Giovanni Croce – Missa Decantabat Populus, octo vocum duo chori

Giovanni Croce (1557 † 1609), maître de chapelle de la basilique Saint-Marc de Venise.
Missa Decantabat Populus.
8 voix réparties en 2 chœurs (SATB / SATB).
40 pages – Sol mineur.

A la suite d’Andrea Gabrieli et de son neveu Giovanni Gabrieli à la direction de la basilique Saint-Marc de Venise, Giovanni Croce porta le style polychoral vénitien hérité de ces derniers à un haut degré de beauté, en mettant en pratique les nouveaux impératifs d’intelligibilité des textes liturgiques lorsqu’ils sont chantés, clarté demandée expressément par le concile œcuménique de Trente.

Parmi les nombreuses œuvres écrites à double par Croce pour être données dans les deux tribunes des musiciens se faisant face dans la basilique Saint-Marc, on note plusieurs messes, dont celle-ci, écrite selon l’usage de la messe-parodie, d’après la musique d’un motet composé par le même auteur :

Decantabat populus in Israel, alleluia, et universa multitudo Jacob canebat legitime, et David cum cantoribus citharam percutiebat in domo Domini, et laudes Deo canebat, alleluia, alleluia.

Cette messe est écrite dans le second ton (sol mineur). Les effets stéréophoniques des deux chœurs dialoguant sont caractéristiques de la technique des cori spezzati – des chœurs brisés vénitiens.

La partition fut publiée avec deux autres messes – Percussit Paul & Sopra la Battaglia – en 1596 à Venise chez Giacomo Vincenti et cette publication fut dédiée par Croce à Mgr Lorenzo Priuli, patriarche de Venise.

Frontispice de l'édition de 1596 des messes polychorales de Croce

L’édition originale comporte à la suite des 8 voix en parties séparées une basse continue qui reprend simplement les lignes de basses chantantes des deux chœurs. A noter que cette basse continue se tait pour le Crucifixus du Credo – chanté donc a capella par un quatuor de solistes.

Les premières mesures de la partition :

Giovanni Croce - Début de la messe Decantabat Populus (1596) à deux chœurs

Litanies patriarchines à la Vierge Marie, selon l’usage de Saint-Marc de Venise

Titre Litanies Patriarchines
Antienne pénitentielle Exaudi nos en plain-chant patriarchin
Litanies patriarchines

Textus litaniæ patriarchinæ

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.
Christe audi nos. Christe exaudi nos.
Pater de cœ-lis De-us, miserére nobis.
Fili Redemptor mun-di De-us, miserére nobis.
Spíritus Sanc-te De-us, miserére nobis.
Qui es Trinus, & u-nus De-us, miserére nobis.

Sancta María Mater Chris-ti sanc-tis-sima, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Dei Géni-trix & Vir-go, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go per-tua, ora pro nobis.
Sancta María grátia De-i ple-na, ora pro nobis.
Sancta María ætérni Re-gis -lia, ora pro nobis.
Sancta María Mater Chris-ti et Spon-sa, ora pro nobis.
Sancta María Templum Spí-ri-tus Sanc-ti, ora pro nobis.
Sancta María Cœló-rum Re-na, ora pro nobis.
Sancta María Ange-ló-rum -mina, ora pro nobis.
Sancta María Scala Cœ-li rectís-sima, ora pro nobis.
Sancta María felix Porta Pa-ra-si, ora pro nobis.
Sancta María nostra Ma-ter & -mina, ora pro nobis.
Sancta María Spes ve-ra Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María Mater Mi-se-ricór-diæ, ora pro nobis.
Sancta María Mater æ-tér-ni Prín-cipis, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri con-lii, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ræ -dei, ora pro nobis.
Sancta María Virtus Divínæ Incar-na-tió-nis, ora pro nobis.
Sancta María Consílium cœ-lés-tis ár-cani, ora pro nobis.
Sancta María Thesáu-rus Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María nostra Sa-lus ve-ra, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri gáu-dii, ora pro nobis.
Sancta María Stella cœ-li clarís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis Pátriæ de-si-rium, ora pro nobis.
Sancta María omni honó-re dignís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis vi-tæ -nua, ora pro nobis.
Sancta María pulchritúdo An-ge-rum, ora pro nobis.
Sancta María flos Pa-tri-archá-rum, ora pro nobis.
Sancta María desidérium Pro-phe-rum, ora pro nobis.
Sancta María thesáurus A-pos-to-rum, ora pro nobis.
Sancta Marí-a laus Már-tyrum, ora pro nobis.
Sancta María glorificátio Sa-cer--tum, ora pro nobis.
Sancta María Casti-tá-tis é-xemplum, ora pro nobis.
Sancta María Archangeló-rum læ-tia, ora pro nobis.
Sancta María ómnium Sanctórum ex-ul-tio, ora pro nobis.
Sancta María mæstórum con-so-tio, ora pro nobis.
Sancta María miseró-rum re-gium, ora pro nobis.
Sancta María ómnium fons a-ro-tum, ora pro nobis.
Sancta María glória óm-ni-um Vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Stella ma-ris firmís-sima, ora pro nobis.

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.

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Sources :

  • Supplicationes ad sanctissimam Virginem Mariam tempore belli, secundum consuetudinem Ducalis basilicæ S. Marci Venetiarum, Venise 1695.
  • Dichlich, Dizionario sacro liturgico, Venise 1824. Vol. III, pp. 11-12.
  • Mario Dal Tin, Melodie tradizionali Patriarchine di Venezia, Padoue 1993, pp. 135-151.

Le chant – ci dessus solennel (il existe un second ton férial) – de ces litanies patriarchines de la Vierge était traditionnel à Venise. Ses 41 invocations – qui se rencontrent dans un texte imprimé en 1695 pour l’usage de la basilique Saint-Marc – sont de fait les héritières de versions beaucoup plus longues que l’on trouve dans des manuscrits médiévaux en usage au XIIIème siècle dans le ressort du patriarcat d’Aquilée / Grado, et qui pouvaient aller jusqu’à 92 invocations à la Vierge.

Il n’est pas impossible du reste que les toutes premières litanies adressées à la Vierge soient nées dans le patriarcat d’Aquilée, & leur lyrisme pourrait bien avoir emprunté certains traits de la poésie liturgique byzantine, la Vénitie ayant toujours gardé d’étroits contacts avec le monde grec. De là, ces litanies de la Vierge se diffusèrent-elles sans doute en Italie, et c’est une version plus concise – non seulement quant à la longueur mais aussi quant à l’expression poétique – qui finit par être usage au XVème siècle à Lorette et par là passer dans les livres liturgiques romains au siècle suivant sous le nom de Litanies de Lorette.

Notons enfin qu’à Venise ces litanies sont toujours précédées, même semble-t-il lorsqu’elles sont chantées hors temps de guerre, de l’antienne pénitentielle Exaudi nos (du mercredi des Cendres, sur un plain-chant substantiellement simplifié, comme on en rencontrait assez souvent dans les chants imprimés patriarchins au XVIème siècle).

Traduction française des litanies patriarchines à la Vierge Marie :

Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. Ps. Sauvez-moi mon Dieu, car les eaux submergent mon âme. V/. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit. Comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen. Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. (Psaume LXVIII, 17 & 2)

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.
Christ, écoutez-nous. Christ, exaucez-nous.
Père du ciel Dieu, ayez pitié de nous.
Fils Rédempteur du monde Dieu, ayez pitié de nous.
Esprit Saint Dieu, ayez pitié de nous.
Vous qui êtes Trine et Un Dieu, ayez pitié de nous.

Sainte Marie Mère du Christ très sainte, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge des Vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Dieu & Vierge, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge perpétuelle, priez pour nous.
Sainte Marie pleine de la grâce de Dieu, priez pour nous.
Sainte Marie Fille du Roi éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Christ et Epouse, priez pour nous.
Sainte Marie Temple du Saint-Esprit, priez pour nous.
Sainte Marie Reine des Cieux, priez pour nous.
Sainte Marie Maîtresse des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie Echelle du Ciel très droite, priez pour nous.
Sainte Marie heureuse Porte du Paradis, priez pour nous.
Sainte Marie notre Mère & Dame, priez pour nous.
Sainte Marie Espérance véritable des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Miséricorde, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Prince éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du vrai conseil, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la vraie foi, priez pour nous.
Sainte Marie Force de l’Incarnation divine, priez pour nous.
Sainte Marie Conseil des secrets célestes, priez pour nous.
Sainte Marie Trésor des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie notre vrai salut, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la divine joie, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très brillante du ciel, priez pour nous.
Sainte Marie désir de la céleste patrie, priez pour nous.
Sainte Marie très digne d’honneur, priez pour nous.
Sainte Marie Porte de la vie céleste, priez pour nous.
Sainte Marie beauté des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie fleur des Patriarches, priez pour nous.
Sainte Marie désir des Prophètes, priez pour nous.
Sainte Marie trésor des Apôtres, priez pour nous.
Sainte Marie louange des Martyrs, priez pour nous.
Sainte Marie glorification des Prêtres, priez pour nous.
Sainte Marie exemple de chasteté, priez pour nous.
Sainte Marie joie des Archanges, priez pour nous.
Sainte Marie exultation de tous les Saints, priez pour nous.
Sainte Marie consolation des affligés, priez pour nous.
Sainte Marie refuge des miséreux, priez pour nous.
Sainte Marie source de tous parfums, priez pour nous.
Sainte Marie gloire de toutes les vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très ferme de la mer, priez pour nous.

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.

Bref tableau historique du rit d’Aquilée (rit patriarchin)

L’archevêque de Venise porte toujours de nos jours le titre de patriarche. Si ce titre est relativement commun en Orient pour désigner les chefs des principales Eglises, il surprend en Occident, qui n’en a compté que deux, celui de Rome et celui d’Aquilée, dont Venise est aujourd’hui l’héritière comme nous le verrons ; un troisième, celui de patriarche de Lisbonne fut par ailleurs créé au XVIIIème siècle.

Aquilée, la seconde Rome

Mosaïque du IVème siècle de la basilique d Aquilée (détail : le Bon Pasteur).

Mosaïque du IVème siècle de la basilique d’Aquilée (détail : le Bon Pasteur).

Petit village en ruines sur le golfe de Trieste, rien ne laisse aujourd’hui présager de la gloire passée de la cité d’Aquilée. Fondée par trois romains en -181 avant J.-C., cette cité devint un immense port, plaque tournante du commerce entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, ainsi qu’une forteresse frontalière qui permit à Rome de conquérir l’Illyrie & les régions du Danube. Roma secunda, maxima Italiæ urbs, Italiæ emporium, Aquilée servit de résidence impériale depuis Auguste († 14) jusqu’à Théodose († 395).

Selon la tradition, l’Evangile fut apporté à Aquilée par l’évangéliste saint Marc, après son séjour romain auprès de saint Pierre et avant d’aller à Alexandrie pour y recevoir la palme du martyre. A son départ pour l’Egypte, saint Marc confie l’Eglise naissante d’Aquilée à l’évêque saint Hermagoras, qui, en compagnie du diacre saint Fortunat, évangélise la région et y meurt martyr sous Néron.

Après l’Edit de Milan libéralisant le Christianisme dans l’Empire en 313, Théodore, évêque d’Aquilée (qui assiste au concile d’Arles de 314) fait édifier une grande basilique. Dans cette église plusieurs fois reconstruite & remaniée au cours des âges furent redécouvertes en 1909 les exceptionnelles mosaïques de l’église primitive du IVème siècle.

A un concile qui se tint à Rome en 347, l’évêque d’Aquilée occupait la seconde place, immédiatement après le pape. Le clergé d’Aquilée de cette époque paraît s’être distingué par la fermeté de son orthodoxie et la splendeur donnée à la célébration du culte. En 381, sous saint Valérien, qui devint le premier archevêque métropolitain d’Aquilée, un important concile se tint dans cette cité pour combattre l’hérésie arienne. Saint Ambroise († 397) le présidait, entouré de trente-deux évêques, parmi lesquels l’évêque aquiléen de Torcello (Altinum), saint Héliodore, ami de saint Jérôme et du fameux historien ecclésiastique Rufin d’Aquilée.

Succédant à saint Valérien sur le trône d’Aquilée, saint Chromatius († 407) avait baptisé Rufin d’Aquilée et était aussi ami de saint Jérôme. Ce fut un célèbre exégète et nous possédons encore dix-sept de ses traités sur l’Evangile selon Matthieu et une homélie sur les Béatitudes. La pureté du chant liturgique dans la cathédrale d’Aquilée à cette époque fut vantée par saint Jérôme († 420), qui le comparait au chœur des anges. La métropole d’Aquilée étendait alors sa juridiction sur l’Illyrie occidentale (Slovénie, Croatie & Bosnie actuelles), la Norique & la Rhétie (Allemagne méridionale et Autriche). A l’Ouest, la juridiction aquiléenne allait jusqu’aux grands diocèses de Côme, Mantoue et Monza.

Basilique patriarcale d'Aquilée

Basilique patriarcale d’Aquilée

Longtemps Aquilée fut le scutum saldissimum et antemurale Christianitatis face aux invasions barbares, mais en 410, la cité fut mise à sac par les Goths et surtout en 452, Attila et ses Huns la dévastèrent si complètement dit-on, qu’on ne retrouvait qu’avec peine son emplacement. Le métropolitain Secundinus et la plupart des habitants s’étaient enfuis dans l’île voisine de Grado, mais son successeur, Nicetas, revint à Aquilée où il entreprit la reconstruction des églises en ruine.

En 544, l’empereur d’Orient Justinien, dans une maladroite tentative de se concilier les populations monophysites de Syrie et d’Egypte, promulgua un édit condamnant les écrits de Théodore de Mopsueste, de Théodoret de Cyr et une lettre d’Ibas à Mari. Cet édit est à l’origine d’une crise ecclésiastique majeure dite des « Trois Chapitres ». La faille de la manœuvre de Justinien résidait dans le fait que Théodore de Mopsueste, maître de Nestorius, était mort en communion avec l’Église, alors que l’enseignement des deux autres, quoique critiqué par le concile de Chalcédoine, avait été accepté par ce concile. Condamner ces écrits constituait par conséquent une attaque indirecte contre le concile lui-même, ce que perçurent avec acuité les évêques occidentaux ; d’autre part, la condamnation des Trois Chapitres fut accueillie froidement par les monophysites de Syrie & d’Egypte, qui attendaient une annulation pure et simple du concile œcuménique de Chalcédoine.

Aquilée devint l’un des fer de lance de la résistance occidentale à la condamnation des Trois Chapitres. Un concile se tint à Aquilée en 553 sous l’archevêque Macédonius qui, avec Milan, fit un schisme étrange avec le reste de la Chrétienté, schisme qui ne se résorba pour Aquilée qu’en l’an 700. A vrai dire, cette dispute sur les Trois Chapitres portait sur l’opportunité et les implications de l’édit de Justinien et ne mettait pas en cause une définition de la foi. En 557, à la mort de l’archevêque Macedonius, le synode provincial convoqué à Aquilée pour l’élection du nouveau métropolitain décida de ne pas reconnaître les conclusions du deuxième concile œcuménique de Constantinople (qui condamnait les Trois Chapitres) et choisit de rendre l’Église d’Aquilée autocéphale. Le nouvel archevêque, Paulin, décide alors en 560 de prendre le titre de patriarche, afin de bien marquer l’indépendance hiérarchique de son Eglise d’avec Rome et Constantinople.

Chœur de la basilique patriarcale Sainte-Euphémie de Grado

Chœur de la basilique patriarcale Sainte-Euphémie de Grado

Le tout jeune patriarcat d’Aquilée dut affronter très vite, en 568, une terrible épreuve avec l’invasion cette fois des Lombards ariens. Le patriarche Paulin s’enfuit à nouveau sur l’île de Grado – restée sous domination byzantine – avec les reliques de son Eglise. Estimant que le rétablissement du patriarcat à Aquilée était impossible, son successeur, le patriarche Elie (571 † 586) obtint du pape Pélage II (579 † 590) un décret transférant le siège et le titre de patriarche à l’église de Grado, Nova Aquilea, preuve s’il en était que le schisme de 553 avec Rome et Constantinople était quelque peu purement formel.

A la mort du patriarche Sévère en 610, les Lombards, estimant que la grandeur & les intérêts de leur royaume exigeaient un siège patriarcal à Aquilée, nommèrent Jean comme successeur, tandis que le synode réuni à Grado élisait Candinien, avec l’assentiment du pape Boniface IV (608 † 615). Nous voilà donc avec deux patriarcats concurrents, l’un siégeant de nouveau à Aquilée, persistant dans le schisme des Trois Chapitres et gouvernant les suffragants en territoires lombards, l’autre à Grado, dépendant politiquement de Byzance via l’Exarchat de Ravenne, en communion avec le pape et continuant à gouverner d’immenses territoires ecclésiastiques jusqu’au Danube au Nord, au lac Balaton & à la Dalmatie à l’Est. Néanmoins, donnant satisfaction au roi Lombard Luitprand, Rome reconnut formellement en 769 les deux patriarcats et donna le pallium à celui d’Aquilée, à condition que les droits de l’Eglise de Grado fussent respectés. L’histoire des deux patriarcats frères jumeaux continua ensuite plus ou moins paisiblement.

Evoquons quelques figures ecclésiastiques du patriarcat aquiléen :

  • Paul Diacre

    Paul Diacre

    Saint Paulin II d’Aquilée fut élu patriarche d’Aquilée en 776 et mourut en 802. Pontife plein de zèle et de sainteté, il s’illustra en particulier par la lutte contre l’hérésie adoptianiste qui tendait à voir en Jésus-Christ le fils adoptif de Dieu et pour cela convoqua un concile à Aquilée en 796. Son activité de patriarche est fondamentale dans la région du Frioul durant les années difficiles du passage de la domination lombarde à la domination franque, il lança également l’évangélisation des populations slaves qui arrivaient dans la région. Ecrivain de grand talent, ami de Charlemagne & d’Alcuin, il composa plusieurs hymnes pour la liturgie, dont l’une, Quodcumque vinclis, est passée dans la liturgie romaine pour la fête de saint Pierre aux Liens, et surtout sa fameuse strophe O Roma felix fut intégrée dans l’hymne plus ancienne Aurea luce d’Elpis pour la fête de saint Pierre & saint Paul. On lui attribue aussi le versus Ubi caritas & amor chanté au Mandatum du Jeudi Saint. Au témoignage de Walafrid Strabon, saint Paulin d’Aquilée récitait ses hymnes « aux messes privées, à l’offrande du Sacrifice ». On attribue aussi à saint Paulin une rédaction particulière plus développée de l’Hanc igitur du canon de la messe, qui resta longtemps en usage à Aquilée, mais aussi bien plus loin au dehors du patriarcat, puisqu’on la retrouve dans les manuscrits de Rouen ou de Saint-Denys en France :

    Hanc igitur oblationem servitutis nostræ, sed et cunctæ familiæ tuæ, quæsumus Domine, placatus accipias, quam tibi devoto offerimus corde pro pace et caritate et unitate sanctæ Dei Ecclesiæ, pro fide catholica, ut eam inviolatam in meo pectore et in omnium fidelium tuorum jubeas conservari ; pro sacerdotibus NN. et omnium fidelium tuorum et omni gradu ecclesiæ, pro regibus et ducibus et omnibus, qui in sublimitate sunt constituti, pro familiaribus et consanguineis et omnibus nobis commendatis, pro omnibus viventibus ac defunctis famulis et famulabus tuis, qui mihi propter nomen tuum bona fecerunt et mihi in tuo nomine confessi fuerunt ; propitius sis illis Deus ; pro pauperibus, orphanis, viduis, captivis, in errantibus, languidis, defunctis NN., qui de hac luce in recta fide et in tuo nomine confitentes migraverunt… »

  • Paul Diacre, né entre 720 et 730 à Cividale, capitale administrative du comté de Frioul dont Aquilée était la métropole spirituelle, fut aussi – comme saint Paulin d’Aquilée – l’un des acteurs majeurs de la Renaissance carolingienne. On lui doit la composition des hymnes de la fête de saint Jean Baptiste que nous chantons toujours, Ut queant laxis & O nimis felix, et peut-être aussi de l’Ave maris stella des fêtes de la Sainte Vierge. Il est surtout le compilateur – à la demande de Charlemagne – d’un Homiliaire des Pères de l’Eglise pour être lu à l’office nocturne, et dont la base est encore celle suivie par notre bréviaire romain traditionnel actuel. Il meurt vers 797-799.
  • Le bienheureux Bertrand d’Aquilée, élu patriarche en 1344, fut un prélat remarquable autant par sa sainteté que par son zèle pour le culte liturgique. Il convoqua quatre synodes diocésains & deux conciles provinciaux qui traitèrent de questions liturgiques. Lors d’une grande famine en 1348, il vendit ses biens pour nourrir les affamés et, de par l’inimitié des petits féodaux du Frioul, mourut assassiné à l’âge de 90 ans le 6 juin 1350 alors qu’il rentrait d’un concile à Padoue.

Des patriarches d’Aquilée et de Grado au patriarcat de Venise

Basilique Saint-Marc de Venise, siège de l'actuel patriarcat.

Basilique Saint-Marc de Venise, siège de l’actuel patriarcat.

Ruinée par un tremblement de terre en 1348, Aquilée ne se rétablit jamais et le patriarche & son chapitre décidèrent de résider à Udine. Celle qui fut la « seconde Rome », la « plus grande des villes d’Italie » n’était plus qu’un pauvre village infesté par le brigandage & la malaria. En 1751, le pape Benoît XIV (1740 † 1758), à la demande répétée des Autrichiens, supprima le patriarcat d’Aquilée.

Du côté de Grado, la situation n’était guère meilleure : suite à l’engloutissement d’une partie de l’île en 1156, les patriarches de Grado – tout en conservant leur titre – quittèrent cette île pour s’établir à Venise, dont la puissance ne faisait que croître, surtout depuis que les marchands vénitiens avaient récupéré en Egypte les reliques de saint Marc, le premier évangélisateur d’Aquilée, en 1094.

Du reste, au Moyen-Age, la situation ecclésiastique de Venise était tout à fait exceptionnelle, car la ville était découpée en quartiers gouvernés par quatre prélats différents qui tous étaient évêques :

  • le patriarche de Grado, qui siégeait dans l’église San Silvestro,
  • l’évêque de Castello, qui avait pour cathédrale la basilique San Pietro di Castello,
  • le Primicerio de la Basilique Saint-Marc, qui était la chapelle palatine du Doge de Venise et de ce fait l’église d’état de la République de Venise,
  • le patriarche latin de Constantinople, titre créé après la IVème croisade et la conquête de Constantinople de 1204, qui s’était replié dans la Sérénissime après la reconquête byzantine de 1246, et qui dès lors était réservé à des Vénitiens.

En 1451, on décida de fusionner le patriarcat de Grado avec l’évêché de Castello et de créer ainsi le tout nouveau patriarcat de Venise, avec résidence dans la cathédrale San Pietro di Castello. En 1807, avec la chute de la République de Venise face aux armées napoléoniennes, le Primicerio de la Basilique Saint-Marc fut supprimé, et celle-ci devint le siège du patriarcat de Venise. Toutefois San Pietro di Castello continua d’être qualifiée de co-cathédrale. Enfin le patriarcat latin de Constantinople fut supprimé en 1964.

Depuis la suppression du patriarcat d’Aquilée en 1751, Venise est donc devenue la seule héritière du prestigieux titre antique.

Le rit d’Aquilée – ou rit patriarchin

En toutes choses, nous maintenons toujours l’agencement et l’ordonnance en usage dans l’Eglise d’Alexandrie. »

Ce très intéressant passage d’une lettre du concile d’Aquilée de 381 montre que, plus de trois cents ans après, des liens très forts continuaient d’exister entre les deux grandes métropoles de l’Empire qui avaient été évangélisées par saint Marc. Une thèse très intéressante du Dr. Rudolph Buchwald (Weidenauer Studien, n. 1, Weidenau et Vienne, 1906) estime que ce que nous appelons le canon romain et dont les plus anciens témoins sont en Italie du Nord (le De Sacramentis de saint Ambroise comme certaines mosaïques de Ravenne qui le citent) serait de fait une anaphore alexandrine en usage à Aquilée, qui se serait rapidement répandue dans toute l’Italie au IVème siècle. A l’appui de cette thèse, on peut constater que le canon romain ne contient pas d’épiclèse descendante (cette prière par laquelle le célébrant appelle la venue du Saint Esprit sur les saints dons, ce qui est commun aux anaphores d’Antioche, de Jérusalem ou de Constantinople), mais un équivalent inverse sous forme d' »épiclèse ascendante » (on demande à Dieu d’élever au ciel le sacrifice eucharistique – c’est la prière Supplices te rogamus, omnipotens Deus – structure qui se rencontre dans les anciennes anaphores égyptiennes).

Le Codex Rehdigeranus, évangéliaire aquiléen du VIIème-VIIIème siècle.

Le Codex Rehdigeranus, évangéliaire aquiléen du VIIème-VIIIème siècle.

De ce rit primitif d’Aquilée, nous ne savons hélas pas grand chose. Un seul manuscrit antique nous est parvenu, le Codex Rehdigeranus, qui est un évangéliaire du VIIème ou VIIIème, dont le texte latin est antérieur à la Vulgate de saint Jérôme. Voilà ce que nous pouvons déduire de cet évangéliaire :

    • l’Avent d’Aquilée comporte 5 dimanches, le dernier – avec l’évangile Missus est – est une fête de l’Annonciation, comme dans le rit ambrosien,
    • saint Etienne est fêté le 27 décembre, comme à Jérusalem, Antioche et Constantinople – et non le 26 comme à Rome,
    • la fête des saints Innocents est appelée Infantorum, comme dans les rits gallicans, mozarabes et chartreux,
    • le 29 décembre voit la fête de saint Jacques le Mineur, comme parfois en Orient et primitivement à Milan,
    • l’avant-Carême ne comporte que deux dimanches de Quinquagésime et de Sexagésime, comme à Milan et Naples, mais pas de Septuagésime, contrairement à Rome,
    • pendant le Carême, il n’y a que trois scrutins pour les catéchumènes, comme à Milan (et aussi Rome à une période très ancienne) ; le plus important de ces scrutins a lieu le dimanche des Rameaux : il s’agit de la Traditio Symboli ; la cérémonie, très différente du rit romain qui la place la veille au samedi, était semblable à celle en usage en Espagne, en Gaule et à Milan ; elle était si populaire qu’elle fut longtemps conservée même après l’adoption des usages romains,
    • à l’offertoire, on renvoyait les catéchumènes et les pénitents, mais aussi les hérétiques, avec une formule particulièrement développée :

      Si qui est arianus est, secedat.
      Si quis sabellianus est, secedat.
      Si quis nestorianus est, secedat.
      Si quis theodocianus, secedat.
      Si quis macedonianus, secedat.
      Si quis pelegianus, secedat.
      Si quis priscillianus, secedat.
      Si quis eutycianus, secedat.
      Si quis fotinianus, secedat.
      Si quis hæreticus est, secedat.

Sacramentaire patriarchin du XIème siècle

Sacramentaire patriarchin du XIème siècle

Le rit antique d’Aquilée suivit le même sort que le rit des Gaules – celui que faillit subir aussi les rits ambrosiens et mozarabes : il disparut, Charlemagne ayant décrété l’adoption de l’usage romain dans toute l’étendue de son empire. Toutefois, le rit romain qui fut accommodé à l’usage d’Aquilée à compter du IXème siècle conserva maints usages plus anciens de l’antique liturgie et continua à être appelé rit d’Aquilée ou liturgie patriarchine (Ritus patriarchinus). Ce rit, comme tous les rits romano-francs, est substantiellement l’ordo romain avec des particularités locales. Détail intéressant, la plus ancienne mention de la célébration d’une fête de l’Immaculée Conception en Occident se trouve dans un missel manuscrit d’Aquilée du XIIIème siècle.

Voici quelques particularismes – parmi bien d’autres – de cette liturgie médiévale romano-aquiléenne :

  • dans l’ordo missæ, on notera le Et Sancte Spiritus ajouté à la fin du Gloria in excelsis, comme le texte grec du rit byzantin (mais pas à la même place),
  • les noms d’Hermagoras et de Fortunat, les deux saints fondateurs de l’Eglise après saint Marc, apparaissent au Communicantes et à chaque Memento du canon,
  • la formule du baiser de paix est proche de celles employées en France : Pax tibi, et ecclesiæ : Vade in pace. Habete vinculum pacis et charitatis ut apti sitis sacrosanctis mysteriis Christi,
  • le Domine non sum dignus avant la communion est tout à fait particulier, et inspiré de Jérémie XVII, 14 : Domine, non sum dignus : salvum me fac et salvus ero, quoniam laus mea tu es,
  • aux Rameaux, la croix est véritablement au centre de la cérémonie : elle est posée sur un tapis au pied de l’autel et reçoit l’adoration du peuple ; puis le célébrant l’élève en chantant O Crux, ave, spes unica. Tous se prosternent à nouveau, l’un des ministres frappe les épaules du célébrant avec une palme en entonnant l’antienne Percutiam pastorem ; le célébrant ayant reçu la croix la porte triomphalement en procession,Le diacre patriarchin arme du heaume et de l epee le jour de l Epiphanie
  • après la messe du Jeudi Saint, deux hosties sont portées au reposoir ; l’une sera consommée par le célébrant à la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint, l’autre, enveloppée dans un linceul, sera portée avec la croix et mise au tombeau après cette messe, après les vêpres de l’ensevelissement ; au petit matin de Pâques la procession après les laudes ramène triomphalement l’hostie au maître-autel, en l’ôtant de son suaire,
  • la fête de la Trinité est célébrée le dernier dimanche après la Pentecôte,
  • notons la curieuse tradition d’allumer une grosse boule de coton enflammée (bambagia, pharus) au sommet de la croix de procession pour certaines fêtes, à l’instar de ce qui se pratique dans le rit ambrosien,
  • et enfin une curieuse tradition le jour de l’Epiphanie veut que le diacre chante l’évangile coiffé d’un casque et brandissant une épée ! Cette tradition s’est maintenue jusqu’à nos jours.

 

Le rit patriarchin – en dépit d’une romanisation continuelle – fut maintenu au moins en théorie jusqu’à la fin du XVIème siècle. La basilique Saint-Marc adopta les livres romains en 1456 mais conserva néanmoins certaines cérémonies et usages particuliers.

Cependant c’est un argument économique qui décida de la fin du rit : les coût à engager pour une impression de livres liturgiques propres étaient trop importants pour Aquilée tandis que les éditions romaines étaient nombreuses et peu coûteuses. Seul le missel put être imprimé en 1519, mais aucun bréviaire, antiphonaire, graduel, rituel ne put être publié et le clergé devait continuer de se servir des manuscrits médiévaux.

Graduel d'Aquilée du XIIIème siècle

Graduel d’Aquilée du XIIIème siècle

En 1578, saint Charles Borromée supprima le rit patriarchin à Monza mais ne parvint pas à imposer l’ambrosien, le clergé et le peuple firent appel à Rome et obtinrent de passer au rit romain. Trieste adopta les livres romains en 1586. En 1589, le chapitre d’Aquilée demanda l’autorisation d’utiliser des bréviaires romains quand il ne chantait pas l’office au chœur. L’abandon définitif du rit propre d’Aquilée fut entérinée en 1596 sous un patriarche portant le nom de Barbaro. Le diocèse de Côme tenta de conserver la liturgie patriarchine plus longtemps, mais dû se résoudre à l’abandonner en 1597-1598, tout en exceptant l’office de la Sainte Vierge qu’on continua à chanter dans la cathédrale selon le rit patriarchin.

Si le rit propre a disparu, il survit au travers du chant liturgique. A Venise ainsi, le chant tout à fait particulier qui est encore employé pour l’épître et l’évangile des jours de fête est très certainement une survivance du vieux rit médiéval d’Aquilée, et c’est loin d’être un fait isolé. Les différentes cathédrales du ressort de l’ancien patriarcat, en particulier sur la côte dalmate, ont toutes conservé de très nombreuses particularités dans les chants, les tons et les récitatifs liturgiques. Ce répertoire du chant patriarchin est en cours de redécouverte et intéresse à la fois les musicologues et les liturgistes.

Signalons l’excellent site web I Libri dei Patriarchi, qui a entrepris de mettre en ligne le très riche patrimoine des manuscrits liturgiques patriarchins.

Pour prolonger cet article, voici une étude de Michel Huglo sur les manuscrits liturgiques notés du diocèse d’Aquilée, publiée en 1984.

Andrea Gabrieli – Caro mea

Andrea Gabrieli (c. 1533 † 1586), organiste de la basilique Saint-Marc de Venise.
Caro mea
4 voix mixtes (SATB).
4 pages.

Appartenant à l’une des familles patriciennes de Venise, Andrea Gabrieli fut élève d’Adrian Willaert, maître de chapelle de Saint-Marc, et par lui reçut l’héritage de l’Ecole polyphonique franco-flamande. Il devint lui-même organiste de Saint-Marc en 1566 et quitta son poste peu avant sa mort. Musicien fécond, il laissa une œuvre musicale abondante, tant sacrée que profane, & fut le maître – entre autres – de son neveu Giovanni Gabrieli, du théoricien Ludovico Zacconi ou encore du Bavarois Hans Leo Hassler, l’un des premiers allemands à venir se former en Italie.

Le motet au Très-Saint Sacrement Caro mea est extrait des Ecclesiasticorum Cantionum Quatuor Vocum, Omnibus Sanctorum Solemnitatibus deservientium publiés de manière posthume chez Angelo Gardano à Venise en 1589. Les motets présentés dans ce recueil sont un ensemble homogène de petites pièces courtes pour chaque grande fête, présentées selon l’ordre de l’année liturgique, et ciselées avec un art abouti du contrepoint qui en fait de véritables petits bijoux. Notre motet Caro mea est indiqué pour la fête du Très-Saint Sacrement – Corpus Christi – mais bien évidemment pourra convenir à une communion ou à un salut du Très-Saint Sacrement le restant de l’année. Nous offrons cette partition en deux tonalités différentes : La mineur (ton originel) & Si mineur.

Le texte de ce motet est tiré du Discours sur le Pain de Vie de Notre Seigneur< Jésus-Christ dans l'Evangile selon saint Jean, chapitre VI, versets 56 & 57 :

Caro mea vere est cibus & sanguis meus vere est potus. Ma chair est une vraie nourriture et mon sang une vraie boisson.
Qui mandúcat meam carnem & bibit meum sánguinem in me manet & ego in eo. Quiconque mange ma chair & boit mon sang demeure en moi & moi en lui.

Les premières mesures de cette partition :

Andrea Gabrieli - Caro mea

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Andrea Gabrieli - Caro mea vere est cibus

Laudate Dominum – Psaume 150 en plain-chant patriarchin

Psaume150-chant patriarchin

Psaume 150

Laudáte Dóminum in sanctis ejus : *
laudáte eum in firmaménto virtútis ejus.
Louez le Seigneur dans son Sanctuaire ; louez-le dans le firmament où éclate sa vertu toute-puissante.
Laudáte eum in virtútibus ejus : *
laudáte eum secúndum mutitúdinem magnitúdinis ejus.
Louez-le dans toutes ses vertus divines : louez-le selon l’immensité de sa grandeur.
Laudáte eum in sono tubæ : *
laudáte eum in psaltério, et cíthara.
Louez-le au son des trompettes ; louez-le sur le psaltérion & la guitare.
Laudáte eum in týmpano, et choro : *
laudáte eum in chordis, et órgano.
Louez-le avec des tambours & dans les concerts : louez-le sur l’orgue & avec des instruments à cordes.
Laudáte eum in cýmbalis benesonántibus : laudáte eum in cýmbalis jubilatiónis : *
omnis spíritus laudet Dóminum.
Louez-le sur des cymbales les plus harmonieuses : louez-le avec des cymbales de joie : que tout esprit loue le Seigneur.
Glória Patri, & Fílio, & Spirítui Sancto : *
sicut erat in princípio, & nunc, & semper, & in sæcula sæculórum. Amen.
Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit, comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen.

Source : Don Mario Dal Tin, Melodie tradizionali patriarchine di Venezia. Panda Edizioni, Padoue, 1993.

On désigne sous le nom de chant patriarchin les traditions cantorales propres au ressort du patriarcat d’Aquilée, devenu au fil des vicissitudes historiques patriarcat de Grado puis de Venise. Ce chant, très original, puise ses racines propres dans l’ancienne liturgie qui était en usage dans l’antiquité dans la région de Vénétie & d’Istrie : le rit d’Aquilée. Ce rit, à mi-chemin entre le rit romain et le rit ambrosien, fut longtemps celui de la métropole d’Aquilée, ville majeure de l’Empire romain, au point d’être comparée sous Auguste à une seconde Rome & où, selon la tradition, saint Marc fonda l’Eglise. Si le rit d’Aquilée disparut en 1596 (essentiellement pour des raisons économiques : les frais d’édition des différents livres liturgiques propres au patriarcat étaient énormes, le chapitre préféra prendre les livres romains, largement diffusés & moins chers), certaines de ses traditions cantorales subsistèrent voire se développèrent dans le ressort de la République de Venise. Ces traditions, souvent orales, sont encore vivaces sur la côte de Dalmatie, et présentent parfois des synthèses originales d’influences latines, byzantines & glagolitiques.

Ce Psaume 150 – que nous avons noté ici en notation carrée à partir des transcriptions recueillies d’après les traditions orales par Don Mario Dal Tin – est un bel exemple des traditions patriarchines. Il était chanté à la fin de l’office des Ténèbres du Samedi Saint. Sa corde de récitation en sol est curieusement résolue en finale mi, avec une cadence suspensive d’un demi-ton final (fa-mi), qui constitue une belle surprise pour une oreille moderne percevant d’emblée un sol majeur. Don Dal Tin note que ce demi-ton sur la cadence finale est signe d’antiquité dans les traditions populaires du patriarcat.

Télécharger un livret PDF imprimable avec ce psaume en chant patriarchin.