
Par l’Abbé Jean-Pierre Herman
Professeur de liturgie au Séminaire Saint-Vincent de Paul de l’Institut du Bon Pasteur
Introduction
La publication récente de la traduction anglaise des Voyages liturgiques de France (1718) de Jean-Baptiste Le Brun des Marettes constitue un événement majeur pour les études liturgiques[1]. Cette œuvre, traduite par Gerhard Eger et Zachary Thomas chez Os Justi Press, rend accessible à un public international l’un des témoignages les plus précieux sur la liturgie française d’Ancien Régime.
Le récit de Le Brun des Marettes (1651-1731) offre une perspective unique sur l’état de la liturgie française à la veille des grandes transformations du XVIIIᵉ siècle. Fondé sur des voyages méthodiques dans les cathédrales et abbayes du royaume, ce témoignage révèle la diversité des usages locaux, la continuité avec les traditions médiévales et la richesse esthétique des cérémonies. Dans le contexte tendu du début du XVIIIᵉ siècle, marqué par l’autorité croissante de Rome et la résistance des traditions diocésaines, cette documentation revêt une valeur exceptionnelle.
L’édition moderne, préfacée par l’abbé Claude Barthe, resitue le texte dans les controverses liturgiques de l’époque[2]. La reproduction de cinquante-cinq planches anciennes restitue l’univers visuel de l’époque.

Contexte historique et liturgique
La France du début du XVIIIᵉ siècle présentait une situation liturgique d’une complexité remarquable. Si le concile de Trente avait encouragé l’adoption du Missel romain de saint Pie V (1570), de nombreux diocèses français avaient conservé leurs propres livres liturgiques, hérités du Moyen Âge et défendus par les chapitres cathédraux comme signes d’identité et d’autonomie spirituelle.
Cette diversité témoignait de la vitalité des traditions locales et de l’enracinement séculaire du christianisme français. Chaque diocèse avait développé ses propres particularités rituelles, créant une mosaïque liturgique d’une richesse exceptionnelle. Cette situation reflétait l’esprit gallican caractérisant l’Église de France, soucieuse de préserver ses libertés face aux prétentions centralisatrices romaines.
À partir de la fin du XVIIᵉ siècle, un mouvement de réforme « néo-gallican » entreprit de réviser bréviaires et missels. Le bréviaire de Paris de 1680 et le missel parisien de 1738 devinrent des modèles largement imités[3]. Ces réformes, inspirées par un retour aux sources patristiques et marquées par l’influence janséniste, s’accompagnaient d’innovations controversées : simplification des offices, accent moraliste, affaiblissement de la référence romaine au profit des Pères de l’Église.
C’est dans ce contexte que Le Brun des Marettes entreprit de dresser le tableau de la liturgie française avant que l’uniformisation ne vienne effacer les particularismes locaux. Son entreprise revêt une dimension scientifique et patrimoniale, celle d’un érudit soucieux de préserver la mémoire d’un patrimoine liturgique menacé.
Portrait de l’auteur : formation et convictions
Jean-Baptiste Le Brun des Marettes, sieur de Moléon, naquit à Rouen en 1651 dans une famille d’imprimeurs-relieurs engagée dans les débats religieux de l’époque. Son père, Bonaventure Le Brun, fut condamné aux galères pour avoir publié des ouvrages favorables à Port-Royal, épisode dramatique qui marqua profondément la formation du futur liturgiste.
Recueilli par la communauté de Port-Royal, Jean-Baptiste y reçut une éducation janséniste qui explique l’orientation de son œuvre. Cette formation développa chez lui le goût pour les sources anciennes et la méfiance à l’égard des innovations romaines qui caractériseront ses Voyages liturgiques. Son approche critique des textes et son attention aux témoignages de l’Antiquité chrétienne anticipent sur les développements de la science liturgique moderne.
Malgré ses origines modestes, Le Brun des Marettes noua des relations importantes dans la hiérarchie ecclésiastique française, notamment avec le cardinal Pierre-Armand du Cambout de Coislin, évêque d’Orléans. Il participa activement à la rédaction des nouveaux bréviaires d’Orléans et de Nevers, œuvre de réforme néo-gallicane[4].
Son attachement aux idées jansénistes lui valut la persécution. Embastillé en 1707, il céda aux pressions en 1712 et signa le Formulaire condamnant les propositions jansénistes. Le 19 janvier 1717, il se rétracta publiquement, affirmant avoir signé « forcé par la violence ». Cette rétractation témoigne de la force de ses convictions et éclaire la sincérité de son témoignage liturgique.

Les Voyages liturgiques : méthode et contenu d’une enquête pionnière
L’entreprise des Voyages liturgiques trouve sa source dans une passion que Le Brun des Marettes exprime dès les premières lignes de sa préface : « Le goût que j’ai toujours eu pour les Rits & les anciens Usages des Églises de France, m’a engagé à faire plusieurs voyages dans les Provinces de France »[5]. Cette déclaration révèle les multiples dimensions de son projet, qui ne relève pas de la simple curiosité d’antiquaire, mais d’une véritable mission scientifique et pastorale au service de l’Église.
Le choix du terme « voyages » situe l’entreprise dans la tradition du voyage savant, pratique courante chez les érudits de l’époque. Mais il s’agit ici d’un voyage d’un genre particulier : non pas la quête de documents inédits dans des bibliothèques lointaines, mais l’observation directe de pratiques vivantes dans leur cadre naturel. Le Brun des Marettes se fait ethnographe avant la lettre, appliquant aux réalités liturgiques contemporaines les méthodes d’observation et de description que d’autres réservaient aux antiquités.
Méthode d’investigation
La méthode de Le Brun des Marettes repose sur deux approches complémentaires. D’une part, l’observation directe des cérémonies : il assiste aux offices, note les particularités rituelles, décrit les ornements et les gestes liturgiques avec la précision d’un témoin oculaire. D’autre part, la consultation systématique des sources écrites : ordinaires, coutumiers, bréviaires anciens conservés dans les sacristies et les bibliothèques capitulaires. Cette combinaison de l’enquête de terrain et de la recherche documentaire confère à son témoignage une valeur exceptionnelle.
L’auteur précise sa démarche : Je me suis attaché principalement à marquer les différens Rits & les pratiques particulières des Églises que j’ai vûes[6]. Cette approche révèle l’originalité de son travail : il ne s’agit pas seulement de décrire, mais d’expliquer, de donner les « raisons litterales » des pratiques observées. Le Brun des Marettes se fait herméneutique de la liturgie, cherchant à décrypter le sens profond des gestes et des formules selon une approche intellectuelle enracinée dans sa formation janséniste.

Réception scientifique et autorité du témoignage
La valeur scientifique des Voyages liturgiques fut rapidement reconnue par les spécialistes. Joseph Andreas Jungmann cite l’ouvrage plus de cinquante fois dans son œuvre principale Missarum Sollemnia, témoignage éloquent de l’autorité que conserve le récit de Le Brun des Marettes près de trois siècles après sa publication[7]. Cette reconnaissance s’explique par la rareté des sources contemporaines sur la liturgie française d’Ancien Régime et par la précision des observations de l’auteur.
Le caractère de témoignage oculaire confère aux Voyages liturgiques une autorité particulière. Cette double perspective, synchronique et diachronique, permet de saisir à la fois l’état de la liturgie française au début du XVIIIᵉ siècle et sa profondeur historique. Pour les liturgistes contemporains, l’œuvre constitue une source de première importance pour comprendre l’évolution de la liturgie occidentale, documentant une période charnière où les traditions médiévales étaient encore vivantes, mais déjà menacées par les mouvements de réforme.
Richesse esthétique et spirituelle de la liturgie française
Le génie de Le Brun des Marettes ne se limite pas à la documentation des usages liturgiques : il transmet l’émotion esthétique et spirituelle des célébrations de son époque. Sa description de la magnificence des églises françaises demeure saisissante : La magnificence des églises de France, la richesse de leurs ornements, la majesté de leurs cérémonies, la gravité de leur chant, tout cela inspire le respect et la dévotion, et élève l’âme à Dieu[8].
Cette évocation révèle une conception de la liturgie qui fait de la beauté sensible un chemin vers la beauté spirituelle. La liturgie française d’Ancien Régime se caractérisait par une splendeur héritée du Moyen Âge : chœurs sculptés, stalles gothiques, ornements précieux, cérémonial solennel réglé par des siècles de tradition.
Cette recherche de la beauté liturgique procédait d’une théologie incarnée qui voyait dans la création artistique une participation à l’œuvre créatrice de Dieu. Cette esthétique sacrée transformait chaque cathédrale en théâtre de la gloire divine, où tous les arts concouraient à l’élévation spirituelle des fidèles.
Le chant liturgique occupait une place particulière. Le Brun des Marettes souligne la « gravité » du chant français, qui le distinguait des innovations italiennes. Cette gravité subordonnait la beauté mélodique à l’expression du texte sacré et à la solennité liturgique. Les maîtrises de cathédrales perpétuaient un art vocal privilégiant la simplicité noble et l’intelligibilité du texte selon l’esprit gallican.

Héritage et actualité d’un témoignage irremplaçable
L’œuvre de Jean-Baptiste Le Brun des Marettes transcende largement les circonstances de sa composition pour s’imposer comme un témoignage majeur sur l’une des périodes les plus riches de l’histoire liturgique française. Les Voyages liturgiques constituent bien plus qu’un simple document historique : ils offrent une fenêtre unique sur un monde spirituel et culturel dont la disparition représente l’une des ruptures les plus profondes de la civilisation occidentale.
La traduction anglaise récente de cette œuvre revêt une importance particulière dans le contexte actuel de renouveau des études liturgiques. En rendant accessible à un public international une source jusque-là confinée aux bibliothèques spécialisées, cette initiative favorise une approche comparatiste de l’histoire liturgique et replace le cas français dans une perspective européenne plus large.
L’actualité de Le Brun des Marettes tient aussi à la modernité de sa méthode. Son approche combinant observation directe et recherche documentaire, son souci de contextualiser les pratiques observées, sa volonté de dégager le sens profond des gestes liturgiques anticipent sur les méthodes de l’anthropologie religieuse contemporaine. À une époque où la science liturgique redécouvre l’importance de l’approche ethnographique et de l’étude des pratiques vivantes, le témoignage de cet érudit du XVIIIᵉ siècle conserve une valeur méthodologique indéniable.
Face aux débats actuels dans l’Eglise à propos de l’unité liturgique, le témoignage de Le Brun des Marettes rappelle l’importance de la continuité traditionnelle et de l’enracinement local dans la vie spirituelle des communautés chrétiennes. Son plaidoyer implicite pour la diversité liturgique résonne avec les questions soulevées par le Motu proprio Traditionis Custodes de 2021[9].
Par la diversité qu’il décrit, par la fidélité qu’il constate, par la beauté qu’il célèbre, Le Brun des Marettes apparaît comme le témoin privilégié d’un âge d’or de la liturgie occidentale. Son œuvre demeure une référence incontournable pour ceux qui s’intéressent à l’histoire du christianisme français et, plus largement, à l’histoire des liturgies traditionnelles. En ces temps où beaucoup posent la question de l’unité liturgique, son témoignage sur la richesse de la tradition chrétienne conserve une résonance particulière, rappelant que l’unité de la foi peut s’accommoder de la diversité des expressions culturelles et cultuelles.
Bibliographie
Sources primaires
- LE BRUN DES MARETTES, Jean-Baptiste, Voyages liturgiques de France, Paris, Florentin Delaulne, 1718.
- EGER, Gerhard et THOMAS, Zachary (trad.), Liturgical Travels Through France, Os Justi Press, 2025.
Sources secondaires
- BARTHE, Claude, « Préface », dans Liturgical Travels Through France, Os Justi Press, 2023, p. XV-XXV.
- GAZIER, Augustin, Histoire générale du mouvement janséniste, Paris, Champion, 1922, 2 vol.
- JOUNEL, Pierre, « Le mouvement liturgique français au XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles », dans La Maison-Dieu, n° 95, 1968, p. 96-126.
- JUNGMANN, Joseph Andreas, Missarum Sollemnia. Explication génétique de la messe romaine, Paris, Aubier, 1951-1954, 3 vol (version anglaise en ligne).
Notes sur les Voyages liturgiques de France du Sieur de Moléon
- Eger G. et Thomas Z. (trad.), Liturgical Travels Through France, Os Justi Press, 2025.↵
- Barthe C., « Préface », dans Liturgical Travels Through France, op. cit., p. XV-XXV.↵
- JOUNEL E., « Le mouvement liturgique français au XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles », dans La Maison-Dieu, n° 95, 1968, p. 96-126.↵
- Gazier A., Histoire générale du mouvement janséniste, Paris, Champion, 1922, t. II, p. 234-256.↵
- Le Brun des Marettes J., Voyages liturgiques de France, Paris, Florentin Delaulne, 1718, Préface, p. iii.↵
- Ibid., p. iv.↵
- Jungmann J.A., Missarum Sollemnia. Explication génétique de la messe romaine, Paris, Aubier, 1951-1954, 3 vol.↵
- Le Brun des Marettes J.B., Voyages liturgiques, op. cit., p. 45.↵
- Pape François, Motu proprio Traditionis Custodes, 16 juillet 2021↵
















