Cantilène de l’épître de la fête des Saints Innocents

Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens
Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens

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Texte (Apocalypse XIV, 1-5) :

In diébus illis : Vidi supra montem Sion Agnum stantem, et cum eo centum quadragínta quatuor mília, habéntes nomen ejus, et nomen Patris ejus scriptum in fróntibus suis. Et audívi vocem de cœlo, tamquam vocem aquárum multárum, et tamquam vocem tonítrui magni : et vocem, quam audívi, sicut citharœrórum citharizántium in cítharis suis. Et cantábant quasi cánticum novum ante sedem, et ante quátuor animália, et senióres : et nemo póterat dícere cánticum, nisi illa centum quadragínta quátuor mília, qui empti sunt de terra. Hi sunt, qui cum muliéribus non sunt coinquináti : vírgines enim sunt. Hi sequúntur Agnum, quocúmque íerit. Hi empti sunt ex homínibus primítiæ Deo, et Agno : et in ore eórum non est invéntum mendácium : sine mácula enim sunt ante thronum Dei. En ces jours là : Je vis ensuite l’Agneau debout sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui avaient son nom, et le nom de son Père, écrit sur le front. J’entendis alors une voix qui venait du ciel, semblable à un bruit de grandes eaux, et au bruit d’un grand tonnerre ; et cette voix que j’entendis était comme le son de plusieurs joueurs de harpe qui touchent leurs harpes. Ils chantaient comme un cantique nouveau devant le trône, et devant les quatre animaux et les vieillards ; et nul ne pouvait chanter ce cantique, que ces cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre. Ce sont là ceux qui ne se sont point souillés avec les femmes, car ils sont vierges. Ceux-là suivent l’Agneau partout où il va ; ils ont été rachetés d’entre les hommes pour être consacrés à Dieu et à l’Agneau comme des prémices. Et il ne s’est point trouvé de mensonge dans leur bouche : car ils sont purs et sans tache devant le trône de Dieu.

Sources :

  • Abbé Jean Lebeuf, Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique. Paris, Hérissant, p. 129-132.
  • Dr Marcel Jérôme Rigollot, Epîtres farcies telles qu’on les chantait dans les Eglises d’Amiens au XIIIème siècle. Amiens, Caron-Vitet, 1838.

Cette cantilène propre à l’épître de la fête des Saints Innocents (28 décembre) était autrefois chantée entremêlée de vers français qui paraphrasaient le texte latin, ce qu’on appelait au Moyen-Age une épître farcie. Ces épîtres étaient chantées par deux ou trois sous-diacres à certaines fêtes de l’année, surtout pendant la période autour de la fête de Noël, de la saint Nicolas à l’Epiphanie. On trouve des épîtres farcies assez fréquemment dans les manuscrits liturgiques du XIIème & XIIIème, puis l’usage semble se restreindre voire disparaître. On en composa tout de même encore quelques unes au XIVème siècle, et on en chantait encore, avec leurs textes en vieux français, dans certaines provinces de France au beau milieu du XVIIIème siècle, surtout celle de saint Etienne, probablement la plus ancienne. Pour les linguistes qui étudient l’histoire de la langue française, ces farces sont d’une haute valeur, car elles figurent parmi les plus anciens témoignages écrits du français, décliné dans ses nombreuses formes régionales

Voici le début de cette épître des Saints Innocents transcrite par l’Abbé Lebeuf dans son fameux Traité sur le chant ecclésiastique, avec les farces en vieux picard :

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

On notera que la paraphrase française évolue dans le même VIIème que la cantilène du texte latin, mais sur un chant qui ne décalque pas celui-ci. Dans d’autres épîtres farcies, toutes les strophes reproduisent la même mélodie, distincte de celle du latin qui évolue plus librement d’une verset à l’autre. Il est probable qu’on aura composé les vers français pour s’insérer dans la cantilène latine préexistante.

Ces cantilènes, du moins pour le texte latin, sont-elles anciennes ? Probablement. Notons qu’on les retrouve sur des tons similaires d’un diocèse à un autre. Les deux exemples que donne l’Abbé Lebeuf de l’épître farcie de la fête de saint Etienne (26 décembre), tirés à la fois des livres d’Amiens (vers l’an 1250) et d’une église de la province Lyon ou de Sens (vers l’an 1400) montrent en effet des mélodies – tant latines que françaises – très proches, avec pourtant des paroles différentes pour les paraphrases françaises (sauf dans la première strophe).

De ce fait, les épîtres farcies sont précieuses car elles nous permettent d’avoir un écho de la très grande variété des cantilènes liturgiques qui dût être en usage pour chanter les différents épîtres et évangiles de l’année ; elles sont donc le souvenir d’un état ancien de la liturgie, beaucoup plus riche que ce qui est parvenu jusqu’à nous (les livres liturgiques romains depuis le XVIIème siècle ne comportent plus que deux tons pour l’épître, dont l’un est le recto-tono).

Le chant de l’épître des Saint Innocents cité par Lebeuf est tiré des anciens livres liturgiques d’Amiens. La farce française y comporte pas moins de 130 vers, tous en rimes masculines pour faciliter leur adaptation au plain-chant. Nous n’avons conservé que le chant des versets latins, sans leurs paraphrases versifiées en français, & complété les premiers versets que donne l’Abbé Lebeuf à partir du travail fait au XIXème siècle par le Dr Rigollot. Le choix du VIIème ton, qui possède naturellement un ambitus très ample, a peut-être été guidé par le sens du texte, la mélodie s’élevant sur le second verset pour rendre compte du texte :

Et audívi vocem de cœlo, tamquam vocem aquárum multárum, et tamquam vocem tonítrui magni.
J’entendis alors une voix qui venait du ciel, semblable à un bruit de grandes eaux, et au bruit d’un grand tonnerre.

Notons que le 4ème verset surtout (et dans une mesure le 5ème verset), reproduit une psalmodie du VIIème ton, et celle-ci est peut-être la source inspiratrice de cette cantilène de l’épître des Innocents.

Les livres de Paris ne nous ont pas conservé d’épîtres farcies, il est vrai qu’on n’a gardé que peu de manuscrits liturgiques de notre ville antérieurs à la moitié du XIIIème siècle. Est-ce à dire que notre diocèse avait répugné à chanter des épîtres farcies ?

Non ! Dans une intéressante ordonnance prise en1198 par l’évêque Eude de Sully afin de régler la célébration de la fête de la Circoncision, le 1er janvier, à Paris, on notera le passage suivant, qui atteste que notre ville, à l’instar des autres diocèses de France, connaissait bien l’usage des épîtres farcies :

Missa similiter cum ceteris Horis ordinate celebrabitur a aliquo prœdictorum, hoc addito quod Epistola cum farsia dicetur a duobus in cappis sericeis. La messe de même, comme les autres heures, sera célébrée par l’un de ceux sus-mentionnés, en ajoutant qu’une épître avec farce sera dite par deux en chapes de soie.

Lauda Sion en plain-chant d’Amiens

Lauda Sion en plain-chant d'Amiens

Ce beau plain-chant était chanté dans l’usage d’Amiens pour la Fête-Dieu où il figure comme dernière pièce à chanter pour la procession du Saint Sacrement, lorsque celle-ci retourne à l’église après avoir fait 12 stations, comme à Paris. Le reste des chants de la procession dans l’usage d’Amiens comprend un programme plutôt classique en France, combinant les hymnes du Saint Sacrement prévues par les livres romains et les antiennes & répons venant de l’usage proprement français : l’invitatoire Adoramus & procidamus ante Dominum, l’antienne Surge, Domine, & dissipentur inimici tui, le répons Mémoriam fecit mirabilium suorum, les hymnes Pange lingua, Sacris solemnis, le répons Accipiens Jesus calicem, les hymnes Verbum supernum et Adoro te supplex).

La strophe initiale est reprise en guise de refrain entre les différentes strophes et se chante à deux voix (la seconde mélodie étant de fait la basse de la première). Les 16 autres strophes ternaires de la séquence composée par saint Thomas d’Aquin sont chantées en alternances sur deux mélodies gracieuses. Le chant est mesuré et lent, battu à la carré. Notons la présence dans la notation musicale des livres d’Amiens de la rhomboïde (ou semi-brève : note losangée transversale).

Voici un enregistrement de cette pièce effectué il y a une vingtaine d’année, alors qu’il était chanté après l’élévation en l’église paroissiale de Creuse à proximité d’Amiens :

Source : Paroissien noté en plain-chant à l’usage du clergé et des fidèles du diocèse d’Amiens suivi de notions élémentaires de plain-chant, rédigé par les soins de l’Abbé Leboulanger, chanoine-honoraire et vicaire de Notre-Dame, à Amiens. Amiens, Duval et Herment, 1847, p. 353-354.
Merci à Firminus – qui fait un remarquable travail de sauvegarde du plain-chant picard depuis de nombreuses années – de l’avoir signalé sur le Forum catholique.

Le même chant (répétition à Saint-Eugène le 28 mai 2016) :

Et enregistré à la messe de la solennité de la Fête-Dieu le dimanche 28 mai 2016 :