérian.

    Vers 1108, le célèbre théologien Guillaume de Champeaux se retire de l’enseignement avec quelques disciples dans un ermitage abandonné, près d’une chapelle dédiée à saint Victor, au pied de la montagne Sainte-Geneviève. En 1113, lorsque Guillaume est élu évêque de Châlons-sur-Marne, Louis VI le Gros transforme le petit ermitage en abbaye richement dotée et l’année suivante, le pape en confirme la fondation. Le successeur de Guillaume fut Gilduin, le plus cher de ses disciples et confesseur du roi. Natif de Paris, il en sera l’abbé de 1113 à 1155, écrivant une règle – le Liber ordinis Sancti Victoris -, caractérisée par un ascétisme rigoureux, où domine le silence et le travail manuel. En raison de la personnalité de ses fondateurs, Saint-Victor devient très vite un foyer intellectuel de premier plan : son école préfigura et contribua à la fondation de l’Université de Paris au siècle suivant. Saint Bernard de Clairvaux (1090 † 1153) ou saint Thomas Becket (1118 † 1170) y faisaient retraite, et les évêques de Paris y avaient un appartement. A la mort de son premier abbé Gilduin en 1155, l’abbaye possédait déjà 44 fondations, et une lettre du pape Grégoire IX du 2 juillet 1233 liste 70 maisons-filles, non seulement en France septentrionale, mais en Italie, en Angleterre et même au Danemark. En 1237, une chaire de théologie, liée à l’Université de Paris, y est créée. Au début du XIVème siècle la plupart des bâtiments du XIIème sont détruits et remplacés par de nouveaux locaux plus vastes, mieux éclairés. À partir de 1350 néanmoins, l’abbaye connait des difficultés et malgré plusieurs réformes, elle est finalement absorbée en 1633 par sa grande rivale de la Congrégation de France des Génovéfains. L’Abbaye de Saint-Victor est supprimée en 1790, mais l’église abbatiale est érigée en paroisse en 1791, puis les bâtiments sont vendus comme biens nationaux, avant d’être finalement démolis en 1811. Ils se situaient sur le site de l’actuelle université Jussieu et de la Ménagerie du Jardin des plantes. Un des derniers vestiges de l’enceinte de l’abbaye, la tour dite « d’Alexandre », contre laquelle se dressait la fontaine Saint-Victor, a été détruit avec cette dernière en 1840.

  10. Vendredi de la troisième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Marcel, audit faubourg (Sanctus Marcellus in suburbio ejusdem).
    La collégiale Saint-Marcel sur le plan de Turgot de 1739.

    La collégiale Saint-Marcel sur le plan de Turgot de 1739.

    Saint Marcel est le neuvième évêque de Paris dont le nom nous soit parvenu. Il est né en 505 à Paris, sur l’Île de la Cité, dans une humble famille vivant près du Petit-Pont. Devenu évêque de Paris, il protégea sainte Geneviève et, thaumaturge, réalisa de nombreuses guérisons. Saint Marcel est avec saint Denys et sainte Geneviève le troisième protecteur de Paris. A sa mort le 1er novembre 436 sous le règne de l’empereur romain Théodose II, il fut inhumé à la sortie Sud-Est de la Paris dans l’un des cimetières qui longeaient l’ancienne voie romaine puis sur sa tombe on éleva peu après une première église qui fut progressivement entourée d’habitations. Au VIème siècle, ce lieu rassembla suffisamment de maisons pour que Grégoire de Tours le qualifiât de vicus et c’est l’origine du Faubourg Saint-Marcel (dans les actuels Vème et XIIIème arrondissements). Cette première église fut détruite à la fin du IXème siècle, lors des invasions normandes, mais les reliques de saint Marcel avaient pu être mise à l’abri dans la cathédrale qui les a conservées. Vers 1040 une nouvelle église s’élève sur les ruines de l’ancienne et devient collégiale en 1158. Cette collégiale possédait de grandes dimensions : une nef longue de 50 mètres environ, large de 38 mètres au niveau du transept, sa crypte renfermait toujours le tombeau du saint. Pierre Lombard, 72ème évêque de Paris et précepteur de Philippe de France, fils de Louis VI y est inhumé en 1160. Jusqu’au XVIIème siècle, la collégiale demeure hors des murs de Paris. Elle fut fermée à la révolution en 1790 puis détruite en 1806. Ses derniers vestiges ont disparu lors du percement du boulevard Saint-Marcel et de la rue de la Collégiale (dont les noms rappellent son souvenir), à l’exception toutefois d’une de ses tours qui a subsisté jusqu’en 1874. Aujourd’hui, une borne de la ville de Paris, établie sur le boulevard Saint-Marcel vers le numéro 81, rappelle l’existence de l’antique collégiale aux passants.

  11. Lundi de la quatrième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Germain l’Auxerrois entre le Louvre & le Pont-Neuf (Sanctus Germanus Antissiodorensis inter Luparam & Pontem novum).
    Turpin de Crissé, la procession de la Fête-Dieu sortant de Saint-Germain-L'Auxerrois.

    Turpin de Crissé, la procession de la Fête-Dieu sortant de Saint-Germain-L’Auxerrois. 1830.

    Une première église aurait été construite à cet emplacement du temps des différents passages à Paris de saint Germain d’Auxerre (418 † 448), lequel avait confirmé la vocation de sainte Geneviève. Cette église fut rebâtie en 540 et placée sous l’invocation de saint Germain d’Auxerre, par le roi Childebert Ier et la reine Ultrogothe. Une seconde reconstruction fut ordonnée Chilpéric Ier, mais l’assassinat du roi en 584 laissa les travaux inachevés. Cette église du VIème siècle avait la forme d’une rotonde, aussi l’appela-t-on longtemps Saint-Germain-le-Rond, pour la distinguer de l’abbatiale de Saint-Germain-des-Près sur la rive gauche de la Seine (qui conservait, elle, les reliques de saint Germain de Paris). Cette église antique fut détruite lors du siège de Paris par les Vikings en 885-886, puis rebâtie au XIème siècle sous le roi Robert II le Pieux. Il ne subsiste aucune trace visible de l’église du roi Robert. Au XIIème on édifie la tour romane du chevet, encore visible aujourd’hui (elle était surmontée d’une flèche qui fut abattue vers 1754 et remplacée par la balustrade actuelle). Le portail principal tombant en ruine, le bâtiment fut à nouveau reconstruit à la fin du XIIIème siècle sous le règne de Philippe IV le Bel (il en subsiste le vaisseau central et le premier collatéral du chœur, les parties latérales du flanc droit de la nef et le portail). C’est alors qu’apparaît la première appellation « Saint-Germain-l’Auxerrois ». Elle devient l’église attitrée de la famille royale lorsque les Valois s’installent à nouveau au Louvre, au XIVème siècle, détrônant Saint-Barthélémy sur l’Ile de la Cité comme paroisse des rois de France. A cette époque sont édifiés le portail occidental, le chœur et la chapelle de la Vierge. De 1420 à 1425, on reconstruit le vaisseau central et les bas-côtés de la nef à l’exception de la chapelle de la Vierge. De 1431 à 1439, le maître maçon Jean Gaussel bâtit le porche et les chapelles du flanc gauche de la nef. En 1541 le jubé est construit sur les plans de Pierre Lescot (ce magnifique jubé fut détruit en 1745 lors de la vague de « jubéoclasme » qui frappa la France et Paris en particulier). Molière s’y marie le 20 février 1662 & Rameau le 25 février 1726. Le XVIIIème siècle s’attache à mettre l’église au goût du jour : en 1728, les vitraux sont remplacés par des grisailles, en 1756, l’architecte Claude Bacarit et son beau-frère, le sculpteur Louis-Claude Vassé classicisent le chœur de l’église, qui est orné en 1767 des grilles du serrurier Pierre Deumier. Au début de la Révolution, après le retour forcé de la famille royale de Versailles aux Tuileries, le futur Louis XVII y fait sa première communion. Sous la Terreur, Saint-Germain-L’Auxerrois est vidée de son contenu et convertie en magasin de fourrage, puis en imprimerie, en poste de police, et enfin en fabrique de salpêtre. En 1795, le culte théophilanthropique qu’on y célèbre achève de la profaner. L’église est rendue au culte véritable en 1802 et restaurée par Jean-Baptiste Lassus et Victor Baltard entre 1838 & 1855. Elle a pu en effet échapper aux destructions du baron Haussmann (protestant, celui craignait qu’on puisse lui reprocher d’avoir ordonné la démolition d’un bâtiment historique aussi emblématique, depuis lequel avait été donné le signal de la Saint-Barthélémy). Cependant, après démolition des vieux immeubles qui l’entouraient, un vaste espace avait été dégagé face à la colonnade du Louvre mais l’église se retrouvait posée en décrochement sur un des côtés, donnant un air inesthétique à l’ensemble. Pour rééquilibrer le tout, Haussmann demande à l’architecte Jacques Hittorff de construire un bâtiment s’inspirant de l’édifice religieux pour abriter la mairie du Ier arrondissement. Hittorff reproduit presque à l’identique la façade principale de l’église (un porche surmonté d’une rosace) qu’il flanque de constructions semblables aux immeubles de cette époque. Entre la vieille église et la nouvelle mairie, Théodore Ballu, Prix de Rome en 1840, fait construire un campanile (ou beffroi) de style néo-gothique flamboyant relié de part et d’autre aux deux édifices par deux portes du même style. Commencés en 1858, l’ensemble architectural est achevé en 1863 et c’est l’état que nous connaissons aujourd’hui.

  12. Mercredi de la quatrième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Sainte-Opportune rue Saint-Denis (Sancta Opportuna in vico Sancti Dionysii).
    Sainte-Opportune sur le plan de Turgot de 1739.

    Sainte-Opportune sur le plan de Turgot de 1739.

    La fondation de cette église remonte à une chapelle dédiée à Notre-Dame-des-Bois, bâtie au Bas-Empire, époque pendant laquelle la partie Nord-Ouest de Paris était encore couverte par la forêt de Rouvray (dont le bois de Boulogne n’est qu’un vestige). Au IXème siècle, l’évêque de Sées en Normandie, chassé de son pays par les Vikings, se réfugie à Paris et dépose dans cette église des reliques de sainte Opportune (une côte et un bras), abbesse de l’Abbaye d’Almenêches près de Sées, morte en 770. Des miracles attribués à l’intercession de cette sainte s’y multiplient, aussi l’église attire-t-elle très rapidement des pèlerinages. Louis le Bègue (846 † 879) lui ayant fait donation des terres voisines au nord (les Champeaux, c’est-à-dire les actuelles Halles), on remplaça la chapelle par une église entourée d’un cloître et qui reçut un chapitre de chanoines. Au XIIème siècle, Sainte-Opportune devint église paroissiale, sur un territoire assez limité. Louis VII (1120 † 1180) attribue à cette église la seigneurie sur tous les prés et bois jusqu’à Montmartre. L’église fut reconstruite aux XIIIème et XIVème siècles. Devenue bien national après sa suppression en 1790, elle fut vendue le 24 novembre 1792 comme carrière de pierre et rapidement détruite. Son souvenir subsiste au Sud des Halles au travers des noms des deux rues Sainte-Opportune & des Lavandières-Sainte-Opportune ainsi que de la place Sainte-Opportune, qui occupe le terrain de l’ancien cloître. Une petite statue de la sainte orne toujours une des façades de celle-ci.

  13. Vendredi de la quatrième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Merri rue Saint-Martin (Sanctus Medericus in vico Sancti Martini).
    Le chœur de l'église Saint-Merri.

    Le chœur de l’église Saint-Merri.

    A cet emplacement s’élevait l’oratoire antique de Saint-Pierre-des-Bois. Saint Médéric (dont Merry ou Merri est une variante), abbé de Saint-Martin d’Autun, était venu accomplir un pèlerinage à Paris auprès des tombeaux de saint Denis et de son compatriote autunois saint Germain. Fatigué et malade, il choisit de s’établir sur la rive droite de la Seine dans un pauvre ermitage situé près de cet chapelle de Saint-Pierre-des-Bois ; c’est là qu’il mourut le 29 août 700 et fut enseveli dans cette chapelle. De nombreux miracles s’accomplissent sur sa tombe, de sorte qu’en 884, Gozlin, évêque de Paris fait exhumer et mettre en châsse les restes de saint Merri (l’élévation des reliques sur les autels était alors la forme que revêtait la canonisation d’un saint). Au Xème siècle, cette chapelle devenue trop petite et tombant en ruines, fut reconstruite et transformée en basilique par un officier royal, Eudes le Fauconnier (lors de la reconstruction de l’église au XVIème siècle, on découvrit dans le vieux cimetière le squelette d’un guerrier chaussé de bottes de cuir doré, avec l’inscription : « Hic jacet vir bonæ memoriæ Odo Falconarius fundator hujus ecclesiæ »). Saint Merri devient alors le saint patron de la rive droite. Vers 1010, l’évêque de Paris, Renaud de Vendôme, en fait don au chapitre de la cathédrale. Devenue collégiale, l’église est desservie par une communauté de sept chanoines issus du chapitre cathédral & dirigés par un chevecier ; tous doivent prêter serment de fidélité au chapitre cathédral et sont astreints à résidence au cloître. Ils doivent recevoir la prêtrise s’ils ont cure d’âmes. Avec le Saint-Sépulchre, Saint-Benoît-le-Bétourné et Saint-Etienne-des-Grès, Saint-Merry est ainsi l’une des quatre « filles de Notre-Dame » et la seule subsistante aujourd’hui. En 1200, l’église est érigée en paroisse sous le nom de Saint-Merri et son curé est cardinal de Paris. L’église accueillit l’écrivain et poète italien Boccace, ou encore Saint Edmond, futur archevêque de Cantorbéry, tous deux paroissiens. L’édifice actuel a été édifié entre 1515 et 1612. La crypte, la nef, et les bas-côtés datent de 1515-1520, les bras et la croisée du transept de 1526-1530, le chœur et l’abside – œuvre du maître-maçon Pierre Anglart – furent terminés en 1552, tandis que les travaux s’achèvent en 1612, lorsque le clocher est surélevé d’un étage (un incendie en 1871, détruisit ce troisième étage). Comme à Saint-Germain-l’Auxerrois, le XVIIIème siècle entend mettre l’église au goût du jour, non sans un réel succès : le jubé de 1558 est détruit en 1709 (une des premières manifestation du jubéoclasme dans notre capitale), une vaste chapelle de la communion fut édifiée en 1743 par Pierre-Louis Richard, sur les plans de Gabriel-Germain Boffrand (cette chapelle était primitivement séparée de l’église, mais Richard établit l’accès entre les deux bâtiments en 1760), les frères Slodtz sont chargés en 1759 de remanier profondément le chœur dont les arcs brisés sont cintrés et recouvert comme les piliers d’un placage de marbre et de stuc. Le sol est recouvert d’un magnifique dallage de marbre, le mobilier est renouvelé et les vitraux sont en partie remplacés par des grisailles. Fermée en 1793 par la révolution, l’église devient une fabrique de salpêtre. De 1797 à 1801, des théophilanthropes en font le « temple du Commerce ». Elle finit par être rendue au culte véritable en 1803. En octobre 2013, Saint-Merri a été inscrite sur la liste des monuments en péril du Fonds mondial pour les monuments. Ses décors, classés monument historique, sont aujourd’hui gravement menacés.

  14. Lundi de la semaine de la Passion : station à l’église abbatiale de Saint-Magloire rue Saint-Denis (Sanctus Maglorius in vico Sancti Dionysii).
    Jules-Adolphe Chauvet - Ruines de Saint-Magloire vers 1842, avant leur destruction par la monarchie de Juillet pour le percement de la rue Rambuteau.

    Jules-Adolphe Chauvet – Ruines de Saint-Magloire vers 1842, avant leur destruction par la Monarchie de Juillet pour le percement de la rue Rambuteau.

    Saint Magloire vécut à la fin du VIème siècle et fait partie des nombreux saints de la Bretagne insulaire qui traversèrent alors la Manche pour évangéliser la Bretagne continentale. Il était né dans le Glamorgan au Pays de Galles & fut formé par saint Iltud. Cousin de saint Samson, il lui succéda sur le siège archiépiscopal de Dol, avant de renoncer à cette charge en faveur de saint Budoc pour aller se retirer sur l’île de Sercq & y mener la vie monastique à la tête de soixante-deux disciples jusqu’à sa mort. Les reliques du saint homme furent translatées de Sercq à l’Abbaye de Léhon (près de Dinan) sous le règne de Nominoë, roi de Bretagne mort en 851 (sans doute en raison des premières invasions des Vikings). Vers 910, les Vikings font leur apparition dans la région de Dinan, les moines s’enfuient alors à Paris en emportant les reliques de saint Magloire et fondent avec l’appui du roi Hugues Capet une nouvelle abbaye Saint-Magloire dans la capitale sur la rive droite de la Seine, abbaye qui deviendra leur maison mère après le retour de moines à Léhon. En 1318, le saint corps est renfermé dans une magnifique chasse d’argent. En 1572, Catherine de Médicis décide de réinstaller les moines de Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Les reliques de saint Magloire et de ses disciples sont alors transférés dans l’hôpital de Saint-JAcques qui devient un couvent. Ces reliques seront enterrées secrètement sous la révolution, et ne seront retrouvées qu’en 1835, lors de la pose du nouveau maître-autel de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L’ancienne abbatiale de Saint-Magloire, rive droite (située à l’actuel n°82 de la rue Saint-Denis) fut détruite à la révolution. La Monarchie de Juillet supprima les dernières ruines de Saint-Magloire en faisant percer la rue Rambuteau.

  15. Mercredi de la semaine de la Passion : station à l’église abbatiale de Saint-Martin rue dudit (Sanctus Martinus in vico ejusdem).
    Le chevet de Saint-Martin-des-Champs - chefs d'œuvre du roman tardif du XIIème siècle.

    Le chevet de Saint-Martin-des-Champs – chef-d’œuvre du roman tardif du XIIème siècle.

    Des fouilles archéologiques menées en 1993 en 1994 ont révélé la présence d’une basilique funéraire mérovingienne construite au VIème ou VIIème siècle, et mentionnée pour la première fois dans une charte de 709. Une abbaye fut fondée, annexée à cette basilique, à une époque indéterminée. À la fin du IXème siècle, l’ensemble fut dévasté par les Normands. En 1059 et 1060, le roi Henri Ier y fonda une collégiale avant de mourir. Le chantier fut poursuivi par son fils Philippe Ier, et la dédicace, en l’honneur de saint Martin de Tours, en fut célébrée le 29 mai 1067. À la mort du premier doyen du chapitre de chanoines en 1079, Philippe Ier donna l’église et le temporel du chapitre à l’abbaye de Cluny, qui était déjà présente dans la région avec son prieuré de Longpont. Saint Hugues, abbé de Cluny, désigne alors Ourson comme premier prieur de Saint-Martin-des-Champs. Deux clochers flanquant l’abside sont élevées quelques années après l’arrivée des moines clunisiens. Le clocher du sud et des vestiges de son absidiole sont actuellement les seuls vestiges qui subsistent de ces débuts du prieuré. Rapidement, le prieuré Saint-Martin-des-Champs devient l’un des plus importants et des plus riches de l’ordre, notamment grâce à la protection des rois Louis VI de France et Henri Ier d’Angleterre. Au début du XIIème siècle, trente prieurés répartis sur une dizaine de diocèses dépendent déjà de Saint-Martin-des-Champs, qualifié dès lors de fille de Cluny. Son domaine s’étend même en partie en Angleterre. Selon Pierre le Vénérable, le nombre de ses moines atteint alors les trois cents. Sous l’impulsion du prieur Thibaud II (1132-1142), futur évêque de Paris en 1143, l’enceinte de l’abbaye est fortifiée, et la construction du splendide chœur de l’église – chef-d’œuvre du roman tardif – est entreprise vers 1134 ou 1135. Sous le priorat de Baudoin (probablement entre 1225 et 1235), un cloître gothique est élevé au nord de l’église. Le nouveau réfectoire, chef-d’œuvre du gothique rayonnant, est apparemment édifié à cette époque. Un quatrième grand chantier a lieu pendant le règne de saint Louis : la construction d’une nouvelle enceinte fortifiée, dont plusieurs tours et des portions de mur sont toujours visibles rue du Vertbois. En effet, comme son nom le laisse entendre, Saint-Martin-des-Champs se situe alors à l’extérieur de l’enceinte de Philippe Auguste. Il sera par contre inclus dans l’enceinte de Charles V. En 1426, Philippe de Morvilliers, premier président du parlement de Paris, fit établir avec sa femme Jehanne du Drac des lettres d’une fondation funéraire en faveur de Saint-Martin-des-Champs et dote l’église d’un mobilier fastueux. Sous Henri III, un portail monumental, donnant accès à la cour du monastère, est élevé en bordure de la rue Saint-Martin. En 1626, François Mansart décore l’église d’un imposant maître-autel. La construction d’un cloître dorique en place du gothique, entreprise en 1702 sur les plans de Pierre Bullet, s’achève en 1720. La plupart des bâtiments médiévaux sont remplacés de fur et à mesure, sous la direction de plusieurs architectes successifs, dont Jacques-Germain Soufflot. Le nouveau dortoir est terminé en 1742. En 1769, la façade de l’église est refaite dans le style jésuite par l’architecte Sylvain Edmé Bonnamy. Sous la révolution, le prieuré est fermé dès 1790, et déclaré bien national. On envisage de le transformer en manufacture d’armes, mais un décret du 22 juin 1798 attribue finalement une partie des bâtiments de l’ancien prieuré Saint-Martin-des-Champs au nouveau Conservatoire des Arts & Métiers. L’église n’en fait pas partie dans un premier temps, mais est incluse dans le projet le 2 avril 1799. Le bâtiment n’a jamais été rendu au culte depuis.

  16. Vendredi de la semaine de la Passion : station à l’église abbatiale de Saint-Marie de Montmartre (Sancta Maria de Monte Martyrum).
    L'Abbaye royale de Montmartre avec les deux abbatiales, la haute et la basse - Etienne Martellange - 1625.

    L’Abbaye royale de Montmartre avec les deux abbatiales, la haute et la basse – Etienne Martellange – 1625.

    Le choix de l’église de cette ultime station quadragésimale n’est sans doute pas étranger au fait que le rit parisien célébrait en ce Vendredi de la Passion (avec Gloria & Credo) la fête de la compassion de Notre-Dame (fête plus connue aujourd’hui sous le nom de Notre-Dame des Sept Douleurs). Depuis au moins le VIème siècle, un lieu de culte dédié à saint Denys existait à Montmartre (autrement dit le Mont des Martyrs où Denys, Rustique & Eleuthère avaient subi la décapitation). De cette basilique mérovingienne subsistent dans l’église actuelle cinq chapiteaux et quatre colonnes en marbre, lesquelles provenaient d’un temple païen antique. La basilique fut ravagée par les Normands sous le siège de Paris en 885, puis par un ouragan en 944, mais fut apparemment réparée après chaque sévice subi. En 1134 le roi Louis VI le Gros décida d’y fonder une abbaye, en réparation d’un conflit qui l’avait opposé au Saint-Siège. L’année précédente, il avait échangé avec Saint-Martin-des-Champs l’église de Saint-Denis-de-la-Chartre sur l’Ile de la Cité contre 13 hectares de possessions que les moines clunisiens avaient à Montmartre : des vignes, des pressoirs, des moulins, un verger, un hameau, des vestiges antiques, une église au sommet de la butte et, à mi-pente, une nécropole datant des premiers chrétiens, ainsi qu’une petite chapelle consacrée au martyre de Saint-Denis (le Sanctum Martyrium). L’église – l’actuelle église Saint-Pierre-de-Montmartre – fut alors restaurée, des bâtiments conventuels furent construits à l’Est et au Sud de celle-ci, et la nouvelle abbaye fut confiée à des Bénédictines venues de Saint-Pierre-des-Dames de Reims. La dédicace de la nouvelle église, le lundi de Pâques 1147, fut une cérémonie exceptionnelle. Elle fut célébrée par le pape lui-même, en présence de deux des plus grandes figures religieuses de la Chrétienté de l’époque : saint Bernard de Clairvaux et Pierre le Vénérable. En 1153, la reine Adélaïde, veuve de Louis VI le Gros, se retira à l’Abbaye de Montmartre. Elle y mourut un an plus tard et y fut inhumée, sa pierre tombale est aujourd’hui encore visible dans la nef. L’abbaye royale de Montmartre devint rapidement l’une des plus importantes de France. Le choeur de l’église était réservé aux religieuses sous les vocables de Notre-Dame et Saint-Denis, la nef, dédiée à Saint-Pierre, servait au culte paroissial. Un cloître est édifié au sud de l’église au début du XIIIème siècle, et sert en même temps de cimetière pour les simples religieuses, alors que les abbesses sont inhumées dans le chœur de l’église. L’abbaye voit passer saint Thomas Becket lors de son exil français entre 1164 et 1170, et sainte Jeanne d’Arc lors du siège de Paris de 1429. Les voûtes de la nef et de la croisée du transept, de style gothique flamboyant, furent refaites vers 1470, quand l’église nécessitait d’importantes réparations à l’issue de la guerre de Cent Ans. Lors de travaux de réparation de la petite chapelle du Sanctum Martyrium commandés par l’abbesse Marie de Beauvilliers au début du XVIIème, les ouvriers découvrent fortuitement une crypte souterraine très ancienne, taillée dans le gypse derrière le chevet. Cette découverte fait alors grande sensation, car l’on pense avoir trouvé un lieu de culte des premiers Chrétiens, avec un autel où saint Denis lui-même a peut-être célébré la sainte messe. Les pèlerinages s’y développant, Marie de Beauvilliers en profite pour restaurer et agrandir cette antique chapelle en 1622, puis entreprend la construction d’un nouveau prieuré à côté (près de l’actuelle place des Abbesses). Du fait de la vétusté de l’abbaye haute médiévale, la plupart des religieuses finissent par s’installer dans ce prieuré bas. Ce qui était prévu initialement comme une dépendance finit par devenir l’abbaye proprement dite. Sous l’abbatiat de Françoise de Lorraine (1657-1682), l’abbaye basse est reliée à l’abbaye haute par un passage couvert long d’environ 400 m. L’abbaye basse est encore agrandie en 1686, et ceci en employant les pierres de l’abbaye haute. Celle-ci disparaît alors. Les religieuses disposant maintenant d’une nouvelle église abbatiale dans l’abbaye basse, n’ont plus besoin de l’église Saint-Pierre d’en-haut. Celle-ci est alors dévolue au seul service paroissial, tout en continuant de dépendre de l’abbaye royale de Montmartre. Un cimetière paroissial est créé au nord de l’église haute, et un nouveau clocher construit en 1697. En 1765, une nouvelle façade de style classique est plaquée devant l’ancienne & la nef réaménagée. Sous la révolution, l’abbaye royale doit effectuer une déclaration de ses biens au début de 1790. En 1792, tous les bâtiments sont confisqués, et l’abbaye est évacuée le dimanche 19 août 1792 puis profanée et pillée. Déclarés bien national, les bâtiments de l’abbaye d’en-bas sont vendus aux enchères en plusieurs lots, et leurs acquéreurs ne tardent pas à les démolir. Même la précieuse crypte de la chapelle du Sanctum Martyrum est anéantie. L’église haute Saint-Pierre échappe à ce sort, car elle est l’unique église paroissiale de Montmartre. À l’instar de la plupart des églises non vendues, elle est transformée en Temple de la Raison après l’interdiction du culte, sous la Terreur. La dernière abbesse, Louise de Montmorency-Laval, fut décapitée le 2 juillet 1794 à l’âge de 71 ans, étant alors sourde et aveugle. Fouquier-Tinville la condamna à mort pour « avoir comploté sourdement et aveuglément contre la République ». Le cimetière qui entoure l’église haute, le cimetière du Calvaire (ouvert en 1688), est saccagé. Au-dessus du chœur, une tour destinée à supporter le télégraphe optique de Chappe est construite dès 1794, et reste en place jusqu’en 1840, le chœur lui-même servant de magasin de débarras au télégraphe. L’église n’est rouverte au culte qu’en 1803 ou 1806. Elle demeure dans un très mauvais état pendant tout le XIXème siècle, malgré quelques tentatives de restaurations partielles. Le clocher de la fin du XVIIème siècle est démoli en 1864. Sous la Commune, l’église est profanée une nouvelle fois et transformée en magasins de munitions et atelier de confection de vêtements. À partir de 1876, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre s’élève à l’Est du chevet de l’église Saint-Pierre, partiellement sur des terrains paroissiaux. Toutes les attentions se portent sur la basilique naissante, et l’église Saint-Pierre est presque oubliée. En 1890, son chœur menace de s’effondrer. En 1896, un pan de mur s’écroule. Une commission déclare que l’église Saint-Pierre est dangereuse et irréparable. Elle est « définitivement » fermée par mesure de sécurité, et sa démolition ne semble plus qu’une question de temps. Pourtant, le 12 octobre 1897, le conseil municipal décide finalement que l’église sera conservée intégralement. L’architecte Louis Sauvageot est chargé de l’élaboration d’un projet, qui reçoit l’approbation du ministère des Beaux-Arts. Le chantier de restauration démarre en 1900 et dure cinq ans. La Société du Vieux Montmartre réclame l’église pour y installer son musée, mais le père Marie Charles François Patureau (1853-1930) défend vaillamment l’affectation cultuelle de l’église, et y est nommé curé le 23 février 1908.

CHANTS DES PROCESSIONS & STATIONS DU CAREME PARISIEN – La procession quittait Notre-Dame de Paris au chant d’un répons entonné par deux machicots (chantres bas officiers du chœur) revêtus de chapes de laine. Le lundi on chantait le répons Abscondite eleemosynam (3ème répons du 2nd nocturne à matines du premier dimanche de Carême dans l’office parisien, tiré du chapitre XXIX de l’Ecclésiastique), le mercredi le répons Emendemus in melius (3ème répons du 1er nocturne à matines du premier dimanche de Carême dans l’office parisien, tiré du chapitre III du prophète Baruch) et le vendredi le répons In jejunio & fletu (2nd répons du 2nd nocturne à matines du premier dimanche de Carême dans l’office parisien, tiré du chapitre II du prophète Joël). Voici la musique de ces trois répons dans le Processionnal parisien de Mgr de Gondy de 1647 :

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

℟. Abscondite * eleemosynam in sinu pauperis, et ipsa orat pro vobis ad Dominum : * quia sicut aqua extinguit ignem, ita eleemosyna extinguit peccatum. ℟. Cachez l’aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous le Seigneur ; car comme l’eau éteint le feu, ainsi l’aumône éteint le péché.
℣. Date eleemosynam, & ecce ómnia munda sunt vobis. ℣. Faites l’aumône, & vous serez purifiez intégralement.
* Quia sicut aqua extinguit ignem, ita eleemosyna extinguit peccatum. * Car comme l’eau éteint le feu, ainsi l’aumône éteint le péché.

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

℟. Emendémus * in mélius quæ ignoránter peccávimus : ne súbito præoccupáti die mortis quærámus spátium pœniténtiæ, et inveníre non possímus. * Atténde, Dómine, et miserére : quia peccávimus tibi. ℟. Amendons par une vie meilleure les fautes que par irréflexion nous avons commises, de peur que, saisis à l’improviste par le jour de la mort, nous ne cherchions le temps de faire pénitence sans pouvoir le trouver. * Ecoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché contre vous.
℣. Adjuva nos, Deus salutáris noster : et propter honórem nóminis tui, Dómine, líbera nos. ℣. Secourez-nous, Dieu de notre salut, et pour l’honneur de votre nom, Seigneur, délivrez-nous.
* Atténde, Dómine, et miserére : quia peccávimus tibi. * Ecoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché contre vous.

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

℟. In jejunio * et fletu orabant sacerdotes, dicentes : parce Domine, parce populo tuo et ne des hereditatem tuam in perditionem. ℟. Dans le jeûne et les larmes, les prêtres prieront, disant : Epargnez Seigneur, épargnez votre peuple, & ne menez pas votre héritage à la perdition.
℣. Inter vestibulum et altare plorabant sacerdotes dicentes. ℣. Entre le vestibule et l’autel pleureront les prêtres, disant :
* Parce Domine, parce populo tuo et ne des hereditatem tuam in perditionem. * Epargnez Seigneur, épargnez votre peuple, & ne menez pas votre héritage à la perdition.

On chantait ensuite le Psaume L – Miserere mei Deus (et probablement les 7 psaumes de pénitence et les litanies, avec éventuellement d’autres répons lorsque le trajet était long, comme pour aller à Montmartre).

Arrivé dans l’église de la station, on terminait la procession par les versets et oraison suivants :

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

Puis on chantait ensuite un répons et l’oraison en l’honneur du patron de l’église où l’on était et on chantait la messe. Comme dans le rit romain, la messe des lundis, mercredis et vendredis de Carême comportait le chant du trait Domine non secundum après le graduel (sauf le Mercredi des Quatre-Temps de Carême qui possède un trait propre). Les choristes entonnaient le trait, le premier verset était chanté par le chœur de droite, le second par le chœur de gauche et le troisième par les deux chœurs réunis, tournés vers l’Orient, tandis que le célébrant et ses ministres génuflectaient sur le marche-pied de l’autel.

Trait Domine non secundum chanté aux messes stationales de Carême - Graduel de chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris du XVIIème siècle.