Charles Gounod (1818-1893) 6e partie : entre chefs-d’oeuvre et testaments spirituels

La solennité de sainte Cécile, patronne secondaire de notre paroisse, nous invite à confronter deux œuvres majeures de Charles Gounod, l’une qui a fait la renommée et le succès du compositeur, l’autre qui couronne une vie empreinte d’une foi ardente rarement manifestée chez ses contemporains.

La Messe en l’honneur de sainte Cécile a eu, dès sa création à Saint-Eustache, un succès populaire. Trente ans la sépare de l’oratorio Mors et Vita.

Charles Gounod dans son appartement du boulevard Haussmann

Gounod dans son appartement du boulevard Haussmann

Charles Gounod pourtant, obtint sa notoriété grâce à sa carrière à l’opéra, de Faust au Tribut de Zamora lors de cette trentaine d’année. C’est le paradoxe qui a conduit le compositeur au dépassement de ses gloires. Gounod, couvert d’honneurs, affirme explicitement dans ses écrits son souhait de se dépouiller de ce qui a constitué son succès : l’opéra.

« Je me console en pensant qu’après {Le tribut de Zamora} je dirai adieu pour tout de bon au théâtre » in L’ultime opéra de Gounod, Gérard Condé, p.15.

Mors et Vita donc, peu après son autre oratorio La Rédemption, et plus qu’un retour au répertoire sacré du temps de sa jeunesse, révèle bien plutôt un accomplissement spirituel ; ce dépassement de soi se retrouve déjà dans cette postérité testamentaire d’un Art de la fugue de J. S. Bach ou dans les ultimes Quatuors de Beethoven.

Il serait tout aussi inexact de ne voir dans la Messe solennelle en l’honneur de sainte Cécile qu’une étape du succès du compositeur.

La genèse de son œuvre, élaborée au cours de l’été 1855 dans l’Avranchin (cf. article précédent), dévoile l’opiniâtreté du questionnement de sa foi, et son soin scrupuleux d’écrire une messe pleinement liturgique, bien loin des messes de sainte Cécile de ses prédécesseurs de Saint-Eustache, Adolphe Adam (en 1851) ou Ambroise Thomas (en 1852).

Reliques de sainte Cécile à saint Eustache

Reliques de sainte Cécile à Saint-Eustache, paroisse où fut créée la Messe solennelle Sainte Cécile de Charles Gounod en 1855.

Ainsi, la tension manifestée entre sa Foi et sa musique intègre naturellement la spécificité d’une messe en l’honneur de la sainte Patronne des Musiciens. Profondément attaché à sainte Cécile, il reçut même de son ami peintre Jules Richomme une relique de la sainte en 1847[1].

Comparer deux périodes de sa vie musicale incarnées par La Messe en l’honneur de sainte Cécile et Mors et Vita peut sembler audacieux tant dans ce qui a pu être vécu par le compositeur, que dans l’évolution de son langage musical. Cela revient donc à affirmer une unité entre les deux œuvres qu’il sera nécessaire d’expliciter.

Gounod et l’Empire britannique.

Ces deux œuvres ont été présentées à Londres en première audition. Le Sanctus et le Benedictus ont été composés avant l’intégralité de la Messe en l’honneur de sainte Cécile en 1851, lesquels ont été bissés tant ils avaient plus au public britannique. Cette inclinaison envers l’Angleterre s’inclut dans l’anglophilie de l’époque, développée par le dialogue chaleureux entre l’impératrice Victoria et Napoléon III, ce dernier étant même enterré à Saint Michael’s abbey de Farnborough.

Charles Gounod a eu des relations privilégiées et amicales avec les deux souverains jusqu’à sa mort, sa belle-famille Dubufe, elle, dans le domaine de la peinture. Bien que de manière personnelle il subît un véritable harcèlement de la cantatrice anglaise Georgina Weldon lors de son exil en 1870 après la Commune, Gounod conserva musicalement un attachement réel à l’Angleterre, par le choix de son éditeur anglais Novello, par la dédicace de l’oratorio Rédemption à l’Impératrice Victoria, ou par la création de Mors et Vita en 1885 au Birmingham Festival.

Retenons que ces succès populaires, qu’ils s’agissent de la Messe en l’honneur de sainte Cécile ou de l’oratorio Mors et Vita, s’expliquent surtout par le langage musical de Gounod, en parfaite adéquation avec le répertoire choral britannique. On retrouve chez le compositeur de longues phrases mélodiques diatoniques, et une augmentation progressive de l’orchestration dont le Sanctus de la Messe en l’honneur de sainte Cécile ou le Judex de Mors et Vita sont les exemples les plus aboutis.

Le thème lancinant du Judex de Mors & Vita est repris au long de l’œuvre, ébauché dans le Dona eis requiem de la partie Mors, repris ensuite dans le récit de la basse du Judicium electorum et enfin dans le Chorus coelestis de Vita ; cela lui permet d’exploiter cette idée fixe de la douceur de Dieu non sans une prestance croissante au cours de l’œuvre.

Thème récurrent de Judex dans Mors et Vita

Dans la structure musicale de son œuvre religieuse, nombre de parties comme le Gloria de la Messe en l’honneur de sainte Cécile  développent particulièrement un crescendo orchestral qui s’inscrit comme une succession d’étapes dramatiques vers un climax de félicité. Mors et Vita, dans son organisation tripartite plus complexe, repoussera les limites cathartiques dans la fin du Requiem par un épilogue orchestral grandiose après le dernier chœur Oro te Supplex et parallèlement dans le final fugué de Vita sur les paroles du Hosanna.


Épilogue de Mors – Charles Gounod

Cette théâtralité progressive correspond à ce travail d’écriture quasi systématique de la montée des anthems anglais, reprise puis développée avec des contrechants ornés de plus en plus spectaculaires et audacieux.

Un orchestre au service de la liturgie

Plus encore, cette structure en gradation dramatique se trouve renforcée par le rôle prépondérant de l’orchestre. Le rôle de l’orchestre dans la Messe en l’honneur de sainte Cécile se justifie pleinement dans l’hommage à la patronne des musiciens ; à l’époque il était naturel pour l’église Saint-Eustache de fournir pour la fête de la sainte plus de trois cents exécutants et solistes, couronnant la fin de l’année liturgique. En revanche, Gounod chercha, en comparaison avec ses prédécesseurs, à mettre l’accent sur une plus grande légèreté et raffinement dans son orchestration par la recherche de timbres singuliers.

En évoquant la messe en l’honneur de sainte Cécile, Hector Berlioz dira à propos de Gounod : « Il a la plénitude, la fécondité, la largeur, l’onction, la noblesse, le calme. Il a le sens des choses liturgiques et, je dirai plus, il est convaincu, il croit ! » in Gounod, Condé, p. 562.

Sans aller dans la hardiesse des innovations de Berlioz, Gounod fit montre de sympathie pour la harpe. Véritable signature française et notamment de toute la production opératique et religieuse de Gounod, pas moins de six harpes sont indiquées sur le conducteur de la Messe solennelle Sainte Cécile. L’usage séraphique conventionnel apporte en outre le liant de l’orchestre manquant parfois entre les cordes et les bois.

Dans le Benedictus, c’est l’usage des pupitres de cordes frottées divisées qui suspend la soprano soliste à cette fragilité quasi divine, écho au célèbre Prélude de Lohengrin de Wagner.

En revanche, la présence d’une octobasse à la création de l’œuvre tiendrait plus de l’anecdotique si ce n’était la volonté, pour le compositeur, de faire correspondre les jeux de l’orgue de 32 pieds à cet instrument insolite de près de 4 mètres de hauteur. Berlioz, la même année, l’utilisa pour son Te Deum.

Octobasse de l'orchestre symphonique de Montréal

Octobasse de l’orchestre symphonique de Montréal – Charles Gounod utilise une octobasse dans l’orchestre de la Messe solennelle Sainte Cécile

Dans Mors et Vita, l’orchestre reprend les canons esthétiques et symboliques habituels, et pour autant la harpe est utilisée parcimonieusement pour le Judex et le Chorus cœlestis, sur les paroles « Et ero illi deus, Et erit ille mihi filius ».

Bien que l’orchestre fût imposant, les paroles furent mises au premier plan comme véritable déférence envers le texte sacré. L’exemple le plus éclatant est le travail orchestral du début du chorus cœlestis où le texte, chanté à l’unisson sur un sol durant près de deux minutes est enveloppé aux cordes de variations mélodiques modales de plus en plus amples, proches des contours mélodiques de la Porte de Kiev extrait des Tableaux d’une Exposition de Moussorgski.

En contraste, l’orgue est employé avec grandeur sur la reprise du mouvement « Ecce tabernaculum… » du chorus cœlestis, et dans l’apothéose du final fugué de tout l’oratorio qui fera l’admiration de Camille Saint Saëns :

« Après tant d’émotions, on pouvait craindre que la Jérusalem céleste ne parût un peu fade, avec son azur et ses colonnes d’or et de diamants. Il n’en est rien. Dès les premiers accords, un charme puissant se dégage, et l’on croit sentir, après l’hiver, les effluves du printemps. (…) C’est toujours de la musique sacrée, sans aucune concession aux frivolités du siècle. Comment donc l’auteur a-t-il pu obtenir de pareils effets ? C’est son secret ; bien malin qui pourrait le lui prendre. Le dernier chœur Ego sum Alpha et Omega atteint aux dernières limites de la simplicité grandiose ; la belle phrase de l’Agnus y reparaît, et une fugue peu développée, mais impeccablement écrite, et d’une grande puissance, termine le tout. » in Gounod, Condé, p.518-519.

Charles Gounod – La lumière de la Foi

La partie Vita de l’oratorio surprend donc par son opposition marquée avec Mors, passant de la nuit à la lumière, et ce rapport contrasté, évoqué entre autre par Camille Saint Saëns, fait écho à ce qu’il affirme pour la Messe en l’honneur de sainte Cécile :

« L’apparition de la messe sainte Cécile, à l’église saint Eustache, causa une espèce de stupeur. Cette simplicité, cette grandeur, cette lumière sereine qui se levait sur la monde musical comme une aurore, gênaient bien des gens (…) Or c’était par des torrents que des rayons lumineux jaillissaient de la messe de sainte Cécile.On fut d’abord ébloui, puis charmé, puis conquis. » Gounod, Condé, op.cit.

Évoquer le Ciel musicalement est récurrent dans la production de Gounod, il s’y emploie également dans l’opéra. Mors et Vita et la Messe en l’honneur de sainte Cécile sont deux exemples manifestes de ce soin apporté à ce développement céleste, par un travail plus accompli dans l’orchestration et l’harmonie.

Le début du Gloria en est un exemple caractéristique ; Charles Gounod l’explique dans une lettre à sa mère :

« Je commence par un  accompagnement d’instruments à cordes divisés dans le haut, trémolo très serré, avec accords de harpes, note de cor, soprano solo soutenu par les chœurs à bouches fermées pour faire entendre, comme dans un nuage d’harmonie, le chœur invisible des anges. » in Gounod, Condé, p.557.

En guise de comparaison, le « Ecce tabernaculum… » de Mors et Vita reprend cette division des cordes comme dans le Gloria et le Benedictus de la Messe.  De manière syllabique, le texte est proclamé dans un halo harmonique stupéfiant qui apporte cette lumière sur le texte. La modalité de cet extrait s’édifie sur la note pivot si, où un véritable jeu harmonique se déploie comme un spectre lumineux coloré par la palette sonore.

L’aspect lumineux s’obtient également par un langage modal très marqué, en opposition avec les harmonies chromatiques germaniques. En effet, l’harmonie du Kyrie joue en permanence sur l’ambiguïté entre le sol Majeur et son relatif mi mineur. C’est plus généralement l’alternance entre le Ieret le VIedegré de la gamme et l’usage parcimonieux du IIIe degré, de très nombreuses cadences plagales, qui sont développées dans ces deux œuvres, apportant des sonorités peu communes et se singularisent dans la production musicale de cette époque.

Ecce tabernaculum Dei - Chorus cœlestis - Mors et Vita - Charles Gounod

C’est enfin l’exploitation d’un langage volontairement archaïsant qui permet une sobriété classique, loin des modes du temps : on retrouve dans le Gloria quelques traces de langage contrapuntique (Laudamus te et le Quoniam), le faux-bourdon du Domine Salvam, ou encore la structure fuguée du Hosanna dans Mors et Vita. Cette variété de langages permet à Gounod de se situer hors-temps, et symbolise la foi réelle du compositeur.

 « J’espère des conversions musicales parmi la jeunesse ; nous en avons bien besoin ! » s’écria la reine des Belges en 1886, félicitant Gounod après avoir écouté Mors et Vita.

Ces deux œuvres du répertoire rappellent également le combat de Charles Gounod vers une plus grande authenticité de la Foi et une recherche permanente vers les moyens musicaux pour y accéder. Peu après les représentations de Mors et Vita, Gounod rencontra même le révérend père dom Joseph Pothier de l’abbaye de Solesmes, très explicite quant à l’exigence à avoir avec la musique religieuse :

«  C’est un très savant homme {Dom Pothier} qui a fait de magnifiques travaux sur la rythmique du plain-chant tellement cantabile avec ses neumes formant motifs et ses notes, non plus horriblement longues, uniformément funèbres, comme celles que s’ingurgitent et nous expectorent de leurs bouches béantes de serpents – ou mieux de carpes vives – ces chantres ignorants de nos paroisses (y compris celles de Paris) que vous écoutez, au contraire, ici, une, deux ou trois heures d’office durant, cette suite admirable et légère de psaumes, d’hymnes, de versets, dont les motifs sont chaque fois tellement variés que ces trois heures se sont passées dans un enchantement de tout votre être. » in Mémoires d’un artiste, Charles Gounod, p.291-292.

 

L’Année Gounod à Saint-Eugène – bicentenaire de la naissance de Charles Gounod

 

1ère partie : le temps de l’Avent
2nde partie : le temps de Noël
3ème partie : le compositeur & la mort
4ème partie : Passion & Semaine Sainte
5ème partie : genèse de la Messe en l’honneur de sainte Cécile
6ème partie : entre chefs-d’oeuvre et testaments spirituels

 

[1]In Gounod, Gérard Condé, p.71.

Charles Gounod (1818-1893) – 5e partie : genèse de la Messe en l’honneur de sainte Cécile

La composition par Gounod de la Messe en l’honneur de sainte Cécile connut de nombreuses étapes, non seulement parce que le compositeur commençait à se faire connaître à l’Opéra (Sapho, Ulysse, La Nonne Sanglante), reprenant donc à plusieurs reprises ce projet qu’il avait initié  en 1849 pour la fête de sainte Cécile en l’église de Saint-Eustache (Paris Ier), mais encore en raison du soin vétilleux qu’a pu apporter Gounod à cette première messe solennelle.  Vingt ans sépareront cette première messe de la suivante dédiée au Sacré-Coeur de Jésus.

C’est dès 1851 que purent être créés à Londres – au Saint Martin’s Hall (théâtre aujourd’hui disparu qui contenait pas moins de 3000 places)  – et ce grâce à la cantatrice Pauline Viardot, le Sanctus et le Benedictus, dont le succès fut immédiat ; ils furent repris à Paris grâce à l’orchestre Pasdeloup le 4 janvier 1852 et le 6 avril 1855. Le Kyrie était à cette époque ébauché.

Cependant, c’est durant l’été 1855 que le dessein de la composition d’une messe solennelle en l’honneur de la patronne des musiciens s’accomplit. Cela ne détourne pas pour autant Gounod de composer au mois de juillet Les Sept Paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ sur la Croix, dédié à Monseigneur Sibour archevêque de Paris, autre visage (si différent !) de la musique liturgique de Gounod.

Cet été 1855 lui avait pourtant été tragique. Le 6 août, sa belle-soeur, Juliette Zimmerman, meurt en couche, sa fille ne lui survivra que quelques jours. Elle était l’épouse du peintre Édouard Dubufe, et son fils Guillaume, peintre lui aussi, évoquait Gounod comme son « oncle-papa ».  Cette belle-famille accueillera les Gounod toute la fin de l’été, du 18 août au 27 septembre, au Logis de La Lucerne, à 10 km de Granville.

Cette proximité avec sa belle-famille peut surprendre, mais l’on constate que Gounod vit, tant dans sa famille que celle de son épouse, au milieu d’un milieu artistique de premier plan. Ainsi, peu avant son séjour normand – le 15 août – Gounod envoie à son éditeur le Credo, dédié à la mémoire de Zimmerman, son beau-père, qui n’est autre que le président de l’Association des Artistes Musiciens.

Charles Gounod, peint par son beau-frère Édouard Dubufe, en 1867.

Pierre-Joseph Zimmerman (1785-1853) par Jean Gros, beau-père de Gounod, à qui est dédié à titre posthume la Messe en l’honneur de sainte Cécile, professeur entre autre de Georges Bizet, Louis Lefebure-Wély, César Franck, Ambroise Thomas

 

Pour l’anecdote, Zimmerman arrangera même le célèbre Ave Maria de son beau-fils.

 

L’abbaye Sainte-Trinité de La Lucerne

Cette abbaye de la Sainte-Trinité de La Lucerne, fondée grâce au Bienheureux Achard de Saint-Victor, évêque d’Avranches – dont les reliques sont conservées à l’abbaye – était desservie par l’ordre des Prémontrés. Du temps de Gounod, l’abbaye était fermée au culte depuis 1790, vendue comme bien national au seigneur local Léonor de Carbonnel de Canisy et à son son épouse Henriette de Vassy, soeur du dernier marquis de Brécey, puis vendue par la suite au négociant-armateur Louis Gallien en 1799. L’abbaye servit de marbrerie après avoir été une filature de coton.

Louis Gallien eut une petite-fille – Nelly – qui épousa Paul Dubufe, frère d’Édouard. Ce dernier, peintre officiel de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie à partir de 1853, s’est marié à la soeur de l’épouse de Charles Gounod. Ainsi, on pourra saisir assez aisément l’importance des liens qu’a pu tisser Gounod avec la famille impériale.

Charles Gounod, arbre généalogique et parenté.

L’Impératrice Eugénie, peinte par Édouard Dubufe, 1854, château de Versailles.

Ce séjour familial dans l’Avranchin est capital dans la conception de la Messe en l’honneur de sainte Cécile. Appelé aujourd’hui « La Lucerne-d’Outremer » – afin de ne pas confondre avec La Luzerne situé dans le même département de la Manche – cette petite commune abrite l’abbaye, aujourd’hui remarquablement restaurée et rendue au culte depuis l’impulsion de l’abbé Lelégard en 1959.

Au temps de Gounod, l’abbaye n’avait qu’un rôle d’entrepôt de pierre, mais conservait une forêt (par la porte Est) où le compositeur aimait partager son temps entre l’écriture dont la Messe en l’honneur de sainte Cécile et la lecture avec la traduction de saint Augustin. Rappelons que l’abbaye de la Lucerne fut fondée par les Prémontrés, ordre qui suit le charisme de ce Docteur de l’Église.

 Le Logis abbatial des XVII-XVIIIèmes siècles restait encore entretenu par la famille Dubufe, c’est là où séjourna le compositeur.

« J’ai rarement vu des terrains aussi bien silhouettés et aussi bien saisis par les plans des arbres et les puissantes racines d’une végétation séculaire. L’eau, enfin, donne à toutes ces scènes de la nature une fraîcheur et un murmure qui en complète le charme. (…)

« Je passe généralement mon temps à lire dans le bois quelques chapitres de mon bien-aimé Docteur saint Augustin ; j’en fais la traduction écrite ; c’est mon heure de recueillement : après quoi je pense à ma messe et je compose ou du moins j’y réfléchis jusque vers cinq heures toujours dans le bois (…) La messe en musique ! par un pauvre homme ! – mon Dieu !… ayez pitié de moi ! » extrait d’une lettre à sa mère in Gounod, Gérard Condé, op. cit. p.556.

Cette lettre nous montre encore l’importance de son attachement au rôle de la miséricorde ; Gounod fait ainsi chanter les paroles du Domine non sum dignum dans l’Agnus Dei.

Granville et le Mont Saint-Michel

Vue de Granville

Toujours dans les environs de la baie du Mont-Saint-Michel, Granville, cette ville fortifiée qui s’est servie des pierres de l’abbaye pour les maisons avoisinantes, lui permet de s’adonner aux bains de mers et de lui donner une grande inspiration :

Nous sommes arrivés à Granville à la marée pleine (…) on arrive à la plage par une énorme entaille pratiqué dans toute la hauteur du roc (…) La grotte, dans ces conditions, rappelle l’antre de Polyphème : et la mer recouvrant la plage entière et la dérobant entièrement aux yeux, on n’a plus devant soi qu’une sorte d’infini liquide qui saisit l’âme, et auquel la solennelle âpreté des rocs qui la dominent donnent un aspect biblique écrasant que ramène la pensée aux jours tragiques du Déluge. On n’ose plus parler devant cet abîme qui est comme la frontière du monde, et derrière lequel on ne sent plus que Dieu ! »

In Gérard Condé op.cit. p.92

Église Notre-Dame du Cap-Liou, plus ancienne église de Granville.

Le 1erseptembre, Gounod a la ligne mélodique du Gloria, il ne lui reste qu’à l’orchestrer.

Le 15, il visite le Mont Saint Michel, où il découvre les cachots du Mont qui le glacent :

 « Il y a des cachots pour les prisonniers récalcitrants : ces cachots sont l’horreur de la pensée : un trou sans lumière aucune, presque sans air, entouré de murs épais et voilà !!! – pour moi si j’entrais là-dedans, je crois qu’on ne m’y retrouverait plus vivant quand on viendrait m’apporter du pain et de l’eau. » Ibid.

le 21 il finit le Gloria, le 26, il termine le Domine salvum, le 27, il part de la Lucerne… la messe est achevée.

 

L’Année Gounod à Saint-Eugène – bicentenaire de la naissance de Charles Gounod

 

1ère partie : le temps de l’Avent
2nde partie : le temps de Noël
3ème partie : le compositeur & la mort
4ème partie : Passion & Semaine Sainte
5ème partie : genèse de la Messe en l’honneur de sainte Cécile
6ème partie : entre chefs-d’oeuvre et testaments spirituels

Orazio Colombano – Magnificat octavi toni

Orazio Colombano (c. 1554 † c. 1595), ofm cap, de Vérone, maître de chapelle du couvent Saint-François de Milan puis de la cathédrale de Verceil.
Magnificat octavi toni
6 voix (SSATTB).
12 pages – So Majeur (2 pages pour la version à 4 voix).

Né à Vérone, le R.P. Orazio Colombano (ou Colombani) fut un éminent contrapuntiste qui apprit son art auprès de son confrère dans l’Ordre de saint François, le cordelier Costanzo Porta. Il a beaucoup « vicarié » en Italie du Nord, y tenant la musique de plusieurs églises. Son premier poste connu fut à la direction de la musique de la cathédrale de Verceil. En 1583, il dirige la musique du couvent Saint-François de Milan, puis brièvement en 1585 au couvent franciscain de Brescia, avant de prendre la direction de la musique du couvent de son ordre à Venise. En 1592, il est maître de chapelle de la cathédrale d’Urbino puis finit sa carrière au sanctuaire de Saint-Antoine à Padoue.

Ce somptueux Magnificat à 6 voix conclut par son contrepoint débordant d’énergie le recueil de musique composé pour les vêpres et intitulé Harmonia super Vespertinos omnium solemnitatum Psalmos sex vocibus decantanda. Ce recueil publié en 1579 à Venise chez Angelo Gardano constitue probablement une œuvre de jeunesse, publiée comme c’était alors l’usage à l’âge de 25 ans. Il n’est pas impossible que la structure de ce livret soit le reflet de l’usage de Verceil, où l’antique rit particulier de ce diocèse – surnommé rit eusébien – venait d’être supprimé en 1575 pour des raisons à la fois politiques (la Maison de Savoie venait de conquérir Verceil et voulait aligner tous les usages de ses états sur le rit romain) et économiques (les coûts d’impression d’une liturgie propre à un diocèse étaient beaucoup trop lourd). Ainsi, Colombani met en musique les psaumes De profundis et Memento Domine David, propres aux seules secondes vêpres de Noël dans le rit romain, mais qui se retrouvent à beaucoup d’autres fêtes liturgiques dans l’usage de Verceil.

Magníficat *
ánima mea Dóminum.
Mon âme magnifie le Seigneur.
Et exsultavit spíritus meus *
in Deo salutári meo.
Et mon esprit est rempli de joie en Dieu mon Sauveur.
Quia respéxit humilitátem ancíllæ suæ : *
ecce enim ex hoc beátam me dicent omnes generatiónes.
Parce qu’il a regardé la bassesse de sa servante ; car désormais toute la postérité m’appellera bienheureuse.
Quia fecit mihi magna qui potens est : *
et sanctum nomen ejus.
Parce que celui qui est tout-puissant a fait en moi de grandes choses ; et son nom est saint.
Et misericórdia ejus a progénie in progénies *
timéntibus eum.
Et sa miséricorde se répand de race en race sur ceux qui le craignent.
Fecit poténtiam in bráchio suo : *
dispérsit supérbos mente cordis sui.
Il a déployé la force de son bras : il a détruit les desseins que les superbes méditaient en leur cœur.
Depósuit poténtes de sede, *
et exaltávit húmiles.
Il a renversé les grands de leur trône ; & il a élevé les humbles & les petits.
Esurientes implévit bonis : *
et dívites dimísit inánes.
Il a comblé de biens ceux qui souffraient la faim ; & il a privé de tout les riches.
Suscépit Israel púerum suum, *
recordátus misericórdiæ suæ.
Il a pris la défense d’Israël son serviteur, se ressouvenant de sa miséricorde.
Sicut locútus est ad patres nostros, *
Abraham et sémini ejus in sæcula.
Ainsi qu’il l’a promis à nos Pères, à Abraham, & à sa postérité pour toujours.
Glória Patri, et Fílio, *
et Spirítui Sancto.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint Esprit,
Sicut erat in princípio, et nunc, et semper, *
et in sæcula sæculórum. Amen.
Comme il était au commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

Les premières mesures de cette partition :

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Orazio Colombano – Deus in adjutorium meum intende

Orazio Colombano (c. 1554 † c. 1595), ofm cap, de Vérone, maître de chapelle du couvent Saint-François de Milan puis de la cathédrale de Verceil.
Deus in adjutorium meum intende
6 voix (SSATTB).
4 pages – Ré Majeur (2 pages pour la version à 4 voix).

Né à Vérone, le R.P. Orazio Colombano (ou Colombani) fut un éminent contrapuntiste qui apprit son art auprès de son confrère dans l’Ordre de saint François, le cordelier Costanzo Porta. Il a beaucoup « vicarié » en Italie du Nord, y tenant la musique de plusieurs églises. Son premier poste connu fut à la direction de la musique de la cathédrale de Verceil. En 1583, il dirige la musique du couvent Saint-François de Milan, puis brièvement en 1585 au couvent franciscain de Brescia, avant de prendre la direction de la musique du couvent de son ordre à Venise. En 1592, il est maître de chapelle de la cathédrale d’Urbino puis finit sa carrière au sanctuaire de Saint-Antoine à Padoue.

Ce Deus in adjutorium à 6 voix ouvre le recueil de musique pour les vêpres intitulé Harmonia super Vespertinos omnium solemnitatum Psalmos sex vocibus decantanda. Publié en 1579 à Venise chez Angelo Gardano, c’est probablement une œuvre de jeunesse, publiée comme c’était alors l’usage à l’âge de 25 ans. Il n’est pas impossible que la structure de ce livret soit le reflet de l’usage de Verceil, où l’antique rit particulier de ce diocèse – surnommé rit eusébien – venait d’être supprimé en 1575 pour des raisons à la fois politiques (la Maison de Savoie venait de conquérir Verceil et voulait aligner le rit eusébien sur le rit romain) et économiques (les coûts d’impression d’une liturgie propre à un diocèse étaient beaucoup trop lourd). Ainsi, Colombani met en musique les psaumes De profundis et Memento Domine David, propres aux seules secondes vêpres de Noël dans le rit romain, mais qui se retrouvent à beaucoup d’autres fêtes liturgiques dans l’usage de Verceil.

Le compositeur prévoit le cas où l’on doit remplacer l’Alléluia final par l’acclamation Laus tibi Domine, rex æternæ gloriæ, depuis la Septuagésime jusqu’à Pâques.

Notons que l’écriture à 6 voix de cette pièce comprend plusieurs passages irréguliers harmoniquement, qui disparaissent si on la chante à quatre voix (Cantus, Altus, Tenor, Bassus) en omettant les parties supplémentaires de Quintus et Sextus. Il est probable que le compositeur ait d’abord composé les œuvres de ce recueil à 4 voix, et il est possible que les cinquième et sixième parties n’aient été ajoutées que pour les besoins de l’édition de Venise de 1579. De ce fait, outre la partition originale à 6 parties, nous fournissons aussi une partition à 4 parties (sans les parties de Quintus et de Sextus).

V/. Deus, in adjutórium meum inténde. V/. Dieu, viens à mon aide.
R/. Dómine, ad adjuvándum me festína. Glória Patri, & Fílio, & Spirítui Sancto. Sicut erat in princípio, & nunc, & semper, & in sæcula sæculórum. Amen. Alleluia. (A Septuagesima usque ad Pascha, loco Alleluia dicitur :) Laus tibi, Dómine, rex ætérnæ glóriæ. R/. Seigneur, hâte-toi de me secourir. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint Esprit. Comme il était au commencement, & maintenant & toujours, & dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Alléluia. (De la Septuagésime à Pâques, au lieu d’Alléluia :) Louange à vous, Seigneur, Roi d’éternelle gloire !).

Les premières mesures de cette partition :

Deus in adjutorium meum intende - Orazio Colombani

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Plain-chant romain – Ave verum Corpus – prose au Très-Saint Sacrement

Ave verum.
In honorem SS. Sacramenti.
Prosa.

Ave verum Corpus - prose au Très-Saint Sacrement

Ave, verum *
Corpus, natum
Ex María Vírgine,
Vere passum,
Immolátum
In cruce pro hómine.
Cujus latus perforátum
Unda fluxit cum sánguine ;
Esto nobus prægustátum
Mortis in exámine.
O Jesu dulcis !
O Jesu pie !
O Jesu, * Fili Maríæ !
Je vous salue
ô vrai Corps, né
de la Vierge Marie,
Qui avez vraiment souffert,
Immolé
Sur la croix pour l’homme.
Dont le côté transpercé
A laissé couler de l’eau et du sang ;
Soyez notre viatique
A notre mort, lors du jugement.
O doux Jésus,
O bon Jésus,
O Jésus, Fils de Marie.

Cette petite prose au Très-Saint Sacrement a été composée vraisemblablement au cours du XIVème siècle et son extension resta assez longtemps locale, les manuscrits médiévaux qui la contiennent étant tous des environs du lac de Constance, provenants de l’Abbaye de Saint-Gall (codex 546), de celle de Reichenau (manuscrits 36 et 156) ou de Constance même. L’un des manuscrits de Reichenau, du XVème, intitule cette pièce : Salutationem sequentem composuit Innocentius papa ; hæc oratio habet tres annos indulgentiarum a dom. papa Leone (La salutation suivante a été composée par le pape Innocent ; cette oraison a reçu trois années d’indulgence du seigneur pape Léon).