Profitentes Unitatem : une séquence parisienne d’Adam de Saint-Victor pour la fête de la Trinité

La prose Profitentes Unitatem était utilisée par l’Eglise de Paris pour le dimanche de la Très-Sainte Trinité, jour octave de la Pentecôte. Sa composition est due au fameux hymnographe Adam de Saint-Victor, le prince des poètes médiévaux, qui fut pré-chantre de la cathédrale de Paris avant de se retirer en l’Abbaye de Saint-Victor, où il mourut vers 1148.

Voici ci-après le chant de la prose Profitentes Vnitatem restitué par nous d’après les anciens missels parisiens médiévaux. Ce chant est directement issu du plain-chant de l’Alleluia Verbo Domini cœli firmati sunt, du VIIIème ton, qui était employé par le rit parisien pour la fête de la Très-Sainte Trinité. Cette composition d’Adam de Saint-Victor a sans doute remplacé la vieille prose du IXème siècle Benedicta semper sancta sit Trinitas (que certains manuscrits parisiens gardent comme prose alternative pour la messe de la Trinité – cette dernière prose en revanche est modulée sur l’Alleluia Benedictus es, qui est dans les livres romains).

 

Prose Profitentes Unitatem à la sainte Trinité d'Adam de Saint-Victor

Prose Profitentes Unitatem à la sainte Trinité d'Adam de Saint-Victor

Prose Profitentes Unitatem à la sainte Trinité d'Adam de Saint-Victor

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Texte & traduction par dom Guéranger :

Profiténtes Vnitátem
Venerémur Trinitátem
Pari reveréntia.
Confessons l’Unité divine,
Vénérons la Trinité
D’un culte pareil :
Tres Persónas asseréntes
Personáli differéntes
A se differéntia.
Reconnaissant trois personnes
Que distingue
Une personnelle différence.
Hæc dicúntur relatíve,
Cum sint unum substantíve,
Non tria princípia.
Elles reçoivent leur nom de leur relation,
Etant un substantivement,
Et non trois principes.
Sive dicas tres, vel tria :
Simplex tamen est usía,
Non triplex esséntia.
En employant pour elles le nombre de trois,
Tu dois reconnaître que leur nature est simple,
Que leur essence n’est pas triple.
Simplex esse, simplex posse,
Simplex velle, simplex nosse,
Cuncta sunt simplícia.
Etre simple, pouvoir simple,
Vouloir simple, savoir simple,
Tout y est simple ;
Non uníus quam duárum
Sive trium personárum
Minor efficácia.
La puissance d’une des personnes
N’est pas moindre que ne l’est
Celle de deux, ni celle de trois.
Pater, Proles, Sacrum Flamen,
Deus unus : sed hi tamen
Habent quædam própria.
Le Père, le Fils, l’Esprit Saint,
Un seul Dieu ; mais chacun
Possède ce qui lui est propre.
Una virtus, unum numen :
Unus splendor, unum lumen :
Hoc una quod ália.
Une seule vertu, une seule divinité,
Une seule splendeur, une seule lumière ;
Ce que l’un possède, l’autre le possède aussi.
Patri Proles est æquális,
Nec hoc tollit personális
Ambórum distínctio.
Le Fils est égal au Père,
Et la distinction personnelle des deux
N’enlève pas cette égalité.
Patri compar Filióque,
Spiritális ab utróque
Procédit connéxio.
Egal au Père et au Fils,
L’Esprit est le lien
Qui procède de l’un et de l’autre.
Non humána ratióne
Capi possunt hæ persónæ,
Nec harum discrétio.
L’humaine raison ne saurait
Comprendre ces trois personnes,
Ni la dissemblance qui les constitue.
Non hic ordo temporális,
Non hic situs aut locális
Rerum circumscríptio.
Là il n’y a ni succession de temps,
Ni lieu
Pour circonscrire la chose.
Nil in Deo præter Deum,
Nulla causa præter eum
Qui creat causália.
En Dieu, rien que Dieu ;
En lui, nulle cause que
Celle qui produit les êtres.
Effectíva vel formális
Causa Deus, et finális,
Sed numquam matéria
Dieu est cause effective et formelle,
Cause finale,
Mais jamais matière.
Digne loqui de persónis
Vim transcéndit ratiónis,
Excédit ingénia.
Parler dignement des divines personnes
Est au-dessus des forces de la raison,
Et dépasse le génie.
Quid sit gigni, quid procéssus,
Me nescíre sum proféssus:
Sed fide non dúbia.
Génération et procession dans la divine essence,
Je confesse que ma raison ne le saisit pas,
Mais ma foi le croit sans aucun doute.
Qui sic credit, ne festínet,
Et a via non declínet
Insolénter régia.
Que celui qui croit ne soit pas impatient,
Qu’il n’ait pas l’imprudence
De s’écarter de la voie royale.
Servet fidem, formet mores ;
Nec atténdat ad erróres
Quos damnat Ecclésia.
Qu’il garde la foi, qu’il règle sa vie,
Et n’ait aucun penchant
Vers les erreurs que l’Eglise condamne.
Nos in fide gloriémur,
Nos in una modulémur
Fídei constántia.
Glorifions-nous dans notre foi,
Que notre constance dans cette foi unique
Inspire nos chants mélodieux :
Trinæ sit laus Vnitáti,
Sit et simplæ Trinitáti
Coætérna gloria. Amen.
A l’unité en trois personnes soit l’éternel honneur !
A la Trinité dans l’essence simple,
Gloire coéternelle ! Amen.

Sources :

* Missel parisien du XIIIème siècle de l’ancienne bibliothèque de Notre-Dame de Paris – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 1112, f° 273 r°.
* Missel parisien du XIIIème siècle à l’usage probable de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés ou de Saint-Germain-L’Auxerrois – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 830, f° 319 v°.
* Missel de Saint-Denis du XIIIème siècle – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 1107, f° 358 v°.
* A titre de comparaison : Prosaire de la cathédrale de Nevers de la seconde moitié du XIIèmeBibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Nouv. acq. lat. 3126, f° 95 r°.
* A titre de comparaison : Tropaire-prosaire de Saint-Martial de Limoges du XIIème-XIIIème siècle – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 1139, f° 225 v°.
* A titre de comparaison : Processional-tropaire-prosaire à l’usage de Saint-Léonard, du diocèse de Limoges du dernier quard du XIIèmeBibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 1086, f° 68 r°.

Simplex in essentia : une séquence parisienne d’Adam de Saint-Victor pour le mercredi de l’octave de la Pentecôte

Alors que dans l’usage de Rome, la prose (ou séquence) Veni, Sancte Spiritus sert pour le jour de la Pentecôte & pour toutes les messes de son octave, l’ancien usage de Paris voyait chacune des messes de l’octave de la Pentecôte s’orner d’une prose différente chaque jour.

Voici comment Paris chantait les proses durant l’octave de la Pentecôte :

  1. Le dimanche de la Pentecôte : Fulgens præclara Paraclyti Sancti,
    subdivision d’une ancienne prose française de Pâques, antérieure à l’an 1000.
  2. Le lundi de la Pentecôte : Sancti Spiritus adsit nobis gratia,
    de Notker le Bègue (c. 840 † 912).
  3. Le mardi de la Pentecôte : Lux jucunda, lux insignis,
    d’Adam de Saint-Victor († 1146).
  4. Le mercredi de la Pentecôte : Simplex in essentia,
    d’Adam de Saint-Victor.
  5. Le jeudi de la Pentecôte : Qui procedis ab utroque,
    d’Adam de Saint-Victor.
  6. Le vendredi de la Pentecôte : Alma chorus Domini,
    composition anonyme française antérieure à l’an 1000.
  7. Le samedi de la Pentecôte : Veni, Sancte Spiritus,
    d’Etienne Langton (c. 1150 † 1228).

Il est notable que trois de ces proses soient des compositions de l’illustre hymnographe Adam, qui avant de finir ses jours dans l’abbaye de Saint-Victor, au pied de la Montagne Sainte-Geneviève, avait surtout été le préchantre de la cathédrale de Paris dès 1107 et jusque vers 1134. Les compositions d’Adam franchirent tôt les frontières du diocèse de Paris et se répandirent très vite dans toute l’Europe latine. Elles présentent toutes un ambitus vocal important, typique de l’école cathédrale de Paris, indice du très haut art vocal qui devait alors régner dans notre cité. De nombreuses proses furent par la suite modelés sur les rythmes & chants d’Adam, celle qui est parvenue jusqu’à nous est bien sûr le Lauda Sion de la Fête-Dieu, modulé par saint Thomas d’Aquin sur le Laudes crucis d’Adam de Saint-Victor.

La prose que nous choisissons de présenter ici le texte et le chant est celle du mercred dans l’octave de la Pentecôte pour l’Eglise de Paris : simplex in essentia, d’Adam de Saint-Victor. Elle était chantée le jeudi de Pentecôte à l’Abbaye de Saint-Victor de Paris, et le mardi de Pentecôte à sa fondation de l’Abbaye de Sainte-Geneviève de Paris.

Les textes liturgiques à l’Esprit Saint sont devenus au fil du temps relativement rares dans l’Eglise latine. A ce titre il peut être intéressant de redonner vie à cet ancien répertoire hymnographique médiéval de haute qualité tant spirituelle & théologique que musicale.

Voici le chant de la prose Qui procedis ab utroque restitué par nous d’après les anciens missels parisiens médiévaux. Sa mélodie est calquée sur celle de la célèbre prose pascale Mane prima Sabbati (dont s’inspire aussi la séquence de la fête de Saint Denys) :

 

Prose Simplex in essentia au Saint-Esprit d'Adam de Saint-Victor

Prose Simplex in essentia au Saint-Esprit d'Adam de Saint-Victor

Prose Simplex in essentia au Saint-Esprit d'Adam de Saint-Victor

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Texte & traduction d’après une version française versifiée du XVème siècle :

Simplex in esséntia,
Septiformis grátia,
Nos refórmet, Spíritus.
Le Saint-Esprit, simple en essence,
Don de grâce en sept manières,
Nous réforme par sa présence.
Cordis lustret ténebras,
Et carnis illécebras
Lux emíssa cœlitus.
En muant ténèbres en lumières ;
De tout péché nous soit absence
Par ce don et par ce mystère !
Lex præcéssit in figúra,
Lex pœnális, lex obscúra,
Lumen Evangélicum.
La Loi fut avant en figure,
Loi pénible, loi trop obscure,
Mais l’Evangile est lumière.
Spiritális intelléctus,
Litteráli fronde tectus,
Pródeat in públicum.
Le spirituel entendement,
Couvert de lettre seulement,
Soit mis en commun pour matière !
Lex de monte pópulo,
Paucis in cœnáculo,
Nova datur grátia.
La Loi fut sur le Mont donnée :
La Grâce de Dieu fut donnée
A ces gens unis au Cénacle.
Situs docet nos locórum,
Præceptórum vel donórum
Quæ sit eminéntia.
Des dons, des commandements
Nous donnent enseignements
Leur siège et leur habitacle.
Ignis, clangor buccínæ,
Fragor cum calígine,
Lámpadum discúrsio,
Feu ardant, trompe, cri, frainte,
Obscurté, lampes ardants,
Ne sont pas amour, mais crainte
Terrórem incútiunt,
Nec amórem nútriunt,
Quem effúdit únctio.
Engendrée aux regardants :
Mais du Saint Esprit l’ointure
Répand en nous amour pur.
Sic in Sina
Lex dívina
Reis est impósita,
Ainsi fut la Loi donnée
En Sinai et imposée
De par la divinité :
Lex timóris
Non amóris,
Púniens illícita.
Loi de doute, & non d’amour,
Qui punissait chaque jour
Des mauvais l’iniquité.
Ecce patres præelécti,
Dii recéntes effécti :
Culpæ solvunt víncula.
Voici les pères élus,
Comme dieux nouveaux promus
Pour nos péchés déliant ;
Pluunt verbo, tonant nimis :
Novis linguis et doctrínis
Cónsonant mirácula.
Ils pleuvent, tonnent & accordent
Les personnes qui se discordent,
En parlant, œuvrant, menaçant.
Exhibéntes ægris curam,
Morbum damnant non natúram,
Persequéntes scélera.
Quant ils montrent la maladie,
La nature ne blâment mie,
Mais les péchés tant seulement.
Reos premunt est castígant :
Modo solvunt, modo ligant,
Potestáte líbera.
Les mauvais, des péchés, châtient,
Maintenant lient et délient,
Par leur puissance franchement.
Typum gerit jubiléi
Dies iste, si diei
Requíris mystéria :
De ce jour cherche le mystère
Il porte figure et manière
De ce jour-là de jubilée
In quo tribus míllibus
Ad fidem curréntibus,
Púllulat Ecclésia.
Durant lequel trois mille gens
Courants aux saints sacrements
L’Eglise fut augmentée.
Jubiléus est vocátus
Vel dimíttens vel murátus,
Ad prióres vocans status
Res distráctas líbere.
Jubilée, il est appelé,
Car le fautif est rappelé
Qui son état avait perdu ;
Nos distráctos sub peccátis,
Líberet lex charitátis
Et perféctæ libertátis
Dignos reddat múnere. Amen.
Et nous purgés d’iniquités,
Nous soit de Dieu par charité
Le don du Saint Esprit rendu ! Amen.

Sources :

* Missel parisien du XIIIème siècle de l’ancienne bibliothèque de Notre-Dame de Paris – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 1112, f° 271 r°.
* Missel parisien du XIIIème siècle à l’usage probable de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés ou de Saint-Germain-L’Auxerrois – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 830, f° 317 v°.

Lux iocunda, lux insignis : une séquence parisienne d’Adam de Saint-Victor pour le mardi de l’octave de la Pentecôte

Alors que dans l’usage de Rome, la prose (ou séquence) Veni, Sancte Spiritus sert pour le jour de la Pentecôte & pour toutes les messes de son octave, l’ancien usage de Paris voyait chacune des messes de l’octave de la Pentecôte s’orner d’une prose différente chaque jour.

Voici comment Paris chantait les proses durant l’octave de la Pentecôte :

  1. Le dimanche de la Pentecôte : Fulgens præclara Paraclyti Sancti,
    subdivision d’une ancienne prose française de Pâques, antérieure à l’an 1000.
  2. Le lundi de la Pentecôte : Sancti Spiritus adsit nobis gratia,
    de Notker le Bègue (c. 840 † 912).
  3. Le mardi de la Pentecôte : Lux jucunda, lux insignis,
    d’Adam de Saint-Victor († 1146).
  4. Le mercredi de la Pentecôte : Simplex in essentia,d’Adam de Saint-Victor.
  5. Le jeudi de la Pentecôte : Qui procedis ab utroque,
    d’Adam de Saint-Victor.
  6. Le vendredi de la Pentecôte : Alma chorus Domini,
    composition anonyme française antérieure à l’an 1000.
  7. Le samedi de la Pentecôte : Veni, Sancte Spiritus,
    d’Etienne Langton (c. 1150 † 1228).

Il est notable que trois de ces proses soient des compositions de l’illustre hymnographe Adam, qui avant de finir ses jours dans l’abbaye de Saint-Victor, au pied de la Montagne Sainte-Geneviève, avait surtout été le préchantre de la cathédrale de Paris dès 1107 et jusque vers 1134. Les compositions d’Adam franchirent tôt les frontières du diocèse de Paris et se répandirent très vite dans toute l’Europe latine. Elles présentent toutes un ambitus vocal important, typique de l’école cathédrale de Paris, indice du très haut art vocal qui devait alors régner dans notre cité. De nombreuses proses furent par la suite modelés sur les rythmes & chants d’Adam, celle qui est parvenue jusqu’à nous est bien sûr le Lauda Sion de la Fête-Dieu, modulé par saint Thomas d’Aquin sur le Laudes crucis d’Adam de Saint-Victor.

La prose que nous choisissons de présenter ici le texte et le chant est celle du mardi dans l’octave de la Pentecôte pour l’Eglise de Paris : Lux iocunda, lux insignis, d’Adam de Saint-Victor. Elle était chantée le lundi de Pentecôte à l’Abbaye de Saint-Victor de Paris, et à sa fondation de l’Abbaye de Sainte-Geneviève de Paris.

Les textes liturgiques à l’Esprit Saint sont devenus au fil du temps relativement rares dans l’Eglise latine. A ce titre il peut être intéressant de redonner vie à cet ancien répertoire hymnographique médiéval de haute qualité tant spirituelle & théologique que musicale.

Voici le chant de la prose Qui procedis ab utroque restitué par nous d’après les anciens missels parisiens médiévaux :

 

Prose Lux iocunda, lux insignis au Saint-Esprit d'Adam de Saint-Victor

Prose Lux iocunda, lux insignis au Saint-Esprit d'Adam de Saint-Victor

Prose Lux iocunda, lux insignis au Saint-Esprit d'Adam de Saint-Victor

Prose Lux iocunda, lux insignis au Saint-Esprit d'Adam de Saint-Victor

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Texte & traduction par dom Guéranger :

Lux iocúnda, lux insígnis,
Qua de throno missus ignis
In Christi discípulos,
Une lumière joyeuse, éclatante, un feu lancé du trône céleste sur les disciples du Christ,
Corda replet, linguas ditat ;
Ad concórdes nos invítat
Cordis linguem módulos.
Remplissent les cœurs, fécondent les langues, et nous invitent à unir dans un concert mélodieux & nos langues & nos cœurs.
Christus misit quod promísit
Pignus sponsem quam revísit
Die quinquagésima.
Le gage que le Christ avait promis à son Epouse, il le lui envoie au cinquantième jour ;
Post dulcórem mélleum
Petra fudit óleum
Petra iam firmíssima.
Devenu ferme comme un rocher, Pierre répand dans ses discours le miel le plus doux, l’huile la plus généreuse.
In tabéllis sáxeis,
Non in linguis ígneis,
Lex de monte pópulo.
Sur la montagne, l’ancien peuple reçut la loi, non dans des langues de feu, mais gravée sur la pierre ;
Paucis cordis nóvitas,
Et linguárum únitas
Datur in cœnáculo.
Dans le Cénacle, un petit nombre d’hommes reçoit un cœur nouveau, & revient à l’unité des langues.
O quam felix, quam festíva
Dies in qua primitíva
Fundátur Ecclésia.
O jour heureux, jour solennel, où l’Eglise primitive est fondée !
Vivæ sunt primítiæ
Nascéntis Ecclésiæ,
Tria primum míllia.
Trois mille hommes sont les prémices de cette Eglise à sa naissance.
Pane Legis primitívi,
Sub una sunt adoptívi
Fide duo pópuli.
Les deux pains offerts en prémices dans la loi, figuraient les deux peuples adoptés en ce jour dans une même foi :
Se duóbus interiécit :
Sicque duos unum fecit :
Lapis caput ánguli.
La pierre placée à la tête des l’angle s’interpose entre les deux, & des deux ne fait plus qu’un seul peuple.
Utres novi non vetústi
Sunt capáces novi multi,
Vasa parat vídua.
De nouvelles outres, non plus les anciennes, sont remplies d’un vin nouveau : la veuve prépare ses vases,
Liquórem dat Helisæus,
Nobis sacrum rorem Deus,
Si corda sint cóngrua.
Tandis qu’Elisée multiplie l’huile en abondance : ainsi Dieu répand aujourd’hui la céleste rosée, autant qu’il trouve de cœurs préparés à la recevoir.
Non hoc musto vel liquóre,
Non hoc sumus digni rore,
Si discórdes móribus.
Nous ne serions pas dignes de recevoir ce vin précieux, cette rosée divine, si notre vie était déréglée :
In obscúris vel divísis
Non potest hæc Paraclísis
Habitáre córdibus.
Ce Paraclet ne saurait habiter dans des cœurs remplis de ténèbres ou divisés.
Consolátor alme veni :
Linguas rege, corda leni :
Nihil fellis aut venéni
Sub tua præséntia.
Viens donc à nous, auguste Consolateur ! gouverne nos langues, apaises nos cœurs : ni fiel, ni venin n’est compatible avec ta présence.
Nil iocúndum, nil amœnum,
Nil salúbre, nil serénum,
Nihil duce, nihil plenum,
Nisi tua grátia.
Sans ta grâce, il n’est ni délice, ni salut, ni sérénité, ni douceur, ni plénitude.
Tu lumen es & unguéntum :
Tu cœléste condiméntum,
Aque ditans eleméntum,
Virtúte mystérii.
Tu es lumière et parfum ; tu es ce principe céleste qui confère à l’élément de l’eau une puissance mystérieuse :
Nova facti creatúra :
Te laudámus mente pura,
Grátiæ nunc, sed natúra
Prius iræ fílii.
Nous qui sommes devenus une création nouvelle, d’abord enfants de colère par nature, maintenant enfants de la grâce, nous te louons d’un cœur purifié.
Tu qui dator es & donum,
Tu qui cordis omne bonum,
Cor ad laudem redde pronum,
Nostræ linguæ formans sonum
In tua præcónia.
Toi qui donnes et qui es en même temps le don, toi qui verse sur nous tous les biens, rends nos cœurs capables de te louer, forme nos langues à célébrer tes grandeurs.
Tu purga nos a peccátis,
Author ipse puritátis,
Et in Christo renovátis
Da perféctæ novitátis
Plena nobis gáudia. Amen.
Auteur de toute pureté, purifie-nous du péché : renouvelle-nous dans le Christ, & fais nous goûter la joie entière que donne à l’âme la vie nouvelle. Amen.

Sources :

* Missel parisien du XIIIème siècle de l’ancienne bibliothèque de Notre-Dame de Paris – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 1112, f° 270 r°.
* Missel parisien du XIIIème siècle à l’usage probable de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés ou de Saint-Germain-L’Auxerrois – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 830, f° 316 v°.
* A titre de comparaison : Tropaire-prosaire de Saint-Martial de Limoges du XIIème-XIIIème siècle – Bibliothèque nationale de France. Département des manuscrits. Latin 1139, f° 225 v°.

Programme de la fête de l’Invention des reliques de saint Denys, premier évêque de Paris, & ses compagnons Rustique, prêtre, & Eleuthère, diacre, martyrs

Martyre de saint Denys, saint Rustique & saint Eleuthère - dessin de Pierre II Mignard (1640 - 1725) - Avignon - Musée Calvet

Martyre de saint Denys, saint Rustique & saint Eleuthère – dessin de Pierre II Mignard (1640 – 1725) – Avignon – Musée Calvet.

Saint-Eugène, le mercredi 22 avril 2020, grand’messe de 19h (Mémoire des saints Soter et Caïus, papes & martyrs).

Saint Denis est le premier évêque de Paris, il mourut martyr avec ses compagnons saint Rustique, prêtre, et saint Eleuthère, diacre.

Selon le texte le plus ancien de sa Passion, mise en forme vers l’an 500, Denys a été envoyé de Rome en Gaule comme évêque missionnaire par le pape saint Clément, troisième successeur de saint Pierre, de 88 à 97. Denys parvient à Paris avec un groupe de disciples évangélisateurs, parmi lesquels on compte saint Rustique, saint Eleuthère, saint Eugène (martyrisé à Deuil-la-Barre) et saint Yon (martyrisé à Chastres-sous-Montlhéry, aujourd’hui Arpajon). A Paris, Denys construit la première cathédrale, prêche la foi véritable aux habitants et les convertit au Christ. Les autorités romaines ne tardent pas à remarquer son action. Soumis à un interrogatoire, Denys et ses compagnons se déclarent chrétiens et sont mis à mort, décapités par le glaive du bourreau. Selon la tradition, les trois saints souffrirent le martyre à Montmartre (= le mont des Martyrs). Pour empêcher que leurs dépouilles ne soient jetés dans la Seine, une aristocrate romaine encore païenne, Catulla, décide de s’en emparer par la ruse et de les ensevelir dans un champ de sa propriété au Nord de Lutèce. La tombe de saint Denys devint très tôt lieu de pèlerinage et de nombreux chrétiens se firent ensevelir au plus près de celle-ci dès la paix de l’Eglise survenue au IVème siècle sous le règne de Constantin. Sainte Geneviève fit construire vers 520 une première église sur la sépulture de saint Denys, qui devint par la suite l’Abbaye royale de Saint-Denis, lieu de sépulture des rois de France.

Reliquaire des saints Denys, Rustique et Eleuthère dans la basilique Saint-Denis.

Reliquaire des saints Denys, Rustique et Eleuthère dans la basilique Saint-Denis.

La fête de l’Invention des Reliques des saints Denys, Rustique et Eleuthère remonte à une époque fort reculée, en tout cas elle a toujours figuré à cette date du 22 avril dans les manuscrits puis les livres liturgiques de Paris et de l’Abbaye royale, sans que l’on ne possède de détails sur l’attribution de cette découverte (sens premier d’Invention) à cette date précise : selon certains, elle marque la découverte des corps des trois martyrs par la noble romaine Catulla, qui les enterra sur ses terres (l’actuelle ville de Saint-Denis), selon d’autres la redécouverte des corps au IVème siècle ou bien la construction de la première église par sainte Geneviève, ou encore la reconnaissance des reliques par le roi Dagobert lors de la fondation du premier monastère et la reconstruction de la basilique qui avait été édifié par sainte Geneviève : un magnifique reliquaire pour les corps des trois saints martyrs fut alors réalisé par saint Eloi. Le Bréviaire parisien énumère ces différents évènements aux leçons de l’office nocturne de cette fête. Sous l’Ancien Régime, la fête de l’Invention des reliques des trois martyrs était jour de grand pèlerinage à Saint-Denis et les indulgences qui y étaient publiées attiraient un grand nombre de pèlerins. Les moines de l’Abbaye allaient ce jour-la en procession en portant le chef du saint jusqu’à l’église paroissiale proche de Saint-Denis de l’Estrée (où selon certaines traditions, le corps du saint avait séjourné). Les paroisses parisiennes venaient en procession depuis Paris pendant le triduum précédant cette fête du 22 avril.

Préservées providentiellement lors des destructions des révolutionnaires, les reliques des saints Denis, Rustique et Eleuthère furent solennellement redéposées dans le chœur de l’Abbaye royale en 1819.

Fête double majeure dans l’archidiocèse de Paris, avec mémoire des saints saints Soter et Caïus, papes & martyrs du calendrier romain.

A la messe :

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Ave Rex noster – une antienne parisienne pour la procession des Rameaux

Dominica Palmarum
In Processione, Antiphona ad adorandam Crucem

Antienne parisienne pour les Rameaux : Ave Rex noster

Ave, * Rex noster, Fili David, Redémptor mundi, quem prophétæ prædixérunt Salvatórem dómui Israel esse ventúrum. Te enim ad salutárem víctimam Pater misit in mundum, quem exspectábant omnes sancti ab orígine mundi. Et nunc : « Hosanna Fílio David : Benedíctus qui venit in nómine Dómini : Hosánna in excélsis ». Salut, notre Roi, Fils de David, Rédempteur du monde, que les prophètes prédirent être le Sauveur de la maison d’Israël qui doit venir. C’est toi en effet que le Père envoya dans le monde comme victime salutaire, qu’attendaient tous les saints depuis l’origine du monde. Et maintenant : « Hosanna au Fils de David ; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, Hosanna dans les hauteurs. »

Source : Missel Parisien de l’ancien fond de Notre-Dame de Paris (c. 1225) – F-Pn lat. 1112 f°75 r° (CAO n°1543).

L’antienne Ave Rex noster, qui n’a pas été retenue parmi les pièces chantées à la procession des Rameaux par le Missel de Saint Pie V de 1570, n’est pas propre à Paris : elle se rencontre au cours de la cérémonie du dimanche des Rameaux dans de très nombreux usages diocésains ou d’ordres religieux (on la retrouve ainsi chez les Cisterciens, les Carmes et les Dominicains – à Tolède, le chantre qui l’entonnait portait un sceptre en honneur de la royauté du Christ[1]).

Au rit parisien, après le chant de l’évangile des Rameaux (ou après le sermon qui le suit, s’il y a lieu), on chante cette antienne Ave Rex noster. Ce chant au cours des âges à donné lieu à une cérémonie touchante, accompagnant la salutation du Messie comme notre roi.

Pendant ce chant en effet, le célébrant, ses ministres, et le reste du clergé selon son rang, puis le peuple, tous viennent adorer deux à deux la croix. Celle-ci est soit la croix hosannière, édifiée pour cette cérémonie le plus souvent dans le cimetière, soit la croix de procession (ou même parfois à la croix de la poutre de gloire à l’entrée du chœur de certaines églises).

Cette adoration se déroule de la façon suivante : on s’incline profondément devant la croix, puis on se met à genoux pour l’embrasser, en jetant à son pied une petite branche de son rameau, à l’imitation du peuple de Jérusalem jetant des Rameaux sous les pas du Sauveur entrant dans la Ville. On se retire en s’inclinant à nouveau une seconde fois. Certaines Semaines Saintes notent qu’on répète l’antienne Ave Rex noster autant de fois que nécessaire pendant toute cette adoration[2].

Cette cérémonie est décrite dans le Cérémonial parisien du Cardinal de Noailles de 1703, Chapitre VII, 9 (De Dominica Palmarum :

Post concionem, vel ubi non habetur, post evangelium, cantatur antiphona Ave Rex noster, tuncque celebrans, ministri, ac reliqui de clero per ordinem, & populus, prostrati crucem osculantur, & ad ejus pedem projiciunt surculum rami, profunde inclinantes ante & post.

Au Moyen-Age, dans les endroits où l’on avait coutume de porter une hostie consacrée à la procession des Rameaux[3], c’était le corps du Christ qui était adoré au moment de l’antienne Ave Rex noster, au lieu de la croix.

Au travers de ce petit exemple aujourd’hui oublié de cette antienne des Rameaux, on admirera le génie des liturgies médiévales qui associaient habilement le chant des textes liturgiques à des gestes profonds, apte à marquer soutenir la foi des peuples.

Ave Rex noster - Missel parisien de Saint-Louis de Poissy, c. 1325.

Ave Rex noster – Missel Parisien de Saint-Louis de Poissy, c. 1325.

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