Sermon pour le requiem à l’occasion du 220ème anniversaire de la mort du roi Louis XVI

Catafalque pour le Requiem solennel pour le roi Louis-XVI

REQUIEM POUR LOUIS XVI, 21 JANVIER 2013

J’imagine que vous étiez nombreux, il y a huit jours, à piétiner les pelouses du Champ-de-Mars. Nombreux aussi peut-être, il y a vingt ans, en un autre lieu emblématique de l’ancienne France, sur la place de la Concorde. Pour commémorer, avec émotion et recueillement, le bicentenaire de la mort du Roi, cette montée à l’échafaud que Jean Raspail nous avait rappelée, pas à pas, avec tout son talent de conteur, dans un article du Figaro-Magazine qui m’avait arraché des larmes. Et je me souviens, tandis que je déposai une fleur blanche – les lis étant devenus introuvables ce jour-là – du regard narquois de certains passants. Ce qui m’avait marqué à l’époque, c’était la division des Français. Les uns vivaient un deuil, un deuil qu’ils ressentaient comme national. Les autres s’en moquaient, et parfois avec la dernière des vulgarités.

Ce sentiment de division que j’ai alors éprouvé, n’est pas, je crois, quelque chose d’accessoire, lié à un fait divers de l’histoire. C’est l’expression d’un événement fondateur. La mort du Roi fut le principe durable de la division des Français. D’une France qui ne s’en est, à vrai dire, jamais complètement remise comme en témoigne l’instabilité institutionnelle, sociale et politique qui depuis la caractérise. Une division, donc, qui marque non seulement ceux qui en déplorent la cause, mais aussi, volens nolens, tous ceux qui s’en réjouissent ou qui lui sont devenus indifférents. Une division qui nous touche tous parce que la mort du Roi fut un parricide, un parricide qui alimente la mauvaise conscience comme on le voit par l’acharnement des oligarchies au pouvoir à nier les valeurs de l’ancienne France en cherchant à leur substituer, par mode d’incantation, les prétendues « valeurs républicaines » et leur douteuse esthétique.

Cette division opère à deux niveaux. D’abord au niveau politique, où elle a été pérennisée par les institutions. Vous le savez, depuis deux cents ans, les révolutionnaires n’ont eu de cesse d’abattre toute résurgence du principe monarchique sous quelque forme qu’il pût se présenter. Pour imposer un régime incapable, structurellement, de réconcilier les Français puisque fondé sur le principe majoritaire qui ostracise nécessairement la minorité. Comment un chef de parti peut-il soudain se déclarer président de tous les Français ? Par quelle magie peut-il incarner, lui, sorti du nombre, c’est-à-dire du même, quelque chose qui est au-dessus du nombre, qui relève de l’autre, de la transcendance ? Si d’aventure il s’essaie à vouloir tout embrasser, il mécontente les uns sans satisfaire les autres. Ce fut le sort pitoyable du précédent hôte de l’Elysée. Non, la division des Français ne peut se résorber en rendant un culte au Nombre, divinité capricieuse et funeste car, en évinçant la vérité, elle réduit tout l’ordre politique à ce qui est instantané, sans épaisseur, bref à ce qui est périssable et matériel, donc indigne de l’humanité de l’homme.

Cette division opère ensuite au niveau anthropologique, où elle est sans cesse élargie par les coups répétés portés contre le socle de la loi naturelle que la civilisation chrétienne avait heureusement remise à l’honneur. Les auteurs de ce bouleversement ? Le cardinal Ratzinger les identifiait en 1985 dans son Entretien sur la foi : « une classe moyenne supérieure, la nouvelle bourgeoisie du tertiaire, avec son idéologie libéralo-radicale, de type individualiste, rationaliste, hédoniste ». Les causes de ce mouvement, où la France s’est malheureusement illustrée, sont à chercher, là aussi, sur la place de la Concorde. Car en frappant le Roi, on frappait avec lui la famille. La famille et le roi sont en effet indissolublement liés : le roi – à la différence de la république, pure abstraction – est un être de chair, sexué, situé dans une filiation, fruit d’un passé, ouvert sur une descendance. Il n’y a pas de roi s’il n’y a pas de famille royale. Et parce que le roi est à chercher au sein d’une famille, il est aussi le garant de ce dont toutes les familles témoignent : la continuité dans l’histoire et la relation tant horizontale au niveau conjugal que verticale au niveau filial, relation qui porte le beau nom d’amour. Mise un jour à la tête d’un peuple par les circonstances, la famille royale représente à chaque moment du temps la nation, avec cette hauteur de vue propre à l’institution qui par essence transcende l’instant. Elle représente le peuple, qui se comprend alors comme famille de familles, partageant le même enracinement – souvent par le sang versé – et tourné vers le même destin. La transcendance symbolique de la famille royale fait ressortir la transcendance de la nation, sa profonde unité, dans la diversité des individus et des communautés qui la constituent, dont la plus importante, la plus fondamentale, est la société familiale, matrice de tout l’ordre social par les valeurs propres qu’elles véhiculent et dont la première est la charité, société antérieure même à l’Etat qui se doit d’être au service de la communauté que forment toutes les familles d’une nation.

En frappant le Roi, on a frappé la famille à sa tête, et depuis on s’acharne sur ses membres. L’indifférenciation sexuelle véhiculée par la théorie du genre en est le dernier avatar, avec ses conséquences monstrueuses que sont déjà la PMA et bientôt la GPA. Ce nouveau projet s’inscrit en effet dans un ensemble qui dure depuis des décennies, voire depuis le début pour certains de ses éléments : fragilisation de la famille par le divorce, par la diffusion de la contraception, par un féminisme idéologique ; agression contre ses membres par le culte de la drogue, par l’avortement, par l’eugénisme et par l’euthanasie. Chaque jour davantage – et nous constatons l’accélération du processus au cours de ce quinquennat – la dignité et l’indisponibilité de la personne se voient bafouées. La destruction de la famille et le renvoi de l’individu à ses instincts constituent-t-ils un progrès ? On peut en douter en voyant monter le mal-être de tant de nos concitoyens, profondément perturbés dans leur identité d’homme ou de femme, renvoyés à leur solitude et bientôt à leur précarité, tandis que les liens du corps social ne cessent de se distendre et de perdre en gratuité. Car en frappant la famille, on a frappé le principe de l’inconditionnalité de l’amour, du pardon, de la réconciliation, de la solidarité, du sacrifice. De tout ce qui, rayonnant du foyer qu’est la famille, fortifie la société et la rend prospère.

Cette destruction programmée et progressive des institutions du droit naturel suscite des résistances. Bien vite chloroformées par l’intelligentsia au pouvoir qui pratique la manipulation des esprits et ce bientôt dès le berceau. Mainmise de l’Etat sur l’école par un ministère de l’Education nationale qui ressemble de plus en plus à celui de la Propagande et de la Formation du Peuple dirigé naguère chez nos voisins par le Dr Goebbels. Mais à la différence des régimes totalitaires d’autrefois, le nôtre ajoute sa note sournoise et hypocrite. En promouvant les instincts les plus élémentaires, en niant qu’ils puissent être normés pour être humanisés, il les rend vulgaires et destructeurs. Il en fait surtout le meilleur camp d’internement possible : celui où l’on ne s’aperçoit plus qu’on est surveillé d’un mirador et entouré de barbelés. « Flatter l’égocentrisme et laisser libre cours aux passions donne cette illusion de liberté sans responsabilité que l’Etat accorde d’autant plus volontiers qu’il acquiert un pouvoir illimité, tout en gratifiant chacun du sentiment de mener sa vie comme il l’entend et d’être le seul maître de lui-même » ai-je lu récemment (La Nef, janv. 2013, p. 14). Parfaite image du bobo dénoncée tout à l’heure par Benoît XVI, artisan en même temps que victime de ce qu’il faut bien appeler, avec Jean-Paul II, un nouveau totalitarisme. Dans son encyclique Veritatis splendor, le Pape qui avait béatifié l’Empereur Charles d’Autriche disait en effet : « Quand il n’existe aucune vérité ultime qui guide et oriente l’action politique, alors les idées et les convictions peuvent être facilement exploitées au profit du pouvoir. Une démocratie sans valeurs, sans vérité, se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire ». Je parlais de division toujours accrue. C’est bien ce que nous constatons aujourd’hui : les vérités anthropologiques hier encore incontestées deviennent le lieu d’affrontements toujours plus violents, où la haine provient le plus souvent de ceux qui font profession de tolérance. Comme l’écrivait il y a peu le clergé anglais dans le Daily Telegraph, les catholiques, en s’opposant à ces multiples dénaturations, connaissent déjà aujourd’hui l’ostracisme et connaîtront demain peut-être la persécution. Et ils ne font ici que défendre des vérités universelles, accessibles de soi à la conscience de tout homme !

Mais ne nous y trompons pas : le combat que nous avons à mener est spirituel avant tout. Car la cause de cette dénaturation est profonde. Fondamentalement, elle est diabolique. Derrière Sanson, derrière Robespierre, se tenait Satan, comme il se tient aujourd’hui derrière les associations qui ont pris en otage des politiciens décervelés, avides de pouvoir, indifférents à la vérité et au bien. Satan l’Accusateur, qui à travers les Fouquier-Tinville, les Vychinski, les Freisner de l’histoire, s’acharne sur les justes. Satan le Diviseur, qui promeut l’amour de soi jusqu’au mépris des autres. Satan le Mensonger, qui fait de la liberté, de l’égalité et de la fraternité des sophismes dissimulant une entreprise d’asservissement, de discrimination et de haine. Satan l’Homicide, qui non content de tuer les corps cherche aussi à tuer les âmes en les recourbant sur elles-mêmes. Le 21 janvier 1793 ses séides ont décapité le Roi : ils ont séparé la tête du corps. Acte doublement symbolique : la tête de la nation du corps de son peuple, mais plus profondément : la tête (le Christ) de son corps mystique (l’Église). En découronnant le Roi, ils cherchaient à découronner le Christ. En tuant Louis, celui qui les manipulait visait Jésus. Jésus qui vivait en Louis, comme nous l’a rappelé si admirablement son Testament. Ces nains – et ceux qui prétendent nous gouverner après eux – n’étaient pas à la hauteur de ce géant. Avec Jésus, Louis pouvait leur dire : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Comme Jésus face à Pilate, Louis ne faisait pas nombre avec eux, il était au-dessus. C’est pourquoi nous sommes ici, ce soir, à honorer sa mémoire.

Homélie pour la fête de sainte Cécile 2011

Notre triduum paroissial – saint Eugène avant-hier, la Présentation hier à Notre-Dame des Victoires et sainte Cécile ce soir – a été marqué cette fois encore par plusieurs rendez-vous musicaux. C’est que liturgie et musique entretiennent un lien étroit et je suis heureux d’avoir pu réunir tous les écrits que Benoît XVI a publié sur ce thème dans un petit ouvrage qui vient de paraître, intitulé L’esprit de la musique, préfacé par notre cher Maître de chœur et que plusieurs d’entre vous ont déjà pu se procurer. Ouvrage qui pourra être utile, je l’espère, à tous ceux qui voudront œuvrer à la restauration d’une véritable liturgie, qui ne soit pas fabriquée mais reçue. C’est donc Benoît XVI que je prendrai pour guide ce soir. Dans son discours des Bernardins, à Paris, il y a trois ans, il disait ceci : « De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de le chanter avec les mots qu’il a lui-même donnés, est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une créativité personnelle, où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement, avec les oreilles du cœur les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit en même temps authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité ».

C’est clair : pour Ratzinger, la musique est civilisatrice et cette musique dérive de la liturgie. Pourquoi dérive-t-elle de la liturgie et pourquoi la liturgie a-t-elle eu recours, dès l’Ancien Testament, à la musique ? Saint Augustin répond en un mot que notre sainte Cécile, amante du Christ, ne peut que confirmer : Cantare amantis est, « chanter est le fait de celui qui aime ». La liturgie étant une participation au dialogue trinitaire du Père et du Fils, elle ne peut donc qu’aspirer au chant. Les Pères de l’Église le justifieraient par le fait que le chant sacré a une origine christologique. « Quand l’Église primitive a fait siens les psaumes dans sa prière, elle les chante comme hymnes du Christ. Le Christ lui-même devient ainsi le chef de chœur qui nous apprend le chant nouveau, qui donne à l’Eglise le ton et la manière dont elle pourra louer adéquatement Dieu et s’unir à la liturgie céleste »[1]. Le chant liturgique nous rappelle ainsi que nos rites s’enracinent dans la parole de Dieu, dans la Révélation divine, dont ils véhiculent quelque chose de l’inspiration. Il nous rappelle aussi que nous sommes ici-bas des étrangers et des voyageurs, à la recherche d’une patrie meilleure, celle du ciel, la Jérusalem céleste, où des myriades d’anges chantent les noces éternelles de l’Epoux et de l’Epouse, du Christ et de l’Église. Cet enracinement de la liturgie dans l’Ecriture impose à la musique sacrée, au chant et aux instruments, d’évidentes contraintes : « Chanter avec sagesse, psallite sapienter, renvoie à un art où compte la parole, mais cette parole ne doit pas être comprise en un sens rationaliste superficiel et étroit où chaque mot serait à tout instant compréhensible. Il s’agit bien plutôt de ce que nous pouvons appeler, en nous référant à l’Église ancienne, une musique ‘conforme au Logos’ : le Dieu qui est Parole créatrice et porteuse de sens, dès les origines et jusque dans chaque vie, appelle un art qui se tienne sous le primat du Logos, qui intègre donc toute la diversité de l’être humain, à partir de ses forces vives morales et psychologiques les plus hautes, mais qui, de la sorte, arrache aussi l’esprit à son rationalisme et à son volontarisme étroit pour qu’il prenne place dans la symphonie de la Création »[2]. Autrement dit, en chantant dans la liturgie, l’homme découvre sa vocation première, celle qu’il tient de son être de créature, ou plus exactement, pour parler comme S. Thomas d’Aquin, de cette créature qui se situe à l’horizon du monde des sens et du monde de l’esprit. Cette créature rationnelle qui est appelée à ressaisir la louange muette de la Création dans un geste et une parole émerveillés, qui de soi appellent le chant et la musique des instruments, pour intégrer symboliquement le monde de la matière, geste et parole qui se dilatent à la mesure même de cette Création qui s’exprime par lui. En effet, « dans la rencontre de l’homme avec Dieu, la parole ne suffit plus : une part de lui-même s’éveille et se met à chanter. Il y associe la Création car son monde lui paraît trop étroit »[3].

C’est la doctrine de saint Augustin, dans son homélie sur le psaume 32, choisie par le nouveau bréviaire pour illustrer la fête de sainte Cécile : « Eh bien, le Seigneur lui-même te donne cette méthode de chant : ne cherche pas des paroles, comme si tu pouvais expliquer ce qui plaît à Dieu. Chante par des cris de jubilation. Bien chanter pour Dieu, c’est chanter par des cris de jubilation. En quoi cela consiste-t-il ? C’est comprendre qu’on ne peut pas expliquer par des paroles ce que l’on chante dans son cœur. En effet, ceux qui chantent, en faisant la moisson, ou les vendanges, ou n’importe quel travail enthousiasmant, lorsqu’ils se mettent à exulter de joie par les paroles de leurs chants, sont comme gonflés d’une telle joie qu’ils ne peuvent pas la détailler par des paroles, ils renoncent à articuler des mots, ils éclatent en cris de jubilation. Ce cri est un son manifestant que le cœur enfante des sentiments qu’il ne peut exprimer ». Ce mouvement d’action de grâce, qui s’exprime pour nous dans la liturgie, répond à l’incarnation du Verbe : « Quand la Parole, le Verbe, se fait musique, il y a bien passage aux sens, incarnation, annexion de forces en deçà et au-delà du rationnel, captage de l’harmonie cachée de la Création, révélation du chant qui sommeille au fond des choses. Mais alors, cette transformation en musique est aussi elle-même le tournant du mouvement : elle n’est pas seulement incarnation du Verbe, mais aussi spiritualisation de la chair, de la matière. Le bois et le cuivre deviennent son, l’inconscient et l’insoluble se muent en harmonie emplie d’ordre et de sens (…). L’incarnation au sens chrétien est toujours en même temps spiritualisation, et la spiritualisation chrétienne est incarnation dans le corps du Logos qui s’est fait homme »[4].

Une musique sacrée ainsi conçue, lestée d’une dimension ontologique et d’une dimension théologale, ne peut se satisfaire de la médiocrité que voudrait lui imposer une pastorale utilitariste qui ne voit dans la musique qu’une manière d’animer les assemblées liturgiques. « Participation active », dans ce contexte, signifierait que tous doivent chanter toutes les parties de la liturgie, ce qui conduit bien évidemment à un effrayant nivellement par le bas dont celui qui vous parle ce soir est le premier à être conscient, pour ne pas dire qu’il en est aussi bien souvent l’acteur à son corps défendant ! Une telle conception de la musique liturgique signifie bien entendu la liquidation de toute formation d’élite, des schola en particulier. Joseph Ratzinger, dont le frère Georg a longtemps dirigé les Domspatzen de Regensburg, s’élève bien sûr contre cet abus lorsqu’il écrit : « Il est de fait que beaucoup de gens sont davantage capables de chanter avec le cœur qu’avec leur bouche, et leur cœur chante véritablement lorsqu’ils entendent le chant de ceux à qui il a été donné de chanter aussi avec la bouche. Si bien qu’en ces derniers, ils chantent en quelque sorte eux-mêmes, et ainsi écoute reconnaissante et chant des chanteurs deviennent ensemble une unique louange de Dieu »[5]. Merci, Très Saint Père, pour ceux qui chantent mal ! La dilatation de la louange chrétienne par l’intégration de la musique suppose un discernement des esprits. Toute musique n’est pas propre à figurer dans la liturgie. Car la musique, souligne Ratzinger, traduit une anthropologie sous-jacente. « Il y a la musique d’agitation politique, qui met l’homme en mouvement pour tel ou tel objectif collectif ; il y a la musique sensuelle, qui introduit l’homme à l’érotisme ou débouche d’une autre manière sur des sentiments de nature sensuelle ; il y a la simple musique de variétés, qui n’a rien à dire de particulier, mais veut simplement briser le poids du silence ; il y a la musique rationalisante où les sons ne servent qu’à des échafaudages intellectuels, mais qui ne parvient pas à pénétrer vraiment l’esprit et les sens. On pourrait y ranger bien des chants catéchétiques desséchés, bien des chants modernes fabriqués par des commissions liturgiques »[6].

Ratzinger réserve cependant ses critiques les plus vives à la musique néopaïenne qui, loin de toute référence au Logos, au psallite sapienter, déchaîne les forces dionysiaques latentes en l’homme marqué par le péché. D’un côté, dit-il, « il y a la musique commerciale, destinée au peuple, mais qui n’a plus rien de populaire au sens traditionnel du terme. Produite industriellement, elle appartient aux phénomènes de masse et n’est rien d’autre, finalement, qu’un culte de la banalité. D’autre part, la musique rock et ses dérivés, en particulier la techno, qui sont les vecteurs de passions élémentaires et qui, dans les grands festivals, développent un caractère cultuel, jouant même le rôle d’un anticulte par rapport au culte chrétien. Pris dans le mouvement de la foule, soumis à l’ébranlement du rythme, du bruit et des effets de lumière, les participants se sentent pour ainsi dire libérés d’eux-mêmes. Dans l’extase provoquée par l’annihilation de toute barrière et la chute de toute inhibition, ils déchaînent en quelque sorte les forces élémentaires de l’univers, dans lesquelles ils finissent par se faire engloutir »[7]. « Il s’agit de pratiques de délivrance, apparentées dans leur forme à la délivrance par la drogue et fondamentalement opposées à la foi dans le salut chrétien. Il est donc parfaitement logique que dans ce domaine se diffusent aujourd’hui des cultes et des musiques sataniques de plus en plus nombreux, dont on n’a pas encore assez pris au sérieux la dangereuse puissance de dislocation et de dissolution délibérées de la personne. Le combat livré par Platon entre musique apollinienne et musique dionysiaque n’est pas notre combat car Apollon n’est pas le Christ. Mais la question qu’il a posée nous concerne d’une manière toute particulière »[8]. Et il conclut : « Ce n’est pas pour des raisons esthétiques, ni par esprit borné de restauration, ni par immobilisme historique, mais c’est pour des raisons de fond qu’une musique de ce genre doit être exclue de l’Eglise »[9] et, pourrait-on ajouter, de l’univers propre du chrétien.

En conclusion, la musique n’est pas neutre, et pourtant elle est nécessaire à la vie chrétienne. « L’esprit n’est point avili lorsqu’il assume les sens, mais c’est toute la richesse de la Création qui est reconduite à lui. Et les sens ne sont pas privés de leur réalité lorsqu’ils sont pénétrés par l’esprit, mais c’est ainsi seulement qu’il leur sera donné d’avoir part à l’infini »[10]. Pour finir, je citerai le commentaire que donne Ratzinger d’un apologue de Gandhi : « Dans la mer vivent les poissons, et ils sont muets ; les animaux sur la terre crient ; mais les oiseaux, dans le ciel, chantent. A la mer appartient en propre le silence, à la terre le cri et au ciel le chant. Mais l’homme est participant des trois. Il porte en lui la profondeur de la mer, la pesanteur de la terre et la hauteur du ciel. Et c’est pourquoi leurs trois caractéristiques sont aussi les siennes : le silence, le cri et le chant. Je voudrais ajouter ceci : nous voyons aujourd’hui un homme sans transcendance auquel ne reste que le cri, parce qu’il ne veut plus être que terrestre et tente même de changer le ciel et la mer profonde pour en faire sa terre. La vraie liturgie, celle de la communion des saints, le restitue tout entier à lui-même. Elle lui enseigne de nouveau le silence et le chant en lui ouvrant les profondeurs de la mer et, en lui apprenant à voler, lui donne accès à l’être des anges ; en élevant le cœur de l’homme, elle fait à nouveau résonner en lui le chant enseveli. Et nous pouvons même dire : la vraie liturgie se reconnaît au fait qu’elle nous libère de l’activisme universel et nous restitue la profondeur et la hauteur, le silence et le chant. La vraie liturgie se reconnaît au fait qu’elle est cosmique et non réduite au groupe. Elle cha nte avec les anges. Elle se tait comme se tait l’attente des profondeurs de l’univers. Et c’est ainsi qu’elle délivre la terre ! »[11].

Et c’est sur ces paroles que je vais, moi aussi, enfin me taire !

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Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. L’esprit de la liturgie, Ad solem, 2001, p. 135.
  2. Un chant nouveau pour le Seigneur, Desclée, 1995, p. 141.
  3. L’esprit de la liturgie, Ad solem, 2001, p. 111.
  4. Croire et célébrer, Parole et Silence, 2008, p. 103.
  5. La célébration de la foi, Téqui, 1985, p. 118.
  6. Croire et célébrer, Parole et Silence, 2008, p. 105.
  7. L’esprit de la liturgie, Ad solem, 2001, pp. 119-120.
  8. Croire et célébrer, Parole et Silence, 2008, pp. 104-105.
  9. Croire et célébrer, Parole et Silence, 2008, p. 105.
  10. Croire et célébrer, Parole et Silence, 2008, p. 106.
  11. Croire et célébrer, Parole et Silence, 2008, pp. 108-109.