Jeudi du Grand Canon

Ce jour aux matines du Jeudi de la cinquième semaine de Carême, les Eglises de rit byzantin chantent le Grand Canon de saint André de Crète.

Au départ, le canon est, dans l’office byzantin, une vaste composition de neuf odes dont les différents tropaires s’inséraient à l’origine dans neuf cantiques de l’Ancien & du Nouveau Testament qui étaient chantés au cours de l’office de matines (le plus souvent, ces cantiques bibliques sont tombés d’usage et les strophes du canon sont seules demeurées). Chaque ode commence par le chant-modèle, l’hirmos, sur lequel le chant des autres tropaires de l’ode s’établissait (cela fonctionne bien en grec, mais en traduisant les textes liturgiques dans d’autres langues, la métrique originelle est perdue ; aussi, le plus souvent, les autres tropaires de l’ode sont juste récités – c’ets l’usage russe le plus commun par exemple).

Saint André de Crète est probablement l’un des tous premiers compositeurs de canons. C’est un araméen chrétien d’expression de langue grecque, né vers 660 à Damas depuis peu occupée par les troupes islamiques. Muet étant enfant, il reçoit la grâce de la parole à l’âge de sept ans un dimanche après avoir communié. Après de solides études, il entra dans la confrérie monastique attachée au Saint-Sépulchre à Jérusalem. En 685, il est délégué du patriarche de Jérusalem pour ratifier à Constantinople les décisions contre le monothélisme du VIème Concile œcuménique (IIIème de Constantinople). Il s’établit alors dans la capitale impériale, au célèbre monastère des Blachernes, et y devient diacre. Vers 700, il est élu archevêque de Gortyne, en Crète, où son activité inlassable témoigna de ses grandes qualités de pasteur : il construit des églises, restaure la vie monastique, développe des œuvres sociales & éducatives, secoure la population éprouvée par des raids musulmans. Il compose 70 canons, dont l’œuvre maîtresse est son Grand Canon pénitentiel. Ce dernier aurait été écrit après une grave défaillance de l’auteur : en 712, sous le règne de l’empereur d’origine arménienne Philippicos Bardanès, il souscrit à la définition hérétique (car monothélite) d’un synode réuni par l’Empereur, avant de se rétracter, lorsque le Pape refusa les décisions de ce pseudo-concile et chassa de Rome les représentants de l’Empereur. Le monothélisme était une tentative maladroite de réconcilier l’Eglise avec les monophysites, en soutenant qu’il n’y avait qu’une seule volonté dans le Christ, la volonté divine.

Saint André de Crète fit ensuite face courageusement au pouvoir impérial, non seulement contre le monothélisme, mais aussi, plus tard contre le début de l’iconoclasme. Comme le monothélisme, mais pour des raisons inverses (non plus de fusion mais d’éloignement entre l’homme & Dieu), l’iconoclasme mettait en cause le mystère de la sanctification. A la limite, c’est le sens même de la pénitence et de la vocation monastique qu’il niait. Saint André mourut à Mytilène en 740, au retour d’un voyage à Constantinople. Ses oeuvres furent traduites en latin et éditées en Occident dès 1644 (textes bilingues grec-latin). L’Église célèbre sa mémoire le 4 juillet.

Le Grand Canon de saint André de Crète constitue un sommet de la poésie liturgique byzantine et constituerait à lui seul un traité de théologie mystique sur le sens chrétien de la metanoia, la conversion et la pénitence intérieure, nourri des figures de l’Ancien Testament. Il comporte à l’origine 250 tropaires, autant que les versets des 9 cantiques de l’Ecriture primitivement chantés à matines. Par la suite, s’y sont ajoutés un double canon pénitentiel du Triode de Carême, dus à saint Théodore Studite († 826) et à Joseph de Sicile († 886), puis un canon de deux tropaires par ode en l’honneur de sainte Marie l’Egyptienne ainsi qu’un tropaire en l’honneur de saint André de Crête lui-même, ce qui fera un total de plus de 300 tropaires.

Voici l’hirmos et les premiers tropaires de la première ode :

Hirmos : Le Seigneur s’est fait mon aide et mon protecteur pour mon salut, c’est mon Dieu et je le glorifierai ; c’est le
Dieu de mon père, et je l’exalterai, car Il s’est couvert de gloire.

Par où commencerai-je à me lamenter sur les actes de ma misérable vie ? Quelles prémices poserai-je à la présente lamentation ? Mais comme miséricordieux, donne-moi la rémission des péchés.

Viens, ô mon âme misérable, avec ta chair, confesse-toi au Créateur de toutes choses et éloigne-toi désormais de ta préalable déraison, puis offre à Dieu des larmes dans le repentir.

J’ai rivalisé dans la transgression avec Adam le premier-créé et, par mes péchés, je me suis vu dépouillé de
Dieu, ainsi que du Royaume éternel et de ses délices.

On trouvera ici le texte complet du Grand canon de saint André de Crète.

Voici une vidéo prise hier soir à Moscou en la cathédrale du Christ-Sauveur des matines du Grand Canon, célébrées par le patriarche Cyrille.

D’autres photos de cet office sur le site du Patriarcat de Moscou.

Voici également un enregistrement complet de ces matines du Grand Canon, enregistrées hier soir au Monastère Sretensky de Moscou. Le Grand Canon lui-même commence vers la 47ème minute.

Matines du Grand Canon au Monastère de Sretensky – enregistrement du Carême 2012

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