Pèlerinage en Angleterre : Messe en rit romain & Vêpres selon l’usage de Sarum au Collège de Balliol

Le prêtre pendant le chant de l'Evangile par le diacre. Messe en rit romain, vêpres en rit de Sarum.

Le prêtre pendant le chant de l’Evangile par le diacre. Chapelle de Balliol College, Université d’Oxford, Angleterre.

La Schola Sainte Cécile a eu la grande joie de chanter la messe solennelle – en rit romain – de la fête de saint Bernard de Clairvaux le 20 août 2019, ainsi que le lendemain 21 août 2019, les vêpres de l’Octave de l’Assomption selon l’ancien usage de Sarum dans la magnifique chapelle du Collège de Balliol au cours de son pèlerinage en Angleterre. Le collège de Balliol – l’un des 38 collèges qui composent la prestigieuse université d’Oxford – a été fondé vers 1263 par Jean de Balliol († 1268), seigneur de Ballieul (en Picardie) et de Barnard Castle (dans le comté de Durham), important baron anglo-normand dont le fils Jean devint roi d’Ecosse.

La chapelle actuelle est au moins la troisième du collège. Elle est l’œuvre de l’architecte William Butterfield en 1857. Cet architecte a réalisé ou restauré de nombreuses églises, pour lesquelles il a été fortement inspiré par le « mouvement d’Oxford« . Cette influence est patente à Balliol, tant cette église témoigne des idées de « re-catholicisation » de l’Anglicanisme développées alors pour le Bienheureux John Henry Newman et ses amis oxoniens. L’intérieur de la chapelle construite par Butterfield est richement décoré en ce sens : sculptures de pierre, décoration d’albâtre, de laiton, incrustations de marbres, stalles, tribune et buffet d’orgue en noyer, autel majestueux revêtu d’un somptueux antependium en argent, vitraux ornés de figures du Christ et des saints (récupérés pour beaucoup des précédentes chapelles qui s’étaient succédées sur le lieu).

Messe de la fête de saint Bernard à Balliol College :

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L’Eglise de Salisbury brille comme le soleil dans son orbe parmi les Eglises du monde entier par son service divin et par ceux qui le célèbrent, et, en répandant ses rayons partout, elle corrige les défauts des autres.
Gilles, évêque de Bridport, c.1256.

Le rit de Sarum était au moment de la Réforme protestante l’usage le plus suivi en Angleterre. Originaire du diocèse de Salisbury (Sarum en latin), il se structura au moment de la conquête normande lorsque Guillaume le Conquérant établit son conseiller saint Osmond, comte de Séez, comme évêque de Salisbury. Il semble que saint Osmond ait accommodé les usages des diocèses normands avec les usages anglo-saxons antérieurs ; on note en effet de nombreuses parentés et ressemblances entre l’usage de Sarum et les usages diocésains, non seulement normands, mais plus largement français (comme l’usage de Paris). Le faste et le sérieux avec lesquels les chanoines de Salisbury célébraient les saints offices firent que le rit de Sarum s’étendit progressivement en dehors des limites de son diocèse d’origine : il fut adopté par les universités d’Oxford et de Cambridge, par toutes les chapelles royales d’Angleterre, la célèbre cathédrale de Winchester et même par celle de Canterbury, au point d’être célébré dans quasiment tous les diocèses anglais à la veille de la Réforme (à l’exception notable du Nord du pays qui utilisait le rit d’York). N’ayant jamais été formellement canoniquement aboli, il connut même encore quelques éditions postérieures à la Réforme protestante et à la suppression du culte catholique en Angleterre, la dernière étant celle du Manuale de Sarum en 1604 par des Jésuites anglais exilés en France au Collège anglais de Douai. Lors de la restauration de la hiérarchie catholique en 1850, le Bienheureux Pape Pie IX offrit aux évêques de restaurer l’usage de Sarum en Angleterre, mais ceux-ci – par commodité et en raison d’études scientifiques alors peu poussées – préférèrent adopter le rit romain pour leurs diocèses. Le mouvement d’Oxford initié par le Bienheureux John Henry Newman s’intéressa beaucoup à la redécouverte des anciens usages de Sarum et on nota ici et là des célébrations selon les anciens livres anglais, une des dernières en date étant la messe pontificale en rit de Sarum que célébra en l’an 2000 Mgr Mario Conti, alors évêque catholique d’Aberdeen, pour le 500ème anniversaire de la fondation du Collège Royal de l’université de sa ville épiscopale.

Les premières vêpres de l’octave de l’Assomption que nous avons chantées selon l’usage de Sarum présentent des parentés notables avec les mêmes premières vêpres de l’octave de l’Assomption que nous avions chantées l’an passée selon l’usage de Verceil (dit « rit eusébien« ). On notera les cinq psaumes sous la même antienne – une structure archaïque de l’office romain, également souvent conservée par le rit parisien, qui eut tendance à disparaître avec l’apparition du bréviaire au XIIIème siècle (on utilisa alors les antiennes des laudes pour les vêpres, ce qui permettaient de supprimer les antiennes propres que cet office possédait, et donc de réduire la taille du livre en abrégeant l’office, d’où le nom de bréviaire).

L’octave de l’Assomption dans les livres de Sarum est classée comme fête semi-double avec invitatoire triple, le chœur étant régi par deux « recteurs du chœur ». Le célébrant officie depuis sa stalle et ne prendra la chape que pour le Magnificat. Un clerc (en cape noire tenant un seul cierge) vient lui présenter le livre à sa place pour le capitule.

Après le capitule, un répons est chanté par deux chantres qui se revêtent de chape pour cela. Pendant qu’ils chantent le verset de ce répons, c’est le seul moment possible pour tous de s’assoir (le coutumier de Sarum est resté fidèle à l’usage antique de chanter quasiment l’intégralité de tous les offices debout ; il tolère qu’un membre du chœur puisse s’assoir à matines s’il est fatigué, à condition que ses deux voisins de stalles restent debout !).

Chant du répons des vêpres, selon l'usage de Sarum.

Chant du répons des vêpres, selon l’usage de Sarum.

Parmi les nombreuses rubriques propres de cet office, on notera celle – très belle – qui veut que le célébrant se prosterne et baise le sol devant l’autel avant que de l’encenser durant le Magnificat.

Prosternation du célébrant au pied de l'autel avant l'encensement du Magnificat, selon l'usage de Sarum.

Prosternation du célébrant au pied de l’autel avant l’encensement du Magnificat, selon l’usage de Sarum.

La fin de cet office de vêpres présente un trait d’archaïsme peu commun : les vêpres se terminent par premier Benedicamus Domino chanté par deux chantres. Puis, comme le 22 août voit la mémoire de la fête des saints martyrs Timothée et Symphorien (qui y avait leur place, antérieurement à l’apparition de l’octave de l’Assomption), on en chante l’antienne, suivie du verset et de leur oraison. Et ce second office de vêpres très abrégé se termine logiquement par un second Benedicamus Domino chanté cette fois par un seul chantre. (Dans le même ordre d’idée, il faut se souvenir que le Fidélium ánimæ per misericórdiam Dei requiéscant in pace ajouté par saint Pie V à la fin des heures de l’office romain est une abréviation de l’office des morts et un rappel de l’époque où celui-ci doublait les heures de l’office canonique).

Chant du premier Benedicamus Domino par les deux recteurs du chœur, selon l'usage de Sarum

Chant du premier Benedicamus Domino par les deux recteurs du chœur, selon l’usage de Sarum

Après avoir chanté la sainte messe et les vêpres dans le rit ambrosien à maintes reprises depuis 2003, la sainte messe dans le rit mozarabe à Tolède en 2013, les vêpres en rit eusébien en 2018, après avoir à de nombreuses reprises chanté les vêpres en rit parisien ou les offices du rit byzantin, de chanter chaque mois la sainte messe dans le rit dominicain, nous avons donc eu la joie d’explorer cette année les splendeurs de l’Angleterre médiévale avec le rit de Sarum et de témoigner ainsi de la symphonie des liturgies de l’Eglise catholique, qui telle l’Epouse du Psaume XLIV, est parée de joyaux divers, circumdata varietate.

Une brève présentation des rits ambrosien et eusébien

La liturgie propre de l’Eglise de Milan : saint Ambroise à l’origine du rit ambrosien

Extension actuelle du rit ambrosienLe rit ambrosien – autrement appelée rit milanais – est celle propre de l’Eglise de Milan et de certaines Eglises qui gravitent dans son orbite proche. Ce rit occidental particulier est actuellement pratiqué par environ cinq millions de fidèles qui vivent dans le diocèse de Milan (à l’exception de quelques parties de ce diocèse qui suivent depuis longtemps le rit romain, la plus notable étant la ville de Monza) ainsi que dans certaines parties des diocèses voisins de Côme, Bergame, Novare, Lodi, et du diocèse de Lugano en Suisse. Au Moyen-Age, le rit dut avoir une extension un peu plus large, et on note même qu’il y eut des tentatives pour le faire adopter à Prague et à Augsbourg !

Le qualificatif d’ambrosien signifie évidemment que l’origine et le patronage de ce rit remonte à saint Ambroise (†397), le grand évêque de Milan au IVème siècle. Il est certain que ce saint, l’un des quatre grands docteurs de l’Eglise latine d’Occident, a organisé en effet la liturgie de son Eglise. Au témoignage de saint Augustin (Confessions IX, 7) et de Paulin, diacre & secrétaire de saint Ambroise, nous savons que le saint évêque introduisit dans son Eglise la psalmodie antiphonée à l’instar de ce qui se pratiquait en Orient dans le ressort du patriarcat d’Antioche : deux chœurs chantent les psaumes en dialoguant en alternance verset par verset. Saint Ambroise était alors en affrontement ouvert avec l’impératrice Justine qui voulait prendre l’une des basilique de Milan afin de la donner aux hérétiques ariens, et notre saint évêque eut l’idée de faire occuper pacifiquement cette église par le peuple de Milan, en organisant des offices chantés nuit et jour, jusqu’à ce que le danger soit passé. Jusqu’alors, l’Occident latin ne connaissait pour le chant des psaumes que les deux formes archaïques, directanée (les versets sont tous chantés d’un trait à la suite sans principe d’alternance) et responsoriale (un chantre chante seul des versets auxquels tous répondent par un refrain, le répons). A l’occasion de l’instauration de ces offices nuit et jour, saint Ambroise composa également des hymnes qu’il fit chanter à son peuple, là encore sur le modèle de ce qui se pratiquait en Orient, et ce fut là aussi une innovation majeure dans l’histoire de toute la liturgie occidentale. Plusieurs de ces hymnes composées par saint Ambroise – toutes en strophes de quatre octosyllabes, rythmées en dimètres iambiques acatalectiques, rythme simple et vif aisé à mémoriser – ont été reçues ultérieurement dans la liturgie romaine et nous les chantons toujours aujourd’hui : par exemple, Æterne rerum Conditor, citée par saint Augustin et utilisée par le rit romain aux laudes du dimanche, elle figure au début de l’office nocturne dans le bréviaire ambrosien :

Ætérne rerum Conditor,
Noctem diémque qui regis,
Et témporum das témpora
Ut álleves fastídium.

Saint Ambroise de Milan - gravure d'un missel du XVIIIème siècleOn pourra s’étonner de ce que saint Ambroise – qui semble n’être jamais allé en Orient – innove pour la liturgie de son Eglise en reprenant ce qui se pratiquait à Antioche ou plus largement dans l’Orient. On remarquera aussi que globalement il existe de nombreux points de contacts entre la liturgie ambrosienne et les liturgies orientales, antiochienne et byzantine. Il n’est pas impossible qu’il faille aussi déceler l’influence du prédécesseur de saint Ambroise, Auxence de Milan, hérétique arien imposé par le pouvoir impérial, un Cappadocien ordonné prêtre par son compatriote Grégoire de Cappadoce, archevêque arien d’Alexandrie, mais ce point demeurera toujours mystérieux.

Dans deux traités célèbres, De Mysteriis et De Sacramentis, saint Ambroise explique aux catéchumènes les sacrements de l’initiation chrétienne : baptême, chrismation et eucharistie, et donne incidemment des détails sur la façon dont ces sacrements étaient administrés à Milan. Le rit ambrosien actuel conserve de nombreux traits décrits par ces ouvrages. Plus particulièrement, un passage du IVème livre du De Sacramentis nous livre le texte le plus ancien connu du canon de la messe. Ce canon – dont la parenté avec la liturgie égyptienne est sans doute à relier à la prédication de l’évangéliste Marc à Aquilée puis à Alexandrie, fut adopté très tôt par les Eglises d’Italie et deviendra par la suite notre fameux « canon romain » dont Milan utilise toujours une version propre néanmoins très proche de celle en usage à Rome. On pourra glaner aussi dans d’autres œuvres de saint Ambroise, en particulier dans sa correspondance, de nombreux détails relatifs à la liturgie ou plus largement à la discipline ecclésiastique, comme les ordinations, la consécration des vierges (cérémonie d’une grande ampleur), les prières pour les morts, la dédicace des églises.

Les successeurs de saint Ambroise continuèrent son œuvre, en particulier saint Simplicien, son successeur immédiat et saint Lazare (438 † 451) qui plaça les trois jours des rogations après l’Ascension (avant donc leur adoption en Gaule par saint Mamert en 474).

Néanmoins, à part ces éléments épars tirés principalement de la vie de saint Ambroise, aucun document majeur sur le rit ambrosien n’apparait avant le IXème siècle, voyons maintenant pourquoi.

La lutte pour la préservation du rit ambrosien

Charlemagne qui avait continué la politique de son père Pépin le Bref et avait éradiqué l’antique liturgie des Gaules de ses états au profit du rit de l’Eglise de Rome, voulu faire de même pour le rit milanais. Aux dires d’un chroniqueur du XIème siècle, Landulphe, la lutte pour la suppression du rit ambrosien fut rude, mais le peuple de Milan résista tant et si bien qu’on décida d’une ordalie : on plaça deux livres, l’un romain, l’autre ambrosien, sur l’autel de saint Pierre à Rome, et l’on décida que celui qui serait trouvé ouvert au bout de trois jours gagnerait. Mais tous deux s’ouvrirent & grâce à ce prodige, l’ambrosien mérita de continuer de vivre. Cependant, tous les livres ambrosiens avaient déjà été détruits, mais des clercs de Milan rédigèrent alors de mémoire un manuel complet de leur liturgie. Quoiqu’on puisse dire de l’exactitude historique de ces faits rapportés par Landulphe, on peut toutefois constater qu’en effet, contrairement au rit romain, pas le moindre document que nous possédions sur le rit ambrosien n’est antérieur au règne de Charlemagne, et que de ce fait, il est assez délicat de retracer son histoire ancienne et de comprendre les étapes de son développement.

Breviarium Ambrosianum : bréviaire ambrosien , édition de 1764 qui suit l'édition de saint Charles BorroméeLa lutte ne fut pas gagnée pour autant : le pape Nicolas II, qui avait tenté en 1060 d’abolir le rit mozarabe, tenta de faire de même avec l’ambrosien, secondé dans cette triste tâche par saint Pierre Damien mais le rit fut sauvé par son successeur le pape Alexandre II. Le pape saint Grégoire VII (1073 † 1085) réitéra la tentative de suppression mais en vain. Branda de Castiglione († 1443), cardinal et légat du pape en Lombardie, échoua encore dans la romanisation du Milanais. La pérennité du rit ne sera finalement définitivement acquise que grâce au travail acharné de saint Charles Borromée († 1584), le grand archevêque de Milan, héros de la contre-réforme catholique, qui s’intéressa beaucoup à la mise en forme du rit de son diocèse : on pourra comparer son travail à celui qu’accomplissait simultanément saint Pie V pour le rit romain, en établissant des standards d’édition.

La messe ambrosienne et ses principales caractéristiques

Disons-le tout de suite, la liturgie de la messe ambrosienne a conservé de nombreux traits d’archaïsmes et témoigne souvent de la pratique des Eglises italiques au IVème siècle. Du reste, son étude permet d’entrevoir ce que pouvait être le rit romain avant l’époque de saint Grégoire le Grand (VIème siècle).

Comme dans toutes les Eglises de l’ancien espace carolingien, la messe commence par des prières au bas de l’autel qui permettent au célébrant & à ses assistants de se mettre dans les dispositions nécessaires pour la célébration des saints mystères. Plus courtes qu’au rit romain, ces prières comportent principalement la confession des péchés.

La messe des catéchumènes commence par le chant d’une antienne appelée ingressa qui correspond à l’introït romain. Mais cette antienne est chantée seule, sans psaume ni Gloria Patri (l’ajout d’un psaume à l’introït pour tenir le temps des longues processions du clergé romain autour du Pape paraît être une innovation du pape saint Célestin Ier († 432), nous n’en conservons que le premier verset, mais tout le psaume était chanté). Notons que cette antienne correspond à l’antienne de la Petite Entrée byzantine, importée du rit syrien d’Antioche.

Le célébrant salue le peuple par un Dominus vobiscum (ils sont très nombreux dans le rit ambrosien) puis on chante le Gloria in excelsis Deo, lequel est suivi d’un premier (il y en aura de nombreux autres) triple Kyrie eleison (sans Christe eleison, particularité romaine inconnue ailleurs). Suit alors une première oraison, l’Oratio super populum, qui correspond à la collecte romaine (de nombreux textes de cette oraison sont du reste communs aux deux rits).

La messe comprend alors trois lectures – une prophétie, une épître et un évangile, ce qui est attesté par les écrits de saint Ambroise et correspond à l’antique pratique des Gaules et de l’Espagne (Rome suit Byzance en ne gardant que deux lectures). Notons qu’aux fêtes des saints, la prophétie peut être une leçon racontant la vie du saint. La prophétie est suivie d‘un psalmellus, pièce de bravoure pour les chantres, qui correspond par sa structure responsoriale au graduel romain, au prokimenon byzantin, au mesbak éthiopien, etc. Un « Halleluia » (pour respecter la graphie des livres ambrosiens) avec un verset est chanté avant l’évangile, son chant, surtout à la reprise finale, donne lieu à des développements parfois extraordinaires, avec des mélismes bien plus longs que les alléluias grégoriens & qui évoquent bien le jubilus, cette jubilation décrite par saint Augustin.

Messe pontificale du cardinal Schuster au Dôme de Milan. Les chanoines de la cathédrale de Milan sont mitrés.

Messe pontificale du cardinal Schuster au Dôme de Milan. Les chanoines de la cathédrale de Milan sont mitrés.

Après l’évangile commence la messe des fidèles, par un Dominus vobiscum suivi du triple Kyrie eleison. Le chœur chante alors une antienne nommée post evangelium mais qui correspond à la première pièce d’offertoire, tandis que le pain & le vin sont apportés au célébrant (initialement par dix vieillards et dix vieilles femmes nourris aux frais de l’église). Cette antienne répond à la grande entrée de la liturgie byzantine (notons que le Jeudi Saint, l’antienne post evangelium du jour est justement le fameux Cœnæ tuæ, qui est aussi la grande entrée de ce jour dans le rit byzantin).

Le diacre chante ensuite : Pacem habete, auquel le peuple répond : Ad te, Domine. Ici avait lieu originellement le baiser de paix, comme dans toutes les liturgies chrétiennes, à l’exception notable de la romaine et de l’africaine, qui placent ce baiser de paix après le canon et avant la communion. Le prêtre dit ensuite une seconde oraison, super sindonem, « sur le suaire » (le grand corporal qui recouvrait les oblats et figurait le suaire de l’ensevelissement du corps du Christ). Cette oraison, qui existait dans l’ancien rit des Gaules, correspond au l’oraison du voile des liturgies orientales d’Alexandrie, d’Antioche ou de Jérusalem.

Le chœur chante alors l’offertorium du jour, dont la forme est proche de la pièce correspondante de la liturgie romaine. Pendant ce chant, le célébrant présente l’oblation du pain et du vin, en disant à voix basse des prières d’offertoire typiques des Eglises de l’ancien espace carolingien et proches de celles employées par le rit romain. Il encense les oblats également, le rit romain le fait au même endroit (mais les rotations à 360° de l’encensoir qui a gardé sa forme antique, sans couvercle, sont très spectaculaires).

Messe solennelle en rit ambrosien : oraison sur les oblats et préface. Notez la position du diacre et du sous-diacre aux cardes (coins) de l'autel.

Messe solennelle en rit ambrosien : oraison sur les oblats et préface. Notez la position du diacre et du sous-diacre aux cardes (coins) de l’autel.

L’offertoire achevé, le célébrant salut par un Dominus vobiscum le peuple puis l’on chante le symbole de Nicée-Constantinople. La place du Symbole correspond à celle dans les rits orientaux, juste avant l’anaphore eucharistique. Le rit romain a – un peu maladroitement – anticipé le Credo avant l’offertoire, avant donc le (théorique) renvoi des catéchumènes, ce qui trahit son introduction relativement tardive dans cette liturgie (i.e. le XIème siècle, il n’y avait plus de catéchumènes à cette époque). Le Credo milanais diffère du romain par une légère variante textuelle : ascendit ad cœlos au lieu d’ascendit in cœlum. Après le Credo, le célébrant dit une troisième oraison, super oblata, qui correspond à la secrète romaine et s’enchaîne de même avec le dialogue de la préface (identique à Rome) et au début du canon. Contrairement à la sobriété du rit romain depuis saint Grégoire le Grand, la préface change à quasiment toutes les messes, comme dans les rits gallican et mozarabe. Le canon en revanche est plutôt fixe et ressemble fort au canon romain, avec quelques variantes de détails. Comme nous l’avons indiqué plus haut, les canons romain et ambrosien sont certainement deux formes du canon répandu en Italie au IVème siècle, probablement à partir d’Aquilée.

Le canon terminé, le célébrant procède à la fraction du Corps du Seigneur, pendant que le chœur chante une antienne appelée confractorium (le texte de ces antiennes se retrouve souvent dans celui des antiennes de communion romaines, dont l’introduction est un peu tardive à Rome : VIème siècle). Suit ensuite le chant du Pater. On sait qu’à Rome c’est le pape saint Grégoire le Grand qui déplaça le Pater et le mit en conclusion du canon, avant la fraction, à l’imitation de Constantinople. Il est probable que suite à cette réorganisation, les anciennes antiennes qui accompagnaient la fraction du pain à Rome ont été recyclées en antienne pour accompagner la communion des fidèles.

A l’imitation de Rome, le rit milanais a aussi introduit un second baiser de paix à cet endroit, faisant doublon avec celui au début de l’offertoire. Pendant que la paix se transmet, le chœur peut chanter une antienne pour la paix (« Pax in cœlo, pax in terra, pax in omni populo, pax Sacerdotibus Ecclesiarum Dei. »), non absolument prescrite, mais qui a son pendant dans l’antiphona ad pacem de l’ancien rit des Gaules et l’Agnus Dei romain.

Messe solennelle en rit ambrosienLe chœur accompagne le déplacement des fidèles pour la communion par une pièce assez curieuse et souvent très originale appelée Transitorium, et dont le style différe beaucoup de ce que l’on peut trouver dans le rit romain à cet endroit, tant par les textes que par la musique. Une dernière oraison, post communionem, est chantée par le célébrant. Après trois Kyrie eleison, le renvoi est fait, il n’utilise pas l’Ite missa est mais enchaîne les réponses suivantes : V/. Procedamus in pace R/. In nomine Christi. V/. Benedicamus Domino. R/. Deo gratias. Notons que Benedicamus Domino doit être une formule plus ancienne que Ite missa est : le rit ambrosien ne connait que lui et il est employé à l’office romain ainsi qu’aux messes romaines de pénitence (Avent, Carême) qui conservent en général des éléments plus anciens.

A l’instar de la messe romaine, on a ajouté après le renvoi une bénédiction trinitaire des fidèles par le célébrant ainsi que le dernier évangile, qui est comme à Rome le commencement de l’Evangile selon Jean.

L’année liturgique ambrosienne

Nous décrirons plus brièvement celle-ci. L’année liturgique, comme en Gaule ou en Espagne, commence par la fête de saint Martin le 11 novembre : l’Avent ambrosien comprend en effet six dimanches (contre quatre à Rome) et peut commencer au plus tôt le 12 novembre.

Précédé de la Septuagésime, le Carême commence au lundi qui suit le premier dimanche, In capite Quadragesimæ (comme c’était aussi le cas à Rome avant saint Grégoire le Grand qui l’anticipa au Mercredi des Cendres). Les dimanches suivants sont désignés par l’évangile qui y est lu : de la Samaritaine, d’Abraham, de l’Aveugle-Né, de Lazare, puis viennent les Rameaux. La Semaine Sainte est radicalement différente dans son organisation de celle pratiquée à Rome. On ne jeûne pas les samedi, contrairement à Rome et conformément à l’Orient.

Les dimanches après la Pentecôte sont au nombre de quinze, puis viennent cinq dimanches « après la décollation » (de saint Jean-Baptiste) et deux dimanches d’octobre. Le troisième dimanche d’octobre célèbre la dédicace de la cathédrale, puis est suivi de trois dimanches « post Dedicationem ». Les pièces de chant du propre de tous ces dimanches sont choisis dans un répertoire commun (« Commune dominicale ») et peuvent servir plusieurs fois.

Le sanctoral comporte évidemment de nombreux saints milanais, mais également beaucoup de martyrs romains des premiers siècles dont plusieurs ne sont plus célébrés par le rit romain (tel saint Genès, martyr romain, dont nous chanterons la fête le 25 août prochain).

L’office divin ambrosien

Finissons par un rapide mot sur l’office divin.

La structure la plus originale est celle de l’office de nuit, comportant trois nocturnes unis à un office du matin, qui a été formellement séparé en deux parties distinctes – sous les appellations plus modernes de matines et laudes – par saint Charles Borromée. Les vigiles nocturnes du samedi et du dimanche ont des structures propres et comportent beaucoup de cantiques de l’Ancien Testament, à l’instar de l’office palestinien ou de celui décrit par la règle de saint Benoît. L’office nocturne du samedi emploie le psaume 118, comme l’office byzantin. Les psaumes des autres jours de la semaine, du lundi au vendredi, sont répartis sur un cycle de deux semaines. Le Benedictus démarre les laudes, dont la psalmodie se finit, comme dans toute liturgie chrétienne, par le chant quotidien des psaumes 148, 149, 150 auxquels Milan ajoute le psaume 116.

Les autres heures (prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies) sont proches de la pratique romaine, qui devait être commune à l’Italie (la règle de saint Benoît se présente du reste comme un aménagement de cette pratique commune avec quelques simplifications – comme la réductions des vêpres à quatre psaumes – pour faciliter le travail des moines) : le psaume 118 est – comme à Rome – chanté tous les jours, réparti sur les petites heures, les vêpres s’ouvrent par un répons du lucernaire puis comportent les cinq psaumes comme à Rome (les vêpres des fêtes ont une structure beaucoup plus complexe et originale, avec le retour régulier des psaumes 132, 133 & 116). A la fin des laudes et des vêpres, le chant de versets psalmiques choisis sont à rapprocher des apostiches byzantins (dont l’origine provient de la liturgie du Saint-Sépulchre à Jérusalem). Les complies comportent tous les jours six psaumes (4, 30, 90, 132, 133, 116), un peu à la manière des grandes complies byzantines.

La version latine des textes bibliques employés par le rit milanais ne suivent pas la Vulgate ordinaire de saint Jérôme ni son psautier dit gallican.

Le plain-chant ambrosien

Ce panorama très rapidement brossé des richesses et particularités du rit ambrosien serait incomplet sans aussi évoquer le chant ambrosien – à la saveur si étrange et si particulière. Contentons-nous de noter que ce chant est très clairement plus archaïque dans ses constructions modales que le chant grégorien et qu’il présente en revanche des points de ressemblance nombreux avec le chant dit vieux-romain. Le chant grégorien résulte en effet d’une réforme postérieure, avec une volonté de simplification et de systématisation, alors que les chants ambrosien et vieux-romain ont manifestement préservé un état plus archaïque de l’antique cantilène des Eglises d’Italie.

Antiphonaire ambrosien du XIVème siècle. Houghton Library, Harvard University, Cambridge.

Antiphonaire ambrosien du XIVème siècle. Houghton Library, Harvard University, Cambridge. Vêpres de saint Maurice et de ses compagnons : lucernaire et antienne de Magnificat.

Un rit voisin, le rit eusébien

Reliquaire de saint Eusèbe dans la cathédrale de Verceil.

Reliquaire de saint Eusèbe dans la cathédrale de Verceil.

Grand ami de saint Ambroise et comme lui champion de la lutte contre les horreurs de l’hérésie arienne, saint Eusèbe de Verceil fut évêque de cette cité d’Italie du Nord jusqu’à sa mort en 371. Ce diocèse comprenait alors tout l’arc cisalpin et était suffragant de l’archevêque de Milan. Contrairement à Milan, Verceil semble n’avoir pu maintenir son rit propre originel et Charlemagne paraît avoir réussi à lui imposer la liturgie romaine, là où il avait échoué avec la liturgie milanaise. Comme dans tous les autres diocèses de l’Empire carolingien, la liturgie romaine se développa par la suite de façon autonome, de sorte qu’on pouvait parler d’une liturgie romaine à l’usage de Verceil (comme étaient de fait tous les usages particuliers de l’espace carolingien, tels le rit lyonnais, le rit parisien, le rit de Nidaros, celui de Sarum, etc, etc.).

Cette liturgie médiévale de Verceil fut surnommée « rit eusébien » à l’imitation du rit ambrosien voisin. Elle nous est connue par les archives exceptionnelles du chapitre de la cathédrale de Verceil, d’une grande richesse en manuscrits de premier plan. Si elle est foncièrement romaine par sa structure, la liturgie de Verceil comportait aussi de nombreux emprunts au rit ambrosien voisin et gardait de très nombreux traits propres, qui soit témoignaient d’un état archaïque du rit romain, soit étaient totalement originaux et pouvaient remonter avant la romanisation carolingienne (telle la fameuse antienne orientale Sub tuum præsidium, dont le texte eusébien est une version latine différente des traductions romaine comme milanaise). Feu M. l’Abbé Quoëx († 2007) avait bien compris le grand intérêt de l’étude des livres liturgiques de Verceil pour comprendre l’histoire de la liturgie romaine, il en avait fait le recensement, la classification et l’étude pour l’Ecole Pratique des Hautes Etudes mais la mort n’a pu faire aboutir ce projet.

Constantin brûle les livres ariens après le Concile de Nicée. Verceil, Bibliothèque capitulaire, MS CLXV (c. 825).

Constantin brûle les livres ariens après le Concile de Nicée. Verceil, Bibliothèque capitulaire, MS CLXV (c. 825).

N’ayant eu le temps que d’imprimer son bréviaire en 1504, Verceil vit son rit propre supprimé en 1575 : d’une part, la Savoie, qui venait de conquérir ce territoire, voulait unifier les sujets de ses états par la pratique commune du seul rit romain selon les livres tridentins, d’autres part, comme tant de diocèses à cette époque, la raison économique fut la plus forte : les frais d’édition et d’impression de tous les livres liturgiques propres étaient fabuleusement élevés pour un diocèse, les imprimeurs étant confrontés à un débouché commercial faible sur un marché diocésain forcément restreint, alors que les livres romains se répandaient vites et n’étaient pas chers. Le rit disparut donc, mais certains éléments se sont conservés longtemps par tradition populaire pour la fête de saint Eusèbe.

Nous chanterons néanmoins le 21 août prochain un office de vêpres dans l’octave de l’Assomption selon les anciens usages de Verceil, le chant ayant été reconstitué sur les fameux manuscrits médiévaux du chapitre. Nous utiliserons aussi pour ces vêpres des polyphonies composées par un maître de chapelle de la cathédrale de Verceil au XVIème siècle, Orazio Colombani.

O nata lux de lumine – hymne de la Transfiguration du Bienheureux Pierre le Vénérable

Hymne O nata lux de lumine pour la fête de la Transfiguration composé par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny
Hymne O nata lux de lumine pour la fête de la Transfiguration composé par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny

1. O nata lux de lúmine,
Iesu, redémptor sæculi,
Dignáre clemens súpplicum
Laudes precésque súmere.
1. Lumière née de la lumière,
Jésus, rédempteur du monde,
nous t’en supplions, daigne accueillir dans
ta clémence nos louanges et nos prières.
2. Qui carne quondam cóntegi
Dignátus es pro pérditis,
Nos membra confer éffici
Tui beáti córporis.
2. Tu as daigné jadis revêtir la chair
pour sauver ceux qui étaient perdus :
fais-nous devenir les membres
de ton corps glorifié.
3. Præ sole vultu flámmeus,
Vt nix amíctu cándidus,
In monte dignis téstibus
Apparuísti cónditor.
3. Le visage plus flamboyant que le soleil,
les vêtements plus éblouissants que la neige,
sur la montagne tu t’es manifesté comme
le créateur devant de dignes témoins.
4. Vates alúmnis ábditos
Tuis vetústos cónferens,
Utrísque te divínitus
Deum dedísti crédere.
4. Confrontant les anciens prophètes
disparus aux tiens,
tu as donné à tous divinement
de croire en ta divinité.
5. Te vox patérna cœlitus
Suum vocávit Fílium,
Quem nos fidéli péctore
Regem fatémur glóriæ.
5. La voix du Père venue du ciel
t’a appelé son Fils,
toi que notre cœur fidèle
proclame roi céleste.
6. Concéde nobis quæsumus
Almis micáre móribus
Ut ad polórum gáudia
Bonis vehámur áctibus.
6. Accorde-nous, nous te le demandons,
de briller par une vie attentive,
afin qu’aux joies célestes,
nous soyons emportés par nos bonnes actions.
7. Laudes tibi nos pángimus,
Ætérne regum Rex Deus,
Qui es Trinus et Dóminus,
Per cuncta regnans sæcula. Amen.
7. Nous chantons nos louanges pour toi,
Eternel Roi des rois, Dieu,
Qui es Trine et Seigneur
Régnant pour tous les siècles. Amen.

La célébration de la Transfiguration du Seigneur au 6 août – 40 jours avant la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix le 14 septembre – est attestée à Jérusalem à partir du milieu du VIIème siècle, et se répandit de là en Orient (la fête semble s’implanter à Constantinople au temps de l’empereur Léon VI le Sage (866 † 912) aussi bien qu’en Occident (un évêque espagnol du nom d’Eldefonse estime, en 845, que tous les fidèles doivent communier ce jour-là comme pour Noël et l’Ascension ; le Martyrologe de Wandelbert de Prùm rédigé en vers aux alentours de 850 & le calendrier en marbre de Naples du IXème siècle la connaissent). Plusieurs diocèses et abbayes occidentaux l’adoptèrent à partir du Xème siècle, la célébrant à la date du 6 août (à l’exception notable de beaucoup de diocèses de France et d’Angleterre qui adoptèrent tout d’abord la date du 27 juillet, probablement afin de préserver la fête plus ancienne en Occident de saint Sixte). Rome fut lente à recevoir cette fête, surtout parce que dans le rit romain, la Transfiguration est de longue date célébrée le samedi des Quatre-Temps de Carême (et reprise le lendemain, second dimanche de Carême), et que le 6 août voyait déjà la fête du saint pape & martyr Sixte II, qui avec ses sept diacres (dont saint Laurent) fut l’une des victimes les plus marquantes de la terrible persécution de Valérien. Ce n’est qu’en 1457 que le pape Calixte III inscrivit au 6 août du calendrier de l’Eglise de Rome la fête de la Transfiguration, en action de grâces pour l’éclatante victoire de Belgrade remportée contre les Turcs et obtenue le 6 août 1456.

L’ordre de Cluny a adopté la fête de la Transfiguration du Seigneur en 1132, sous l’abbatiat du Bienheureux Pierre de Montboissier, plus connu sous le surnom que lui donna l’empereur Frédéric Barberousse de Pierre le Vénérable, et qui fut, du 22 août 1122 à sa mort survenue le 25 décembre 1156, le neuvième abbé du puissant ordre de Cluny.

Théologien fécond et grand abbé, Pierre le Vénérable a laissé une œuvre intellectuelle étendue et de grande qualité (il fut le premier à organiser la traduction du Coran (Lex Mahumet pseudoprophetæ) en latin afin de pouvoir développer des ouvrages d’apologétique contre les erreurs musulmanes), ainsi que le souvenir d’une vie marquée par la charité (il envoya la dépouille mortelle d’Abelard qu’il avait absout à l’abbaye du Paraclet où Héloïse était abbesse).

Non content d’inscrire la fête de la Transfiguration du Seigneur au calendrier de son ordre, Pierre le Vénérable en établit l’office : il repris les antiennes de l’antiphonaire romain qui chantaient déjà la Transfiguration pendant le Carême et compléta ce qui manquait afin d’obtenir un office monastique complet, y ajoutant, outre les antiennes nécessaires, les hymnes, le répons des Ières vêpres et les 12 répons nécessaires au chant l’office nocturne bénédictin. S’inscrivant parfaitement dans le cadre reçu de la tradition antique de l’office romain, l’office de la Transfiguration de Pierre le Vénérable est un sommet de la liturgie médiévale : fermement fondé sur l’Ecriture Sainte, il conserve la sobriété caractéristique du rit romain, sans céder aux épanchements ampoulés qui grèvent parfois les compositions liturgiques médiévales.

De Pierre le Vénérable on garde également une lettre aux moines latins du mont Thabor ainsi qu’un magnifique sermon qu’il a laissé sur le mystère de la Transfiguration, qui, avec l’office, marquent l’importance qu’avait la contemplation du Christ en gloire dans sa vie spirituelle.

L’ordre de Cluny devait être par la suite un artisan efficace de la propagation de la fête du 6 août, surtout dans les milieux monastiques dans un premier temps :

Les moines d’Occident rejoignent ceux d’Orient pour faire du Christ en gloire l’Icône de leur propre vie, qui doit consister à se laisser transfigurer par la lumière du Ressuscité. »
Pierre Jounel.

S’il est bien une fête qui, avec celles de Noël et de Pâques, est chère aux Clunisiens et dit quelque chose de leur spiritualité et de leur prière, c’est la Transfiguration. Le Christ qui, sur le mont Thabor,
avant même sa Passion et sa Résurrection, se révèle en gloire aux apôtres Pierre, Jacques et Jean et les inonde de sa clarté, est le même que le Christ dans la gloire de sa Résurrection, auquel s’adresse la liturgie clunisienne avec le faste d’un cérémonial de cour, ou que le Christ en majesté, que les moines peuvent contempler, sculpté au tympan ou peint dans l’abside de leur grande église, ou encore dans la chapelle de Berzé-la-Ville. La fête de la Transfiguration apparaît peut-être, en quelque sorte, comme le point focal de la vie liturgique et contemplative des Clunisiens. »
Thierry Barbeau, Prières de Cluny.

L’hymne O nata lux de lumine que nous transcrivons ci-dessus a été composée par Pierre le Vénérable pour les Ières et IIndes ainsi que pour les laudes de la fête de la Transfiguration. Les vers sont très classiquement écrits en dimètres iambiques, le mètre ambrosien par excellence. La mélodie – du VIIIème ton – est empruntée à l’hymne Placare Christe servulis de la fête de la Toussaint. Les antiphonaires de Cluny qui subsistent sont relativement nombreux, nous avons établi le texte et la mélodie sur un manuscrit de la fin du XIIème siècle provenant du scriptorium de l’Abbaye de Cluny (Miscellanea secundum usum ordinis Cluniacensis, Bnf Latin 17716, folio 8 recto) :

Miscellanea secundum usum ordinis Cluniacensis - folio 8 r° : début de l'office de la Transfiguration composé par Pierre le Vénérable.

Miscellanea secundum usum ordinis Cluniacensis – folio 8 r° : début de l’office de la Transfiguration composé par Pierre le Vénérable.

Cette hymne ne fut pas reprise par la suite par le Bréviaire romain, qui ultérieurement utilisa pour les offices du 6 août des strophes judicieusement choisies de l’hymne de l’Epiphanie composée au IVème par le grand poète chrétien espagnol Prudence.

Rit parisien – Media vita – complies de Carême

Sabbato ante
Dominica II in Quadragesima
Ad Nunc dimittis, Ant.

Média vita in morte sumus : quem quærimus adjutórem, nisi tu Dómine ? qui pro peccátis nostris juste irásceris : * Sancte Deus, Sancte Fortis, Sancte Misericors Salvator, amaræ morti ne tradas nos. Au milieu de la vie, nous sommes dans la mort : quel secours chercher, sinon toi, Seigneur ? toi qui à bon droit es irrité de nos péchés : * Saint Dieu, Saint fort, Saint Sauveur miséricordieux, ne nous livre pas à la mort amère.
1. Nunc dimíttis servum tuum, Dómine, * secúndum verbum tuum in pace : 1. Maintenant, laisse ton serviteur, Seigneur, * selon ta parole, sans aller en paix.
2. Quia vidérunt óculi mei * salutáre tuum. 2. Car mes yeux ont vu * le salut qui vient de toi.
3. Quod parásti * ante fáciem ómnium populórum. 3. Que tu as préparé * devant la face de tous les peuples.
4. Lumen ad revelatiónem Géntium, * et glóriam plebis tuæ Israël. 4. Lumière qui doit se révéler aux Nations * & gloire de ton peuple Israël.
5. Glória Patri, & Fílio, * & Spirítui Sancto. 5. Gloire au Père, & au Fils, * & au Saint-Esprit.
5. Sicut erat in princípio, et nunc, et semper, * et in sæcula sæculórum. Amen. 5. Comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, * & dans les siècles des siècles. Amen.
V/. Ne projícias nos in témpore senectútis ; cum defécerit virtus nostra, ne derelínquas nos, Dómine. * Sancte Deus, Sancte Fortis, Sancte Misericors Salvator, amaræ morti ne tradas nos. V/. Ne nous rejette pas dans le temps de la vieillesse ; et maintenant que notre force s’est affaiblie, ne nous abandonne pas, Seigneur. * Saint Dieu, Saint fort, Saint Sauveur miséricordieux, ne nous livre pas à la mort amère.

Sources : Antiphonaire de Notre-Dame de Paris (c. 1300) – F-Pn lat. 15181 f° 230 v°. – Cantus ID: 003732 & 003732b.
Psalmodie solennelle du Nunc dimittis selon les indications du Psalterium Parisiense imprimé de 1496.

Media vita est une antienne qui a connu un succès énorme au Moyen-Age. Saint Thomas d’Aquin entrait en ravissement et versait des torrents de larmes à chaque complies de Carême, lorsqu’on chantait le verset Ne projícias nos in témpore senectútis.

En raison du caractère particulièrement dramatique de son texte, on se mit à chanter cette antienne en dehors de l’office, en particulier sur les champs de bataille ou même pour des buts moins avouables où s’entremêlèrent quelques superstitions, au point qu’un concile réuni à Cologne en 1316 dût interdire aux fidèles de proférer des imprécations contre leurs ennemis en chantant Media vita (Quod non fiant imprecationes nec cantetur Media vita contra aliquas personas).

Dans son Chronicon S. Galli de 1613, l’historien allemand Erst Jodok Metzler a attribué la paternité de cette antienne à saint Notker le Bègue, moine de Saint-Gall en Suisse († 912), mais cette attribution bien tardive n’est étayée par aucune autre preuve ni source et parait assez faible.

L’antienne ne figure pas dans le fond ancien du répertoire de l’office divin romain et apparait pour la première fois – sans verset – dans des manuscrits du XIème simultanément en Italie du Nord, à Autun et en Angleterre : sa création a dû être de ce fait antérieure (serait-elle du Xème siècle ?) mais sa véritable origine reste inconnue. La nombre restreint d’antiphonaires antérieurs au XIème qui nous soient parvenus ne permettent pas de retracer précisément le parcours de cette pièce très curieuse.

Son texte est en effet remarquable en ce qu’il présente une version du Trisaghion de la liturgie orientale, qui était aussi largement pratiqué dans l’ancien rit des Gaules, supprimée par Pépin le Bref et Charlemagne au profit de la liturgie romaine. Il est possible que la première partie, avant Sancte Deus, soit de fait conçue comme un trope d’introduction du Trisaghion, et ait assuré la transmission d’une formule liturgique plus ancienne dans la nouvelle liturgie romano-franque.

A partir du XIIème siècle, l’antienne Media vita s’accompagne curieusement de versets, dont le plus commun (et probablement le plus ancien) – Ne projicias nos, celui-là même qui faisait pleurer saint Thomas d’Aquin – est celui utilisé tant par Paris que par les Dominicains. Ce verset Ne projicias nos est tiré du psaume 30, verset 9, avec mise au pluriel du verset biblique. Si l’antiphonaire manuscrit du chœur de Notre-Dame de Paris indique le chant du verset après le Nunc dimittis (comme dans l’usage de Sarum), les éditions postérieures du Breviarium Parisiense (de 1492 & 1500) placent ce verset avant le cantique évangélique, comme dans le rit dominicain.

La majorité des manuscrits assignent Media vita au Nunc dimittis des complies de Carême, assez souvent à partir de la mi-Carême, le milieu du Carême évoquant symboliquement le milieu de la vie évoqué par le texte de l’antienne, ainsi que le souligne en 1286 Guillaume Durand de Mende (Rational ou manuel des Divins offices, L. VI, chap. LII, n°IV & V). L’usage de Paris l’emploie aux complies de Carême à partir de la veille du IInd dimanche et jusqu’au Triduum pascal. Ce n’est qu’au XXème siècle que les éditions de Solesmes vont proposer le chant de Media vita pendant le temps de la Septuagésime.

A titre de comparaison, voici le chant dominicain de cette antienne de Nunc dimittis, qui est chantée dans cet Ordre à partir des complies de la veille du IIIème dimanche de Carême :

Et voici le Media vita dans l’usage de Sarum en Angleterre, tel qu’édité par l’excellent site The Sarum Rite. Il comporte trois versets et se chante à partir du IIIème dimanche de Carême :

Litanies patriarchines à la Vierge Marie, selon l’usage de Saint-Marc de Venise

Titre Litanies Patriarchines
Antienne pénitentielle Exaudi nos en plain-chant patriarchin
Litanies patriarchines

Textus litaniæ patriarchinæ

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.
Christe audi nos. Christe exaudi nos.
Pater de cœ-lis De-us, miserére nobis.
Fili Redemptor mun-di De-us, miserére nobis.
Spíritus Sanc-te De-us, miserére nobis.
Qui es Trinus, & u-nus De-us, miserére nobis.

Sancta María Mater Chris-ti sanc-tis-sima, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Dei Géni-trix & Vir-go, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go per-tua, ora pro nobis.
Sancta María grátia De-i ple-na, ora pro nobis.
Sancta María ætérni Re-gis -lia, ora pro nobis.
Sancta María Mater Chris-ti et Spon-sa, ora pro nobis.
Sancta María Templum Spí-ri-tus Sanc-ti, ora pro nobis.
Sancta María Cœló-rum Re-na, ora pro nobis.
Sancta María Ange-ló-rum -mina, ora pro nobis.
Sancta María Scala Cœ-li rectís-sima, ora pro nobis.
Sancta María felix Porta Pa-ra-si, ora pro nobis.
Sancta María nostra Ma-ter & -mina, ora pro nobis.
Sancta María Spes ve-ra Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María Mater Mi-se-ricór-diæ, ora pro nobis.
Sancta María Mater æ-tér-ni Prín-cipis, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri con-lii, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ræ -dei, ora pro nobis.
Sancta María Virtus Divínæ Incar-na-tió-nis, ora pro nobis.
Sancta María Consílium cœ-lés-tis ár-cani, ora pro nobis.
Sancta María Thesáu-rus Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María nostra Sa-lus ve-ra, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri gáu-dii, ora pro nobis.
Sancta María Stella cœ-li clarís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis Pátriæ de-si-rium, ora pro nobis.
Sancta María omni honó-re dignís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis vi-tæ -nua, ora pro nobis.
Sancta María pulchritúdo An-ge-rum, ora pro nobis.
Sancta María flos Pa-tri-archá-rum, ora pro nobis.
Sancta María desidérium Pro-phe-rum, ora pro nobis.
Sancta María thesáurus A-pos-to-rum, ora pro nobis.
Sancta Marí-a laus Már-tyrum, ora pro nobis.
Sancta María glorificátio Sa-cer--tum, ora pro nobis.
Sancta María Casti-tá-tis é-xemplum, ora pro nobis.
Sancta María Archangeló-rum læ-tia, ora pro nobis.
Sancta María ómnium Sanctórum ex-ul-tio, ora pro nobis.
Sancta María mæstórum con-so-tio, ora pro nobis.
Sancta María miseró-rum re-gium, ora pro nobis.
Sancta María ómnium fons a-ro-tum, ora pro nobis.
Sancta María glória óm-ni-um Vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Stella ma-ris firmís-sima, ora pro nobis.

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.

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Sources :

  • Supplicationes ad sanctissimam Virginem Mariam tempore belli, secundum consuetudinem Ducalis basilicæ S. Marci Venetiarum, Venise 1695.
  • Dichlich, Dizionario sacro liturgico, Venise 1824. Vol. III, pp. 11-12.
  • Mario Dal Tin, Melodie tradizionali Patriarchine di Venezia, Padoue 1993, pp. 135-151.

Le chant – ci dessus solennel (il existe un second ton férial) – de ces litanies patriarchines de la Vierge était traditionnel à Venise. Ses 41 invocations – qui se rencontrent dans un texte imprimé en 1695 pour l’usage de la basilique Saint-Marc – sont de fait les héritières de versions beaucoup plus longues que l’on trouve dans des manuscrits médiévaux en usage au XIIIème siècle dans le ressort du patriarcat d’Aquilée / Grado, et qui pouvaient aller jusqu’à 92 invocations à la Vierge.

Il n’est pas impossible du reste que les toutes premières litanies adressées à la Vierge soient nées dans le patriarcat d’Aquilée, & leur lyrisme pourrait bien avoir emprunté certains traits de la poésie liturgique byzantine, la Vénitie ayant toujours gardé d’étroits contacts avec le monde grec. De là, ces litanies de la Vierge se diffusèrent-elles sans doute en Italie, et c’est une version plus concise – non seulement quant à la longueur mais aussi quant à l’expression poétique – qui finit par être usage au XVème siècle à Lorette et par là passer dans les livres liturgiques romains au siècle suivant sous le nom de Litanies de Lorette.

Notons enfin qu’à Venise ces litanies sont toujours précédées, même semble-t-il lorsqu’elles sont chantées hors temps de guerre, de l’antienne pénitentielle Exaudi nos (du mercredi des Cendres, sur un plain-chant substantiellement simplifié, comme on en rencontrait assez souvent dans les chants imprimés patriarchins au XVIème siècle).

Traduction française des litanies patriarchines à la Vierge Marie :

Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. Ps. Sauvez-moi mon Dieu, car les eaux submergent mon âme. V/. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit. Comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen. Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. (Psaume LXVIII, 17 & 2)

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.
Christ, écoutez-nous. Christ, exaucez-nous.
Père du ciel Dieu, ayez pitié de nous.
Fils Rédempteur du monde Dieu, ayez pitié de nous.
Esprit Saint Dieu, ayez pitié de nous.
Vous qui êtes Trine et Un Dieu, ayez pitié de nous.

Sainte Marie Mère du Christ très sainte, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge des Vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Dieu & Vierge, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge perpétuelle, priez pour nous.
Sainte Marie pleine de la grâce de Dieu, priez pour nous.
Sainte Marie Fille du Roi éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Christ et Epouse, priez pour nous.
Sainte Marie Temple du Saint-Esprit, priez pour nous.
Sainte Marie Reine des Cieux, priez pour nous.
Sainte Marie Maîtresse des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie Echelle du Ciel très droite, priez pour nous.
Sainte Marie heureuse Porte du Paradis, priez pour nous.
Sainte Marie notre Mère & Dame, priez pour nous.
Sainte Marie Espérance véritable des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Miséricorde, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Prince éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du vrai conseil, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la vraie foi, priez pour nous.
Sainte Marie Force de l’Incarnation divine, priez pour nous.
Sainte Marie Conseil des secrets célestes, priez pour nous.
Sainte Marie Trésor des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie notre vrai salut, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la divine joie, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très brillante du ciel, priez pour nous.
Sainte Marie désir de la céleste patrie, priez pour nous.
Sainte Marie très digne d’honneur, priez pour nous.
Sainte Marie Porte de la vie céleste, priez pour nous.
Sainte Marie beauté des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie fleur des Patriarches, priez pour nous.
Sainte Marie désir des Prophètes, priez pour nous.
Sainte Marie trésor des Apôtres, priez pour nous.
Sainte Marie louange des Martyrs, priez pour nous.
Sainte Marie glorification des Prêtres, priez pour nous.
Sainte Marie exemple de chasteté, priez pour nous.
Sainte Marie joie des Archanges, priez pour nous.
Sainte Marie exultation de tous les Saints, priez pour nous.
Sainte Marie consolation des affligés, priez pour nous.
Sainte Marie refuge des miséreux, priez pour nous.
Sainte Marie source de tous parfums, priez pour nous.
Sainte Marie gloire de toutes les vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très ferme de la mer, priez pour nous.

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.