Bref tableau historique du rit d’Aquilée (rit patriarchin)

L’archevêque de Venise porte toujours de nos jours le titre de patriarche. Si ce titre est relativement commun en Orient pour désigner les chefs des principales Eglises, il surprend en Occident, qui n’en a compté que deux, celui de Rome et celui d’Aquilée, dont Venise est aujourd’hui l’héritière comme nous le verrons ; un troisième, celui de patriarche de Lisbonne fut par ailleurs créé au XVIIIème siècle.

Aquilée, la seconde Rome

Mosaïque du IVème siècle de la basilique d Aquilée (détail : le Bon Pasteur).

Mosaïque du IVème siècle de la basilique d’Aquilée (détail : le Bon Pasteur).

Petit village en ruines sur le golfe de Trieste, rien ne laisse aujourd’hui présager de la gloire passée de la cité d’Aquilée. Fondée par trois romains en -181 avant J.-C., cette cité devint un immense port, plaque tournante du commerce entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, ainsi qu’une forteresse frontalière qui permit à Rome de conquérir l’Illyrie & les régions du Danube. Roma secunda, maxima Italiæ urbs, Italiæ emporium, Aquilée servit de résidence impériale depuis Auguste († 14) jusqu’à Théodose († 395).

Selon la tradition, l’Evangile fut apporté à Aquilée par l’évangéliste saint Marc, après son séjour romain auprès de saint Pierre et avant d’aller à Alexandrie pour y recevoir la palme du martyre. A son départ pour l’Egypte, saint Marc confie l’Eglise naissante d’Aquilée à l’évêque saint Hermagoras, qui, en compagnie du diacre saint Fortunat, évangélise la région et y meurt martyr sous Néron.

Après l’Edit de Milan libéralisant le Christianisme dans l’Empire en 313, Théodore, évêque d’Aquilée (qui assiste au concile d’Arles de 314) fait édifier une grande basilique. Dans cette église plusieurs fois reconstruite & remaniée au cours des âges furent redécouvertes en 1909 les exceptionnelles mosaïques de l’église primitive du IVème siècle.

A un concile qui se tint à Rome en 347, l’évêque d’Aquilée occupait la seconde place, immédiatement après le pape. Le clergé d’Aquilée de cette époque paraît s’être distingué par la fermeté de son orthodoxie et la splendeur donnée à la célébration du culte. En 381, sous saint Valérien, qui devint le premier archevêque métropolitain d’Aquilée, un important concile se tint dans cette cité pour combattre l’hérésie arienne. Saint Ambroise († 397) le présidait, entouré de trente-deux évêques, parmi lesquels l’évêque aquiléen de Torcello (Altinum), saint Héliodore, ami de saint Jérôme et du fameux historien ecclésiastique Rufin d’Aquilée.

Succédant à saint Valérien sur le trône d’Aquilée, saint Chromatius († 407) avait baptisé Rufin d’Aquilée et était aussi ami de saint Jérôme. Ce fut un célèbre exégète et nous possédons encore dix-sept de ses traités sur l’Evangile selon Matthieu et une homélie sur les Béatitudes. La pureté du chant liturgique dans la cathédrale d’Aquilée à cette époque fut vantée par saint Jérôme († 420), qui le comparait au chœur des anges. La métropole d’Aquilée étendait alors sa juridiction sur l’Illyrie occidentale (Slovénie, Croatie & Bosnie actuelles), la Norique & la Rhétie (Allemagne méridionale et Autriche). A l’Ouest, la juridiction aquiléenne allait jusqu’aux grands diocèses de Côme, Mantoue et Monza.

Basilique patriarcale d'Aquilée

Basilique patriarcale d’Aquilée

Longtemps Aquilée fut le scutum saldissimum et antemurale Christianitatis face aux invasions barbares, mais en 410, la cité fut mise à sac par les Goths et surtout en 452, Attila et ses Huns la dévastèrent si complètement dit-on, qu’on ne retrouvait qu’avec peine son emplacement. Le métropolitain Secundinus et la plupart des habitants s’étaient enfuis dans l’île voisine de Grado, mais son successeur, Nicetas, revint à Aquilée où il entreprit la reconstruction des églises en ruine.

En 544, l’empereur d’Orient Justinien, dans une maladroite tentative de se concilier les populations monophysites de Syrie et d’Egypte, promulgua un édit condamnant les écrits de Théodore de Mopsueste, de Théodoret de Cyr et une lettre d’Ibas à Mari. Cet édit est à l’origine d’une crise ecclésiastique majeure dite des « Trois Chapitres ». La faille de la manœuvre de Justinien résidait dans le fait que Théodore de Mopsueste, maître de Nestorius, était mort en communion avec l’Église, alors que l’enseignement des deux autres, quoique critiqué par le concile de Chalcédoine, avait été accepté par ce concile. Condamner ces écrits constituait par conséquent une attaque indirecte contre le concile lui-même, ce que perçurent avec acuité les évêques occidentaux ; d’autre part, la condamnation des Trois Chapitres fut accueillie froidement par les monophysites de Syrie & d’Egypte, qui attendaient une annulation pure et simple du concile œcuménique de Chalcédoine.

Aquilée devint l’un des fer de lance de la résistance occidentale à la condamnation des Trois Chapitres. Un concile se tint à Aquilée en 553 sous l’archevêque Macédonius qui, avec Milan, fit un schisme étrange avec le reste de la Chrétienté, schisme qui ne se résorba pour Aquilée qu’en l’an 700. A vrai dire, cette dispute sur les Trois Chapitres portait sur l’opportunité et les implications de l’édit de Justinien et ne mettait pas en cause une définition de la foi. En 557, à la mort de l’archevêque Macedonius, le synode provincial convoqué à Aquilée pour l’élection du nouveau métropolitain décida de ne pas reconnaître les conclusions du deuxième concile œcuménique de Constantinople (qui condamnait les Trois Chapitres) et choisit de rendre l’Église d’Aquilée autocéphale. Le nouvel archevêque, Paulin, décide alors en 560 de prendre le titre de patriarche, afin de bien marquer l’indépendance hiérarchique de son Eglise d’avec Rome et Constantinople.

Chœur de la basilique patriarcale Sainte-Euphémie de Grado

Chœur de la basilique patriarcale Sainte-Euphémie de Grado

Le tout jeune patriarcat d’Aquilée dut affronter très vite, en 568, une terrible épreuve avec l’invasion cette fois des Lombards ariens. Le patriarche Paulin s’enfuit à nouveau sur l’île de Grado – restée sous domination byzantine – avec les reliques de son Eglise. Estimant que le rétablissement du patriarcat à Aquilée était impossible, son successeur, le patriarche Elie (571 † 586) obtint du pape Pélage II (579 † 590) un décret transférant le siège et le titre de patriarche à l’église de Grado, Nova Aquilea, preuve s’il en était que le schisme de 553 avec Rome et Constantinople était quelque peu purement formel.

A la mort du patriarche Sévère en 610, les Lombards, estimant que la grandeur & les intérêts de leur royaume exigeaient un siège patriarcal à Aquilée, nommèrent Jean comme successeur, tandis que le synode réuni à Grado élisait Candinien, avec l’assentiment du pape Boniface IV (608 † 615). Nous voilà donc avec deux patriarcats concurrents, l’un siégeant de nouveau à Aquilée, persistant dans le schisme des Trois Chapitres et gouvernant les suffragants en territoires lombards, l’autre à Grado, dépendant politiquement de Byzance via l’Exarchat de Ravenne, en communion avec le pape et continuant à gouverner d’immenses territoires ecclésiastiques jusqu’au Danube au Nord, au lac Balaton & à la Dalmatie à l’Est. Néanmoins, donnant satisfaction au roi Lombard Luitprand, Rome reconnut formellement en 769 les deux patriarcats et donna le pallium à celui d’Aquilée, à condition que les droits de l’Eglise de Grado fussent respectés. L’histoire des deux patriarcats frères jumeaux continua ensuite plus ou moins paisiblement.

Evoquons quelques figures ecclésiastiques du patriarcat aquiléen :

  • Paul Diacre

    Paul Diacre

    Saint Paulin II d’Aquilée fut élu patriarche d’Aquilée en 776 et mourut en 802. Pontife plein de zèle et de sainteté, il s’illustra en particulier par la lutte contre l’hérésie adoptianiste qui tendait à voir en Jésus-Christ le fils adoptif de Dieu et pour cela convoqua un concile à Aquilée en 796. Son activité de patriarche est fondamentale dans la région du Frioul durant les années difficiles du passage de la domination lombarde à la domination franque, il lança également l’évangélisation des populations slaves qui arrivaient dans la région. Ecrivain de grand talent, ami de Charlemagne & d’Alcuin, il composa plusieurs hymnes pour la liturgie, dont l’une, Quodcumque vinclis, est passée dans la liturgie romaine pour la fête de saint Pierre aux Liens, et surtout sa fameuse strophe O Roma felix fut intégrée dans l’hymne plus ancienne Aurea luce d’Elpis pour la fête de saint Pierre & saint Paul. On lui attribue aussi le versus Ubi caritas & amor chanté au Mandatum du Jeudi Saint. Au témoignage de Walafrid Strabon, saint Paulin d’Aquilée récitait ses hymnes « aux messes privées, à l’offrande du Sacrifice ». On attribue aussi à saint Paulin une rédaction particulière plus développée de l’Hanc igitur du canon de la messe, qui resta longtemps en usage à Aquilée, mais aussi bien plus loin au dehors du patriarcat, puisqu’on la retrouve dans les manuscrits de Rouen ou de Saint-Denys en France :

    Hanc igitur oblationem servitutis nostræ, sed et cunctæ familiæ tuæ, quæsumus Domine, placatus accipias, quam tibi devoto offerimus corde pro pace et caritate et unitate sanctæ Dei Ecclesiæ, pro fide catholica, ut eam inviolatam in meo pectore et in omnium fidelium tuorum jubeas conservari ; pro sacerdotibus NN. et omnium fidelium tuorum et omni gradu ecclesiæ, pro regibus et ducibus et omnibus, qui in sublimitate sunt constituti, pro familiaribus et consanguineis et omnibus nobis commendatis, pro omnibus viventibus ac defunctis famulis et famulabus tuis, qui mihi propter nomen tuum bona fecerunt et mihi in tuo nomine confessi fuerunt ; propitius sis illis Deus ; pro pauperibus, orphanis, viduis, captivis, in errantibus, languidis, defunctis NN., qui de hac luce in recta fide et in tuo nomine confitentes migraverunt… »

  • Paul Diacre, né entre 720 et 730 à Cividale, capitale administrative du comté de Frioul dont Aquilée était la métropole spirituelle, fut aussi – comme saint Paulin d’Aquilée – l’un des acteurs majeurs de la Renaissance carolingienne. On lui doit la composition des hymnes de la fête de saint Jean Baptiste que nous chantons toujours, Ut queant laxis & O nimis felix, et peut-être aussi de l’Ave maris stella des fêtes de la Sainte Vierge. Il est surtout le compilateur – à la demande de Charlemagne – d’un Homiliaire des Pères de l’Eglise pour être lu à l’office nocturne, et dont la base est encore celle suivie par notre bréviaire romain traditionnel actuel. Il meurt vers 797-799.
  • Le bienheureux Bertrand d’Aquilée, élu patriarche en 1344, fut un prélat remarquable autant par sa sainteté que par son zèle pour le culte liturgique. Il convoqua quatre synodes diocésains & deux conciles provinciaux qui traitèrent de questions liturgiques. Lors d’une grande famine en 1348, il vendit ses biens pour nourrir les affamés et, de par l’inimitié des petits féodaux du Frioul, mourut assassiné à l’âge de 90 ans le 6 juin 1350 alors qu’il rentrait d’un concile à Padoue.

Des patriarches d’Aquilée et de Grado au patriarcat de Venise

Basilique Saint-Marc de Venise, siège de l'actuel patriarcat.

Basilique Saint-Marc de Venise, siège de l’actuel patriarcat.

Ruinée par un tremblement de terre en 1348, Aquilée ne se rétablit jamais et le patriarche & son chapitre décidèrent de résider à Udine. Celle qui fut la « seconde Rome », la « plus grande des villes d’Italie » n’était plus qu’un pauvre village infesté par le brigandage & la malaria. En 1751, le pape Benoît XIV (1740 † 1758), à la demande répétée des Autrichiens, supprima le patriarcat d’Aquilée.

Du côté de Grado, la situation n’était guère meilleure : suite à l’engloutissement d’une partie de l’île en 1156, les patriarches de Grado – tout en conservant leur titre – quittèrent cette île pour s’établir à Venise, dont la puissance ne faisait que croître, surtout depuis que les marchands vénitiens avaient récupéré en Egypte les reliques de saint Marc, le premier évangélisateur d’Aquilée, en 1094.

Du reste, au Moyen-Age, la situation ecclésiastique de Venise était tout à fait exceptionnelle, car la ville était découpée en quartiers gouvernés par quatre prélats différents qui tous étaient évêques :

  • le patriarche de Grado, qui siégeait dans l’église San Silvestro,
  • l’évêque de Castello, qui avait pour cathédrale la basilique San Pietro di Castello,
  • le Primicerio de la Basilique Saint-Marc, qui était la chapelle palatine du Doge de Venise et de ce fait l’église d’état de la République de Venise,
  • le patriarche latin de Constantinople, titre créé après la IVème croisade et la conquête de Constantinople de 1204, qui s’était replié dans la Sérénissime après la reconquête byzantine de 1246, et qui dès lors était réservé à des Vénitiens.

En 1451, on décida de fusionner le patriarcat de Grado avec l’évêché de Castello et de créer ainsi le tout nouveau patriarcat de Venise, avec résidence dans la cathédrale San Pietro di Castello. En 1807, avec la chute de la République de Venise face aux armées napoléoniennes, le Primicerio de la Basilique Saint-Marc fut supprimé, et celle-ci devint le siège du patriarcat de Venise. Toutefois San Pietro di Castello continua d’être qualifiée de co-cathédrale. Enfin le patriarcat latin de Constantinople fut supprimé en 1964.

Depuis la suppression du patriarcat d’Aquilée en 1751, Venise est donc devenue la seule héritière du prestigieux titre antique.

Le rit d’Aquilée – ou rit patriarchin

En toutes choses, nous maintenons toujours l’agencement et l’ordonnance en usage dans l’Eglise d’Alexandrie. »

Ce très intéressant passage d’une lettre du concile d’Aquilée de 381 montre que, plus de trois cents ans après, des liens très forts continuaient d’exister entre les deux grandes métropoles de l’Empire qui avaient été évangélisées par saint Marc. Une thèse très intéressante du Dr. Rudolph Buchwald (Weidenauer Studien, n. 1, Weidenau et Vienne, 1906) estime que ce que nous appelons le canon romain et dont les plus anciens témoins sont en Italie du Nord (le De Sacramentis de saint Ambroise comme certaines mosaïques de Ravenne qui le citent) serait de fait une anaphore alexandrine en usage à Aquilée, qui se serait rapidement répandue dans toute l’Italie au IVème siècle. A l’appui de cette thèse, on peut constater que le canon romain ne contient pas d’épiclèse descendante (cette prière par laquelle le célébrant appelle la venue du Saint Esprit sur les saints dons, ce qui est commun aux anaphores d’Antioche, de Jérusalem ou de Constantinople), mais un équivalent inverse sous forme d' »épiclèse ascendante » (on demande à Dieu d’élever au ciel le sacrifice eucharistique – c’est la prière Supplices te rogamus, omnipotens Deus – structure qui se rencontre dans les anciennes anaphores égyptiennes).

Le Codex Rehdigeranus, évangéliaire aquiléen du VIIème-VIIIème siècle.

Le Codex Rehdigeranus, évangéliaire aquiléen du VIIème-VIIIème siècle.

De ce rit primitif d’Aquilée, nous ne savons hélas pas grand chose. Un seul manuscrit antique nous est parvenu, le Codex Rehdigeranus, qui est un évangéliaire du VIIème ou VIIIème, dont le texte latin est antérieur à la Vulgate de saint Jérôme. Voilà ce que nous pouvons déduire de cet évangéliaire :

    • l’Avent d’Aquilée comporte 5 dimanches, le dernier – avec l’évangile Missus est – est une fête de l’Annonciation, comme dans le rit ambrosien,
    • saint Etienne est fêté le 27 décembre, comme à Jérusalem, Antioche et Constantinople – et non le 26 comme à Rome,
    • la fête des saints Innocents est appelée Infantorum, comme dans les rits gallicans, mozarabes et chartreux,
    • le 29 décembre voit la fête de saint Jacques le Mineur, comme parfois en Orient et primitivement à Milan,
    • l’avant-Carême ne comporte que deux dimanches de Quinquagésime et de Sexagésime, comme à Milan et Naples, mais pas de Septuagésime, contrairement à Rome,
    • pendant le Carême, il n’y a que trois scrutins pour les catéchumènes, comme à Milan (et aussi Rome à une période très ancienne) ; le plus important de ces scrutins a lieu le dimanche des Rameaux : il s’agit de la Traditio Symboli ; la cérémonie, très différente du rit romain qui la place la veille au samedi, était semblable à celle en usage en Espagne, en Gaule et à Milan ; elle était si populaire qu’elle fut longtemps conservée même après l’adoption des usages romains,
    • à l’offertoire, on renvoyait les catéchumènes et les pénitents, mais aussi les hérétiques, avec une formule particulièrement développée :

      Si qui est arianus est, secedat.
      Si quis sabellianus est, secedat.
      Si quis nestorianus est, secedat.
      Si quis theodocianus, secedat.
      Si quis macedonianus, secedat.
      Si quis pelegianus, secedat.
      Si quis priscillianus, secedat.
      Si quis eutycianus, secedat.
      Si quis fotinianus, secedat.
      Si quis hæreticus est, secedat.

Sacramentaire patriarchin du XIème siècle

Sacramentaire patriarchin du XIème siècle

Le rit antique d’Aquilée suivit le même sort que le rit des Gaules – celui que faillit subir aussi les rits ambrosiens et mozarabes : il disparut, Charlemagne ayant décrété l’adoption de l’usage romain dans toute l’étendue de son empire. Toutefois, le rit romain qui fut accommodé à l’usage d’Aquilée à compter du IXème siècle conserva maints usages plus anciens de l’antique liturgie et continua à être appelé rit d’Aquilée ou liturgie patriarchine (Ritus patriarchinus). Ce rit, comme tous les rits romano-francs, est substantiellement l’ordo romain avec des particularités locales. Détail intéressant, la plus ancienne mention de la célébration d’une fête de l’Immaculée Conception en Occident se trouve dans un missel manuscrit d’Aquilée du XIIIème siècle.

Voici quelques particularismes – parmi bien d’autres – de cette liturgie médiévale romano-aquiléenne :

  • dans l’ordo missæ, on notera le Et Sancte Spiritus ajouté à la fin du Gloria in excelsis, comme le texte grec du rit byzantin (mais pas à la même place),
  • les noms d’Hermagoras et de Fortunat, les deux saints fondateurs de l’Eglise après saint Marc, apparaissent au Communicantes et à chaque Memento du canon,
  • la formule du baiser de paix est proche de celles employées en France : Pax tibi, et ecclesiæ : Vade in pace. Habete vinculum pacis et charitatis ut apti sitis sacrosanctis mysteriis Christi,
  • le Domine non sum dignus avant la communion est tout à fait particulier, et inspiré de Jérémie XVII, 14 : Domine, non sum dignus : salvum me fac et salvus ero, quoniam laus mea tu es,
  • aux Rameaux, la croix est véritablement au centre de la cérémonie : elle est posée sur un tapis au pied de l’autel et reçoit l’adoration du peuple ; puis le célébrant l’élève en chantant O Crux, ave, spes unica. Tous se prosternent à nouveau, l’un des ministres frappe les épaules du célébrant avec une palme en entonnant l’antienne Percutiam pastorem ; le célébrant ayant reçu la croix la porte triomphalement en procession,Le diacre patriarchin arme du heaume et de l epee le jour de l Epiphanie
  • après la messe du Jeudi Saint, deux hosties sont portées au reposoir ; l’une sera consommée par le célébrant à la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint, l’autre, enveloppée dans un linceul, sera portée avec la croix et mise au tombeau après cette messe, après les vêpres de l’ensevelissement ; au petit matin de Pâques la procession après les laudes ramène triomphalement l’hostie au maître-autel, en l’ôtant de son suaire,
  • la fête de la Trinité est célébrée le dernier dimanche après la Pentecôte,
  • notons la curieuse tradition d’allumer une grosse boule de coton enflammée (bambagia, pharus) au sommet de la croix de procession pour certaines fêtes, à l’instar de ce qui se pratique dans le rit ambrosien,
  • et enfin une curieuse tradition le jour de l’Epiphanie veut que le diacre chante l’évangile coiffé d’un casque et brandissant une épée ! Cette tradition s’est maintenue jusqu’à nos jours.

 

Le rit patriarchin – en dépit d’une romanisation continuelle – fut maintenu au moins en théorie jusqu’à la fin du XVIème siècle. La basilique Saint-Marc adopta les livres romains en 1456 mais conserva néanmoins certaines cérémonies et usages particuliers.

Cependant c’est un argument économique qui décida de la fin du rit : les coût à engager pour une impression de livres liturgiques propres étaient trop importants pour Aquilée tandis que les éditions romaines étaient nombreuses et peu coûteuses. Seul le missel put être imprimé en 1519, mais aucun bréviaire, antiphonaire, graduel, rituel ne put être publié et le clergé devait continuer de se servir des manuscrits médiévaux.

Graduel d'Aquilée du XIIIème siècle

Graduel d’Aquilée du XIIIème siècle

En 1578, saint Charles Borromée supprima le rit patriarchin à Monza mais ne parvint pas à imposer l’ambrosien, le clergé et le peuple firent appel à Rome et obtinrent de passer au rit romain. Trieste adopta les livres romains en 1586. En 1589, le chapitre d’Aquilée demanda l’autorisation d’utiliser des bréviaires romains quand il ne chantait pas l’office au chœur. L’abandon définitif du rit propre d’Aquilée fut entérinée en 1596 sous un patriarche portant le nom de Barbaro. Le diocèse de Côme tenta de conserver la liturgie patriarchine plus longtemps, mais dû se résoudre à l’abandonner en 1597-1598, tout en exceptant l’office de la Sainte Vierge qu’on continua à chanter dans la cathédrale selon le rit patriarchin.

Si le rit propre a disparu, il survit au travers du chant liturgique. A Venise ainsi, le chant tout à fait particulier qui est encore employé pour l’épître et l’évangile des jours de fête est très certainement une survivance du vieux rit médiéval d’Aquilée, et c’est loin d’être un fait isolé. Les différentes cathédrales du ressort de l’ancien patriarcat, en particulier sur la côte dalmate, ont toutes conservé de très nombreuses particularités dans les chants, les tons et les récitatifs liturgiques. Ce répertoire du chant patriarchin est en cours de redécouverte et intéresse à la fois les musicologues et les liturgistes.

Signalons l’excellent site web I Libri dei Patriarchi, qui a entrepris de mettre en ligne le très riche patrimoine des manuscrits liturgiques patriarchins.

Pour prolonger cet article, voici une étude de Michel Huglo sur les manuscrits liturgiques notés du diocèse d’Aquilée, publiée en 1984.

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