Le rôle de la hiérarchie catholique dans la diffusion du baroque : saint François de Sales

Le Baroque savoyard

 

Le rôle fondateur de saint François de Sales

François de Sales naquit le 21 octobre 1567 au château de Sales près de Thorens. Il souhaite tôt se consacrer à Dieu mais il doit faire face à l’opposition de son père. Son voeu le plus cher est réalisé le 18 décembre 1593, jour de son ordination. Il est nommé prévôt de Genève et voici le programme de reconquête qu’il annonce : « C’est par la Charité qu’il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu’il faut l’envahir, par la charité qu’il faut la recouvrer… ». Le duc de Savoie, demande des missionnaires pour restaurer la religion catholique dans le Chablais et François se porte volontaire. Il s’installe à Thonon. Le point de bascule se fait entre 1597 et 1598 : la majorité de la population revient alors à la religion catholique. Le 8 décembre 1602 il est ordonné évêque de Genève. C’est à Dijon en 1604, alors qu’il prêche les sermons de Carême, qu’il rencontre la baronne Jeanne de Chantal et l’année 1610 voit la fondation de l’ordre de la Visitation Sainte-Marie.

Grand prédicateur, missionnaire, directeur spirituel, évêque.

Armes de la famille de Sales, monastère Sainte-Marie d’en-Haut Grenoble

Sa spiritualité nous est parvenue grâce à ses livres et à son abondante correspondance.

Son introduction à la vie dévote parue en 1609 remporte un succès énorme, elle sera éditée 40 fois de son vivant et traduite dans de nombreuses langues. L’engouement général pour cette oeuvre souligne sa correspondance avec l’esprit de l’époque. L’auteur s’adresse à un personnage féminin nommée Philotée, le style est plutôt simple, le texte n’est pas rempli de citations latines et grecques et donc accessible facilement pour un plus grand nombre. Le livre s’adresse à des laïcs qui ne se destinent pas à la vie religieuse, les propos sont illustrés par des exemples tirés de vies de saints.

Le Traité de l’amour de Dieu parait en 1616. Le monde est un compromis entre deux extrémités : l’unique et le multiple, le simple et le complexe, l’ordre et le désordre. L’ordre du monde est dû à l’inspiration divine et s’en éloigner est tomber dans le désordre et le chaos, s’en rapprocher permet d’atteindre la connaissance immédiate. A l’image du monde, la société repose sur un ordre monarchique. L’organisation de tout cet ensemble est tellement supérieur à l’homme qu’il ne peut la connaître intégralement. Cette distance rend la raison divine digne d’admiration. L’homme voit le monde et ne l’appréhende pas totalement par la raison. L’homme peut donc se retrouver écartelé entre le monde et le surnaturel. « La guerre que nous sentons tous les jours entre l’esprit et la chair ; entre nostre homme extérieur qui dépend des sens et l’homme intérieur qui dépend de la raison ; entre le vieil Adam qui suit les appétits de son Eve ou de sa convoitise et le nouvel Adam qui seconde la sagesse céleste et la sainte raison ». L’homme se situe entre les animaux et les anges, il se différencie des premiers par l’âme qui s’exprime par la parole. Malgré sa fâcheuse tendance à se rapprocher de la bestialité se manifeste s’il est homme par sa nature, il peut s’élever parmi les anges en raison « de la nature angélique en sa partie intellectuelle »

Le modèle élaboré par François de Sales place Dieu en tout et partout, et l’on obtient tout par la douceur :

C’est par la charité qu’il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu’il faut l’envahir, par la charité qu’il faut la reconquérir… Je ne vous propose ni le fer, ni la poudre dont l’odeur et la saveur évoquent la fournaise de l’enfer. »

Jésus par son sacrifice donne à l’homme la possibilité d’atteindre la connaissance immédiate et de comprendre le monde dans son ordre originel. Voici le postulat de saint François de Sales, qui le rapproche de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin : l’homme possède en lui la capacité d’atteindre la connaissance de Dieu, il a en lui une part du principe essentiel qui caractérisait la pensée médiévale : « Je parle en ce traité, de l’amour surnaturel que Dieu répand en nos coeurs par sa bonté, et duquel la résidence en est la suprême pointe de l’esprit ; pointe qui est au dessus de tout le reste de notre âme et qui est indépendante de toute complexion naturelle… Le Saint Esprit habite en nous… La dilection est le Saint Esprit, enté sur nos espritz humains et habitant en nous par sa miséricorde infinie. »

Baroque savoyardL’homme doit « se mettre en la présence de Dieu » par une pensée attentive. Il doit admettre que Dieu est présent non seulement ici ou là mais en son cœur. Dieu regarde du ciel tous les hommes avec une attentions plus particulière pour les chrétiens, et plus bienveillante pour ceux qui sont en prière et le portent en eux. On accède à la présence de Dieu par un effort de spiritualité.

La clé du système de saint François de Sales est l’échelle de Jacob : « Contemplez l’échelle de Jacob (car c’est le vrai portrait de la vie dévote) : les deux côtés entre lesquels on monte, et auxquels les échelons se tiennent, représentent l’oraison qui impètre (obtient) l’amour de Dieu, et les sacrements qui le confèrent. Les échelons ne sont autre chose que les divers degrés de charité par lesquels on va de vertu en vertu, ou en descendant par l’action au secours et support du prochain ou montant par la contemplation à l’union amoureuse de Dieu ». Cette échelle est comme le symbole d’un ordre moral mais aussi d’un ordre social. L’homme se rapproche de Dieu et des autres humains par l’amour pour dans les deux cas fusionner. Aimer, c’est éloigner les impuretés, se retirer des péchés, c’est ne plus être « déschiré, drilles et puant », s’éloigner de la nature humaine pour se rapprocher des anges comme le faisaient les saints anachorètes, pareils à « l’oyseau du paradis, vivant en l’air sans toucher terre… spectacle d’amour pour les anges et d’admiration pour les humains ». L’homme est déchiré entre deux tendances : il appartient au monde animal et en ce sens il est méprisable et « irrespirable » ; pourtant il a en lui une petite part de divin. L’union à Dieu, l’accession à la nature angélique demandent un entretien à la fois spirituel et physique de l’individu. Se rapprocher de Dieu c’est s’adonner à une discipline de vie, à une hygiène mentale et corporelle, esprit et corps étant indissociables.

Tout cet amour est nécessaire pour atteindre l’au delà parce que « la haut au ciel nous aurons un cœur tout libre de passions, une âme toute épurée de distractions, un esprit affranchi de contradiction, et des forces exemptes de répugnances ; et partant nous y aimerons Dieu par une perpétuelle et non jamais interrompue dilection. »

Saint François de Sales allie deux conceptions du monde. Dieu est à la fois présent et loin du monde ; l’esprit humain est trop faible pour penser cet infini. Il n’est pas spatialement loin mais il par essence éloigné. Cette doctrine que l’on peut se permettre de qualifier de « baroque »  a influencé et marqué la conception du baroque savoyard. Les représentations artistiques que nous étudierons plus tard dans le détail prennent là toute leur signification.

La distinction faite par saint François de Sales entre méditation et contemplation est manifeste dans une critique qu’il adresse à Guillaume d’Ockham : « la méditation considère par le menu et comme pièce à pièce les objets qui sont propres à nous émouvoir ; mays la contemplation fait une veüe toute simple et ramassée sur l’objet qu’elle aime, et la considération ainsi unie fait aussi un mouvement plus vif et fort ».

Il distingue deux types de connaissance, la première liée à la compréhension : l’individu organise son savoir autour de sa propre expérience ; la seconde à l’explication : le sujet se tient à distance de son savoir en vertu de l’objectivité scientifique et analyse une réalité qui lui est extérieure. La démarche de saint François, en tout cas préconisée par lui, est à rapprocher de celle que nous nommons compréhensive. « Quand on void une beauté exquise regardée avec une grande ardeur, ou une excellente mélodie écoutée avec une grande attention, ou un rare discours entendu avec une contention, on dit que cette beauté là tient collés sur soy les yeux des spectateurs, cette musique tient attachées les aureilles, et que ce discours ravit les coeurs des auditeurs ». Le spectateur, l’auditeur s’engloutissent dans le beau, car le beau est « désirable, aimable et chérissable ».

 

Chapelle du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble

A cette lecture, la simple vue d’un retable des vallées de Savoie, s’éclaire. Evoquant le pouvoir d’éducation de l’image et sa force persuasive, saint François de Sales se dit ainsi obligé de « peindre et graver sur les cœurs des personnes non seulement des vertus communes, mais encore sa très chère et bien aimée dévotion ». Métaphorique, l’utilisation des termes « peindre » et « graver » revient à plusieurs reprises dans ses textes. Il n’est pas anodin qu’il aille même jusqu’à comparer le travail du peintre avec celui de Dieu. Créateur d’images, l’artiste est responsable de l’éducation des esprits et, plus encore, obligé de reproduire avec cohérence toute la variété de l’univers.

L’entendement créé verra donc l’essence divine sans aucune entremise d’espèce ou représentation mais il le verra néanmoins sans quelqu’excellente lumière qui le dispose, eslève et renforce pour faire une veüe si haute et d’un objet si sublime et esclattant ».

La décoration des églises, au delà d’un affrontement avec les réformés, est surtout l’expression d’une conception du monde qui oriente les rapports que l’homme entretient avec Dieu et la nature dans laquelle il évolue. La lumière, la hauteur et l’aspect des retables sont propres à capter la conscience du paroissien.

La béatification de François en 1662, puis sa canonisation en 1665, suscitent une grande dévotion populaire, 33 chapelles lui sont déjà consacrées dans son diocèse au XVIIIème siècle.

Celui qui restera l’apôtre de l’amour et de la douceur nous a laissé en héritage un programme spirituel d’une infinie richesse : « Il n’y a rien de petit au service de Dieu ». « Soyez le plus doux que vous pourrez, et souvenez-vous qu’on attire plus de mouches avec une cuillerées de miel que cent barils de vinaigre. »

Pose de la première pierre du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble

Pose de la première pierre du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble.

Le grand Bossuet s’est fait le chantre de François de Sales dans un panégyrique destinés aux Visitandines.

Saint François de Sales et le pape, monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble

Je trouve, dans ces derniers siècles, deux hommes d’une sainteté extraordinaire saint Charles Borromée et François de Sales. Leurs talents étoient différents et leur conduite diverse ; car chacun a reçu son don par la distribution de l’Esprit : tous deux ont travaillé avec le même fruit à l’édification de l’Eglise quoique par des voies différentes. Saint Charles a réveillé dans le clergé cet esprit de piété ecclésiastique. L’illustre François de Sales a rétabli la dévotion parmi les peuples. Avant saint Charles Borromée il sembloit que l’ordre ecclésiastique avoit oublié sa vocation tant il avoit corrompu ses voies… Pour avoir une belle idée de cette douceur évangélique, ce seroit assez, ce me semble, de contempler le visage de François de Sales. Toutefois, pour remonter jusqu’au principe, allons chercher jusque dans son coeur la source de cette douceur attirante qui n’est autre que la charité. Ceux qui ont le plus pratiqué et connu ce grand homme, nous assurent qu’il étoit enclin à la colère c’est à dire qu’il étoit du tempérament qui est le plus opposé à la douceur. Mais il faut ici admirer ce que fait la charité dans les cœurs, et de quelle manière elle les change, et tout ensemble vous découvrir ce que la douceur chrétienne qui semble être la vertu particulière de notre prélat. Mais la douceur chrétienne… porte en soi, dans l’intérieur, ses trois vertus principales qui la composent : la patience, la compassion et la condescendance pour les guérir. »

Une hiérarchie savoyarde galvanisée par l’exemple de saint François de Sales

Les successeurs du saint évêque manifesteront un zèle équivalent pour poursuivre son oeuvre pastorale. Mgr d’Arenthon d’Alex (1661-1695), Mgr Rossillon de Bernex (1697-1734) et Mgr Biord (1764-1785) soutiennent les initiatives des paroissiens pour embellir leurs églises. Dans l’archidiocèse de Tarentaise, on constate le même empressement : l’archevêque Germonio, contemporain de saint François de Sales, se distingue aussi, de même Mgr Milliet de Charles (1660-1703) qui visite ses paroisses huit fois et consacre pas moins de 33 églises au cours de son épiscopat.

A cet égard les procès-verbaux des visites pastorales sont instructifs. Les évêques, soucieux de l’ornementation des autels le signifient par écrit, on relève des qualificatifs comme « vieux » et « indécent » pour fustiger les déficiences d’ornementation. Prenons l’exemple de Valloire. En 1700, l’évêque enjoint la communauté de « faire faire un tableau grand et proportionné au retable du maître-autel, et le pourvoir d’un crucifix décent ».

Le succès de cette réforme catholique repose en tout premier lieu sur un clergé mieux formé, d’une grande charité et convaincu de la nécessité d’embellir ses églises. Rendons grâce à ces prêtres de leur zèle et de leur dévouement. C’est ainsi par exemple que la paroisse d’Avrieux doit à son curé, l’abbé Joseph Damé, docteur en théologie de la Sorbonne, son embellissement. Non content d’avoir fait imprimer un catéchisme rédigé par lui-même à Turin, il réalise lui-même une partie des décors peints qui ornent l’église. A la lecture des devis pour les retables, statues et tableaux de cette période, on constate aussi combien le curé de la paroisse, oriente, éclaire de son avis et tranche sur les dessins présentés par les artistes.

Chapelle du monastère Sainte-Marie d'en-Haut, Grenoble, la voute

Chapelle du monastère Sainte-Marie d’en-Haut, Grenoble, la voute

Dans le sillage de saint Charles Borromée qui avait donné l’exemple d’une grande austérité de vie personnelle et à l’inverse une grande libéralité dans la décoration des églises, « l’autel et l’église où les meubles pourront être riches et précieux selon qu’ils pourront sainement avoir pour l’honneur et la gloire de Dieu qui y réside de façon très spéciale ». Saint François de Sales, en cela exprime bien la dualité de l’art religieux du Concile de Trente : respecter une stricte observance dans les ordres, mais toucher, émouvoir, enseigner les fidèles et exalter la grandeur de Dieu par la beauté artistique.
Nous verrons dans les prochains articles comment cet art s’est exprimé dans les vallées savoyardes.

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