Portrait d’église, histoire de retable : Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise – le baroque Savoyard (9)

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise.

L’église Saint-Sigismond date de 1683, elle est composée d’un chœur, de 3 nefs à 3 travées. Le retable de l’autel majeur de Jacques Clérant remplace en 1710 celui de F. Cuenot.

Ce retable majeur a la somptuosité du baroque le plus flamboyant, il est entièrement doré, le visiteur ne s’attend pas à être littéralement saisi devant une telle abondance dans une petite église nichée au cœur des Alpes. Au premier regard, la profusion de décorations peut faire croire à un désordre d’une imagination débridée. Pourtant, si l’on observe bien la rigueur de la symétrie qui indique une composition ordonnée sur un axe horizontal et un axe vertical, l’homogénéité des sculptures dans le détail et dans l’ensemble montre que nous sommes en présence d’une œuvre majeure de Jacques Clérant, qui n’a subi aucune modification, altération depuis sa réalisation au XVIIIème siècle.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : le retable majeur.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : le retable majeur.

Pour l’apprécier, le comprendre, il faut prendre le temps de le contempler dans son ensemble puis dans les détails et accepter de lire l’histoire qu’il nous raconte et enfin, se laisser porter.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : l'antepandium.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : l’antepandium.

L’antepandium donne le la d’une hymne à la joie : les anges musiciens entourent l’Enfant Jésus placé au centre, avec leur divers instruments de musique. D’autres anges sur les divers registres du retable accompagnent la Vierge dans son Assomption et enfin dans son couronnement au ciel, le Christ étant représenté dans le triomphe de sa Résurrection.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : l'Assomption de la Vierge sur le retable majeur.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : l’Assomption de la Vierge sur le retable majeur.

Nous sommes en présence d’un résumé magistral de la foi catholique, ce retable est tout à la fois une page exceptionnelle d’architecture, de sculpture et de décoration, il devient pour les fidèles une instruction sur leur foi : les dogmes de La Sainte Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption sont déclinés sous une nuée angélique ; la présence réelle dans le tabernacle, le culte de la Très-Sainte Mère de Dieu et des saints en particulier ici : le roi Sigismond, saint patron de la paroisse qui contemple l’Assomption de la Vierge-Marie.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : les Anges supports du baldaquin.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : les Anges supports du baldaquin.

Posés en soutien du baldaquin, deux anges nous montrent de la main la scène au dessus d’eux : le couronnement de la Vierge, elle-même observée par Dieu le Père qui parachève le retable.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : le couronnement de la Vierge au Ciel.

Saint-Sigismond de Champagny-en-Vanoise : le couronnement de la Vierge au Ciel.

Le tabernacle est orné du Bon Pasteur, deux évêques l’entourent ainsi que deux scènes de la passion du Christ : le Christ aux outrages et la flagellation.

L’expression artistique de ce langage théologique est admirablement réussie par Jacques Clérant. Elle est mise en mouvement, pleine de vie et soulignée par les jeux de lumière et d’ombre, portée par les ruptures des lignes, par des courbes et les plis des vêtements. Ici, on contemple une parfaite, magistrale illustration de l’art au service de la foi. Ce qui est remarquable dans ce retable, c’est la quantité d’anges et d’angelots qui dans des positions parfois acrobatiques accentuent l’impression de mouvement. Une ascension vers le ciel comme pour porter la prière des fidèles tout en dégageant un sentiment de joie et d’exultation. On s’attend presque à voir l’un d’entre eux s’échapper du retable pour voler au dessus de ceux qui les contemplent et porter les supplications vers le Très Haut.

Le Baroque savoyard

Portrait d’église, histoire de retable : la Sainte-Trinité de Peisey-Nancroix – le baroque savoyard (8)

Peisey-Nancroix : église de la Trinité.

Peisey-Nancroix : église de la Trinité.

Remaniée à plusieurs reprises et finalement reconstruite car trop petite, l’église de la Sainte-Trinité de Peisey-Nancroix est achevée par la construction du clocher en 1699. Conçue selon le plan classique de l’église-halle, elle abrite sept retables réalisés entre 1690 et 1710. Le retable majeur a longtemps été attribué à Jacques Clérant mais il est en fait l’œuvre de Jacques-Antoine Todesco et Jean-Baptiste Gualaz comme il est indiqué dans le prix-fait que l’on a retrouvé.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel.

Ce retable est un extraordinaire résumé de la foi catholique et une représentation de ses grands mystères.

Au niveau inférieur, celui de la prédelle, les deux représentations de l’Annonciation et de la Visitation évoquent l’Incarnation.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel : l'Annonciation.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel : l’Annonciation.

Au centre, Dieu le Père et le Fils à sa droite tiennent le globe terrestre sous la colombe du Saint-Esprit. Le mystère de la Sainte Trinité est ainsi donné à contempler à tous les fidèles.

Peisey-Nancroix : église de la Trinité, le retable majeur : le Père et le Fils.

Peisey-Nancroix : église de la Trinité, le retable majeur : le Père et le Fils.

Le tabernacle à double structure est couronné d’un temple à coupole soutenu par deux anges agenouillés. La partie de la réserve est ornée d’une Pietà et plus haut dans une niche l’Ecce Homo. Au sommet du dôme, le Christ victorieux de la mort sort du tombeau. Saint Pierre et saint Paul, inséparables colonnes de l’Eglise, occupent les niches latérales.

La partie centrale du retable composée d’un baldaquin couvre la tabernacle et la Sainte Trinité. Elle est soutenue par quatre anges posés sur des tiers de colonnes lisses avec des ornements en relief. L’art baroque est un art en mouvement et les sculpteurs ont non seulement froissé et fait flotter les vêtements mais encore les décrochements de tout l’ensemble, en particulier les brisures des lignes de l’entablement et des bases du fronton curviligne donnent des facilités aux jeux d’ombre et de lumière pour animer la façade brillant de tout son or.

Le prix-fait donne une description du retable et des conditions de sa réalisation :

… à tache et prix-fait à hon[ora]ble Jacques-Antoine, fils de feu Jean-Pierre Todesco et à hon[ora]ble Jean-Baptiste, fils de feu Pierre Gualaz, tous deux maistre sculpteurs. Le dit Todesco de le paroisse d’Alpes le dit Gualoz de la paroisse de Campertogie, tous deux du diocèse de Novarre ici présents et acceptants pour eux et les leurs et sous la clause solidaire de l’un pour l’autre chascun d’eux ses principal et le tout sans division ni discution au bénéfice de laquelle ils renoncent par serment, à savoir en premier lieu de faire le retable du maistre autel de l’esglise parrocialle du dit Peysey de l’hauteur et longueur du vide du cœur de ladite église et à la forme du dessein signé par le sieur Marion, curé dudit lieu, et par lesdites parties et moy notaire, saufs et bien entendu qu’en place de certains ornements qu’estiment portés par le dit dessein de faire aux deux costés de l’autel, les dits magisters prix-lactaires y feront une porte de chaque côté panaux et une rose dorée sur chaque panau et feront une croix doré avec son crucifix dessus l’autel et un cadre autour du devant d’autel en sculpture et doré.

Peisey-Nancroix, église de la Trinité : attique du retable majeur.

Peisey-Nancroix, église de la Trinité : attique du retable majeur.

Item les dits magisters lèveront le pied d’extal qui est sur le ciboire pour que les anges supportant le tabernacle soient immédiatement au dessus et au-dessus du dit tabernacle les dits prix-lactaires feront une Saincte Trinité en sculpture en sculpture au milieu d’une gloire en nuage, teste de chérubins et anges, lesdits nuages argent et grasti, le reste en or sauf les nudités et chevellure…au dessus du dôme, en place du crucifix, y feront enfant Jésus embrasssant sa croix en or et sa croix dorée…. »

Le luxe de décoration de toute l’église n’a pas son pareil dans toute la vallée. Six autres retables ornent l’église : le retable de Saint Antoine l’Ermite, le retable de Saint Jean-Baptiste, le retable de la porte du Ciel, le retable des âmes du purgatoire, le retable de Notre-Dame du Rosaire, Le retable de Notre-Dame des 7 douleurs.

Le Baroque savoyard

Portrait d’église, histoire de retable : Saint-Martin d’Hauteville-Gondon – le baroque savoyard (7)

Eglise Saint-Martin d'Hauteville-Gondon

Eglise Saint-Martin d’Hauteville-Gondon.

A Hauteville-Gondon, nous sommes en présence d’une église dotée d’une nef à trois travées et deux bas-côtés. Les contraintes du terrain ont empêché l’agrandissement de l’église existante, le bâtiment est donc démoli en 1691 afin de reconstruire un édifice et de le réorienter avec un chevet adossé à la pente et la façade s’ouvrant sur la vallée. Cette église-halle abrite trois retables dont deux sont particulièrement remarquables. Le retable de l’autel majeur est attribué selon toute vraisemblance à Joseph-Marie Martel de Compertogno en Valsesia : habitant du village, il est actif en Tarentaise entre 1726 et 1765.

Hauteville Gaudon : Le retable de l'autel majeur de l'église Saint-Martin

Hauteville-Gondon : Le retable de l’autel majeur de l’église Saint-Martin

Comme celui de Notre-Dame-des-Vernettes, la polychromie l’emporte sur la dorure. La lumière, changeante selon les heures de la journée, joue sur les ombres et sur les contrastes, donnant ainsi vie aux différents reliefs qui s’animent sous les incidences des rayons de soleil. Les couleurs patinées par le temps sont elles aussi accentuées selon les heures de la journée. Ce retable est conçu selon un schéma traditionnel en trois parties reposant sur un imposant soubassement. La structure n’est pas soulignée par des colonnes. Ces dernières sont symboliquement remplacées par des statues des docteurs de l’Eglise et des anges. On s’attend presque à voir une statue poursuivre le mouvement entamé, ou les anges passer au dessus de nos têtes en volant. Ce parti pris accentué par le mouvement des personnages amplifie l’impression de foisonnement.

L’église d’Hauteville-Gondon est consacrée à saint Martin, le saint patron occupe naturellement la place centrale du tableau au dessus de l’autel : soldat de l’armée romaine, saint Martin partage son manteau rouge, au dessus de lui le Christ Rédempteur porteur de la Croix apparaît dans une nuée, vêtu lui aussi d’un manteau rouge.

Hauteville Gaudon : détail du tableau central du retable majeur.

Hauteville Gaudon : détail du tableau central du retable majeur.

Tous les grands mystères de la foi sont associés dans ce retable. Les deux panneaux sculptés de la prédelle – Annonciation et Nativité – évoquent le mystère de l’Incarnation.

Hauteville-Gondon : détail du retable majeur : l'Annonciation.

Hauteville-Gondon : détail du retable majeur : l’Annonciation.

Les anges porteurs des instruments de la Passion, le Christ flagellé et couronné d’épines, la Pieta sur la porte du tabernacle et la croix au dessus,  figurent eux la Rédemption.

Hauteville-Gondon : l'attique du retable majeur.

Hauteville-Gondon : l’attique du retable majeur.

L’Eucharistie est représentée sur un axe vertical allant du tabernacle à la cène de l’attique, le tout surmonté par Dieu le père avec le triangle figurant la Trinité. Le contenu de la foi repose sur la Tradition ainsi que l’a rappelé le Concile de Trente.

L’Ancien testament est représenté par Moïse et Aaron assis sur le fronton central tenant entre leurs mains les tables de la loi : « c’est moi Yahvé ton Dieu » et « tu n’auras d’autre Dieu que moi ».

Le Nouveau Testament est lui représenté dans la personne  des évangélistes saint Marc et saint Luc dans des médaillons peints sur l’attique, saint Mathieu et saint Jean sont eux à gauche et à droite du tableau central.

Hauteville-Gondon : saint Marc - détail du retable majeur.

Hauteville-Gondon : saint Marc – détail du retable majeur.

Les quatre Pères de l’Eglise latine, saint Jérôme en habit de cardinal, tenant la Vulgate, saint Grégoire, pape, saint Ambroise, évêque de Milan, tenant le fouet avec lequel il fustigeait les Ariens, et saint Augustin d’Hippone, à eux quatre, représentent la Tradition. On remarquera que les statues ayant été déplacées pour être protégées des désastres des révolutionnaires français, on peut émettre l’hypothèse qu’elles ont été replacées dans un ordre différent. En effet la disposition dans un ordre différent : saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire permettrait un dialogue et une convergence des regards.

Hauteville-Gondon : partie centrale du retable majeur.

Hauteville-Gondon : partie centrale du retable majeur.

Ce retable nécessite une contemplation attentive pour capter chaque détail qui a une valeur symbolique dans la compréhension du dogme catholique. Tout comme celui de l’église de la Sainte Trinité de Peisey-Nancroix, ce retable est un extraordinaire résumé de la foi catholique.

Hauteville-Gondon : le retable du Rosaire.

Hauteville-Gondon : le retable du Rosaire.

Le retable du rosaire, glorification de la Vierge Marie, respire la joie manifestée par les nombreux anges qui occupent presque toute la surface. Au dessous de la niche centrale, deux couples d’anges esquissent des pas de danse tandis qu’au dessus deux autres tiennent avec joie le monogramme de la Vierge. Ceux des cariatides des deux niveaux ont une attitude plus hiératique mais leur visage est rempli de grâce. Deux autres anges gambadent de part et d’autre du petit tableau du couronnement de la Vierge au ciel. Aux extrémités de l’entablement deux autres anges se reposent sur les médaillons aux cadres contournés avec satisfaction. Même dans les spires des colonnes torses, un angelot s’entremêle dans les rameaux. Toute cette cour du ciel ornée de courbes, contrecourbes, volutes ou encore guirlandes et draperies contemple avec joie les quinze épisodes de la vie de la Vierge-Marie évoqués dans les médaillons.

Hauteville-Gondon : partie supérieure du retable du Rosaire.

Hauteville-Gondon : partie supérieure du retable du Rosaire.

Le Baroque savoyard

Sculpteurs et peintres, les artistes de Maurienne, Tarentaise et Beaufortain – le baroque savoyard (5)

Du XVIIème au XIXème, les églises de Tarentaise, Maurienne et Beaufortain vont se couvrir d’ornementations, de retables sculptés et dorés, de statuaires. La majorité des artistes ayant œuvré restera anonyme mais nous en connaissons quelques uns : des sculpteurs et des peintres dont certains ont formé une véritable dynastie.

Orelle, église Saint-Maurice, œuvre de François Cuenot, 1657.

Orelle, église Saint-Maurice, œuvre de François Cuenot, 1657.

François Cuenot est né à Bélieu en Franche-Comté et travaille dès 1636 dans le Doubs. Chassé de sa patrie par la guerre de Trente-Ans, on le suit dans la région de Fribourg puis dans le pays de Vaud avant qu’il ne s’installe enfin à Annecy où il monta un atelier de sculpture. La régente Christine de France l’appelle à Chambéry en 1645, on le voit se marier en premières noces avec Anne Guillet puis avec Guillemine Musard. Il eut 9 enfants, 5 garçons et 4 filles, 7 d’entre eux sont nés à Annecy et 2 à Chambéry. Auteur d’un Traité d’Architecture qui fera date, le classique François Cuenot puise ses sources dans Vitruve, Palladio et Vignole mais n’apprécie guère Bernini ni Borromini, et encore moins son rival à Turin Guarino Guarini. Ils sont tous contemporains d’Abraham Brosse dont les modèles de retables furent suivis jusqu’en 1751 quand parurent « les nouveaux dessins d’autels à la romaine » de Jean Le Paultre. Les modèles de Cuenot, ses études de proportions, son épure de colonne torse, donne à penser qu’il inspira aussi des plans d’églises, bien que l’on en connaisse aucun de sa main. Voici quelques oeuvres que nous lui devons :

  • le retable du rosaire de Bonneval sur Arc,
  • le retable d’Orelle, 1657,
  • le retable du maître-autel de Beaufort-sur-Doron, 1657,
  • le retable du maître-autel de la Côte d’Aime,
  • le retable de la Visitation d’Annecy, contrat du 10 octobre 1659,
  • le tabernacle et les statues du retable de l’église de Granier,
  • le retable vert et or de l’église de Champagny, le bas ayant été placé dans le bas-côté Sud après avoir été détrôné par le chef-d’œuvre de Jacques Clairant

En moyenne Tarentaise, d’Aime à Champagny et Doucy, les retables seront réalisés par des artistes valsesians. L’art baroque savoyard est un art rural dont les dimensions sont modestes et les moyens plutôt restreints. Il faut cependant avoir conscience que l’investissement nécessaire à l’édification d’un retable représente pour une paroisse un effort considérable. Les artisans qui œuvrent en Maurienne sont souvent originaire de la vallée, d’autres viennent de la vallée transalpine Valsesia ou d’autres sont savoyards d’origine ou d’adoption : Guénot, Clément, Oudéard. Dans ces régions c’est le bois que l’on sculpte : le pin cambré réputé pour sa longue vie, sa malléabilité et sa résistance aux insectes.  C’est à partir de 1670 que l’on voit arriver des artistes de Valsesia Jean-Marie Molino, Jean-Baptiste Gualaz, Jean-Antoine Todesco, Martel père et fils, les Gilardi. Les origines diverses de tous les artistes donnent une variété inattendue aux retables de Savoie. 

Jacques Clairant est lui natif de Chambéry, où il apprend le métier au sein de la corporation des sculpteurs de sainte Anne. Il s’installe à Moûtiers, y acquiert le droit de bourgeoisie et se marie en 1707. Dans son atelier, il possède les tours qui permettent de tourner les colonnes torses bien que son travail se caractérise plus par l’utilisation de la colonne composite, où le chapiteau et le fût semblent défier toutes les règles admises. Il a imaginé un support composé d’un morceau de fut sur lequel est posé un ange (ou cariatide, terme féminin impropre) coiffé d’un chapiteau qui supporte l’entablement. Il remplace le traditionnel tableau peint par un ensemble sculpté en ronde-bosse, très reconnaissable de son style. Il lui est arrivé de sous-traiter une partie de retable à des ateliers de menuisiers. Cette manière de travailler peut expliquer le manque d’unité de certains retables ou l’impression de mal « dégrossi » d’œuvres qui portent sa signature. Si nous prenons l’exemple de Doucy, il met 20 ans à se faire payer son travail ;  les sculptures de ce retable devaient être dorées. Sans faire une liste exhaustive de ses œuvres on peut citer quelques chefs d’œuvres : Champagny, Villargerel, la chaire de Notre-Dame-de-Vie à Saint-Martin de Belleville, la chaire de Conflans et celle de Beaufort-sur-Doron.

Son véritable suiveur sera Joseph-Marie Martel, de Campertogno, qui s’installe à Hauteville-Gondon, dont il réalise le maître-autel, en y accumulant tous les cas de figures: les Docteurs de l’Eglise, des colonnes de tous styles, les évangélistes, nous aurons l’occasion d’y revenir dans un autre article, tant cette œuvre est saisissante. 

L’influence des Valsesians

La Valsesia, une vallée située au pied du Mont-Rose, proche du Val d’Aoste, fut terre lombarde puis rattachée au Piémont par le Traité d’Utrecht en 1713. Entre le Moyen-Age et le XIXème siècle, on est en mesure de dénombrer environ 800 artistes, peintres, sculpteurs… qui travaillèrent dans les vallées. Il existait des écoles où on enseignait le dessin. On doit à L’abbé Plassiard les recherches sur ces artistes. Des familles avaient conservé nombre de dessins, croquis, esquisses de retables, statues… Il a par exemple retrouvé la description et le croquis du retable de la chapelle Notre-Dame-des-Neiges de Montagny. Une fois achevé leur apprentissage, nombre de ces artistes s’expatriaient temporairement ou définitivement dans les vallées de Savoie.

Peisey-Nancroix, église de la Trinité, le retable majeur.

Jean-Baptiste Guala Molino s’intalle à Peisey-Nancroix  il travaille beaucoup en Tarentaise de 1674 à 1689 : Saint-Jean-de-Belleville, Saint-Martin-de-Belleville, Naves, Saint Bon puis il retourne en Valsesia. On le retrouve avec son frère à Moûtiers où ils réalisent ensemble le retable de la cathédrale. Le voyage depuis la Valsesia se fait à pied par le val d’Aoste, en franchissant les cols jusqu’aux pentes du Petit Saint-Bernard et Bourg-Saint-Maurice, l’aventure commençait donc en Tarentaise. En recensant églises, chapelles, clochers, retables, tabernacles, peinture, statues…. on peut environ décompter 92 oeuvres créées ou restaurées par 53 maçons, peintres, sculpteurs originaires de Valsesia.

  • Jean-Marie Molino à Notre Dame de Vie, Saint Bon
  • Joseph Albertini à Hauteluce en Beaufortin
  • Jean-Baptiste Guala Molino à Peisey-Nancroix,
  • Jacques-Antoine Todesco à Saint-Martin-de-Belleville, Saint-Oyen,
  • Joseph-Marie Martel à Notre-Dame des Vernettes, Hauteville-Gaudon.

En Maurienne

La Maurienne se distingue par la présence d’un creuset local d’artistes.  La famille Gilardi de Campertogno compte des sculpteurs depuis depuis le XVIème siècle, on retrouve un de ses membres dans la seconde moitié du XVIIème :  Luc Gilardi à Bramans. Joseph Gilardi s’établit en 1825 à Saint-Jean-de-Maurienne, ses fils eux s’établissent à Annecy, ils travaillent dans toute la Savoie. On trouve aussi des sculpteurs d’origine plus lointaine notamment à Valloire et Jarrier où le talent de François Rymelin s’exprime, son père était originaire de Bade. Des artistes locaux vont aussi embellir les chapelles et églises de Maurienne, des travaux d’agrandissement et de renouvellement du mobilier sont entrepris dès 1610 à Lanslebourg, Lanslevillard & Avrieux. 

Retable du rosaire de Jean Clappier de Bessans

Jean Clappier des Vincendières, né aux alentours de 1575, est le chef d’une longue lignée de sculpteurs. Son œuvre la plus ancienne est à Termignon où il réalise le calvaire de la poutre de gloire puis le retable de saint André. Il signe le retable du rosaire de Lanslevillard où il semble s’intaller puisqu’il y épouse Catherine Clert en 1631 et on le retrouve membre de la confrérie du Saint-Sacrement de ce village, leur quatre enfants sont présents sur le registre de la confrérie. Il travaille encore selon des méthodes anciennes et n’utilise pas la colonne torse. Il travaille le retable en triptyque, et les Trinités en trône de Grâces. Son iconographie est encore pré-tridentine. Il est probable qu’il ait séjourné en Espagne septentrionale qui aurait bien influencé son œuvre. Il mourut en 1646. Les 2 œuvres les plus connues sont le retable du Rosaire de Lanslevillard et le polyptyque de saint Thomas Beckett de l’église d’Avrieux. Ses disciples et descendants essaimèrent en Maurienne :  les Rey père et fils, Rosaz, Flandrin et Simond qui s’arrangèrent pour s’approprier le « marché » de Maurienne contre Etienne Fodéré, et c’est ainsi que ce dernier partit s’installer pour travailler en Tarentaise. Jean Rey fut un sculpteur reconnu, auteur d’un traité d’architecture qui fixait les règles des retables et offrait un dessin élégant de la colonne torse.  Il format Bernard Flandin, Sébastien Rosaz de Termignon et Jean Simond de Bramans.

On manque de source sur les sculpteurs de Savoie. La transmission se fait de père en fils et par l’apprentissage. Sébastien Rosaz et Jean Symond ont pour maître Jean Rey. Lorsqu’il n‘est pas de la famille, l’apprentissage une fois terminé, le sculpteur s’installait dans un autre village. Comme Jean Clappier qui quitte son village pour s’établir à Lanslevillard. La concurrence est rude en Haute-Maurienne tant les artistes y sont nombreux. Etienne Fodéré choisit donc de s’exiler en Tarentaise. 

Prenons l’exemple de Termignon où nous avons 2 édifices : l’église paroissiale et la chapelle de la Visitation. Le  maître-sculpteur à Termignon, Jean Rey, forme 3 apprentis dans son atelier :  Jean Symond de Bramans, Bernard Flandin et Sébastien Rosaz, natifs du village. Entre 1686 et1688, ils sculptent ensemble le retable du Rosaire de l’église de Lanslebourg. En 1701, Jean Rey lègue ses biens, y compris son atelier, à Sébastien Rosaz, qui devient maître-sculpteur. La même année, Sébastien Rosaz et Jean Symond réalisent le retable du maître-autel de l’église de Saint Sorlin d’Arves.

Saint-Sorlin d'Arves : retable majeur de Sébastien Rosaz et Jean Simon de Bramans, c. 1700.

Saint-Sorlin d’Arves : retable majeur de Sébastien Rosaz et Jean Simon de Bramans, c. 1700.

Le devis stipule « par devant moy notaire ducal se sont establys en leurs personnes honorables Sébastien fils à feu Claude Rosaz dudit lieu de Thermignon et Jean fils à feu Jean-Baptiste Symond de la paroisse de Bramans maistre sculpteurs et coureurs associés. » Sébastien Rosaz signe les statues et statuettes du retables du maître-autel de l’église. En 1711, avec son fils Claude et Jean Symond, il travaille à Sollières. En 1713, on fait appel à eux à Sainte-Marie-de-Cuines et Montaimont, la poutre de gloire y sera sera sa dernière oeuvre.

Les Dufour, peintres de Maurienne, une famille d’artistes

Aussois : la Vierge, saint Jacques le majeur et saint Christophe, œuvre de Gabriel Dufour, 1699.

Voilà une véritable dynastie de peintres, sur 3 générations, qui a très largement contribué au mouvement d’embellissement et de reconstruction des églises de Savoie. Les Dufour se sont illustrés dans toute la vallée de la Maurienne. Ils ont été la fierté de la population locale. Dès le XIXème siècle les premières études et tentative de catalogue de la famille Dufour ont été entreprises. 

Le patriarche Pierre Dufour, fils de Denis Dufour naquit à Saint-Michel de Maurienne au début du XVIIème et on le retrouve reçu bourgeois de la ville d’Annecy en 1627, ville qu’il quitte en 1630 pour fuir la peste et s’installer à Saint-Michel. De son premier mariage, il eut 4 fils dont 3 sont connus pour avoir hérité du talent de leur père : Pierre, Laurent et Gabriel. Pierre et Laurent quittèrent la vallée pour aller s’installer à la cour du duc à Turin où ils réalisèrent nombre de commandes de cour. Gabriel, quant à lui, resta dans l’atelier familial ; s’il voyagea jusqu’à Chambéry et Turin, il pratiqua son art dans nombre d’églises de la vallée. A la mort de son frère aîné, il recueillit sont neveu Laurent-Guillaume qui après avoir travaillé avec son oncle poursuivit sa carrière dans la vallée. 

Le catalogue recense 111 tableaux dont 97 en Savoie. 

Paysans à leur heure, les Dufour ont crée une véritable entreprise familiale artistique. Pétris de sensibilité populaire tout en ayant reçu un enseignement, ils ont fait leur les dogmes et les codes qui leur a permis de créer des tableaux religieux capables de trouver leur place dans la reconquête catholique. L’iconographie des retables et plus particulièrement les peintures dans lesquelles ont excellé les Dufour, donne des informations sur l ‘évolution des représentations, surtout si l’on s’attache à déterminer les contours des commandes, à l’initiative des curés, confréries et autres assemblées de fidèles. La peinture des Dufour est particulièrement intéressante pour nous aider à comprendre comment furent appliquées les recommandations du concile de Trente.

L’Assomption, Gabriel Dufour, Temignon.

Les artistes, tout en adoptant les expressions artistiques de leur temps, ont tenté de traduire par des images les mystères de la vie du Christ, de la Vierge Marie et des saints. Agissant en conformité avec la doctrine, l’artiste produit une image pour instruire les fidèles. Son oeuvre nous renseigne sur l’enseignement donné, sur les préoccupations des commanditaires (souvent les ecclésiastiques) et les dévotions qui sont privilégiées.

Les Dufour, à toutes les générations, ont mis en scène une iconographie savante, cohérente puisant leur inspiration dans les estampes en circulation. Leur apport artistique à la vallée est indéniable. Peintres réputés ils ont formé des apprentis artistes qui reprendront à leur compte leur expression artistique. Le style de Pierre dit l’Ancien : une grande maîtrise du dessin, des personnages au visage rond, les mains avec des doigts fins, longs et gracieux. Dans sa composition, il sort d’un schéma classique triangulaire plutôt statique. Les émotions des personnages sont mises en valeur, il s’est inspiré de représentation de thèmes iconographiques variés et des formules nouvelles de l’époque.

La mort de Saint Joseph, Beaune.

Ses fils Pierre le jeune (1629-1702), Laurent (mort en 1679), Gabriel (1640-1721) sont initiés dans l’atelier paternel de Saint-Michel-de-Maurienne. 

Gabriel achève son apprentissage sur place. Il débute son activité vers 1650-1660 et lui non plus ne signe pas toutes ses toiles. La dernière connue date de 1709, mais nous savons qu’il a poursuivi son activité jusqu’à sa mort en 1721. Ses œuvres se caractérisent par son adresse pour le dessin et sa maîtrise du pinceau. les compositions sont variées mais celles en triangle prévaut pour l’iconographie mariale. Les glorifications de la Vierge à l’Enfant, de la Sainte Famille ou de saints sont fréquentes.

Les modèles utilisés proviennent de différents maîtres que le peintre associe sur le même tableau. Son travail tient plus de la production que de la création. Il avait réuni un grand nombre de reproduction des maîtres européens sous forme de gravures, dont il se servit comme prototypes.

On distingue deux sortes de prototype, ceux qui se présentent dans le sens de la gravure, c’est à dire à l’envers par rapport au tableau originel, et ceux qui se présentent dans le sens du tableau. Ces derniers résultent soit de dessins, soit de gravures d’après les estampes originales. Pour résumer : les modèles italiens sont représentés dans le sens du tableau, et les prototypes d’origine française dans le sens de la gravure et donc à l’inverse du tableau original. L’abbé Truchet écrit : « Plus d’une fois Gabriel eut recours au crayon de son frère pour le dessin de quelques sujets difficiles ». Une lettre de Pierre le jeune mentionne un voyage de Gabriel : « vous prendrez soin quand vous passerez le Mont-Cenis de bien vous habiller…quand vous serez à Turin ».

Notre-Dame du Rosaire, Pierre Dufour l’Ancien, 1653.

Parmi les maîtres français Simon Vouet est la première source d’inspiration, un des rares artistes à avoir décidé de diffuser lui-même son œuvre par le moyen de l’estampe. Pierre l’Ancien les adapte à ses œuvres pour leur donner une harmonie et pour se faciliter l’exercice. Il n’hésite pas à réunir sur une même toile des modèles de maîtres différents. C’est le cas par exemple dans le table de la chapelle de la Visitation à Termignon, La Sainte Famille en gloire avec saint Dominique recevant le rosaire et saint François, daté de 1653. A Saint-Jean-de-Maurienne, l’Adoration des bergers (1635) s’inspire de Hans von Aachen, seule la position qui domine la scène est modifiée. Gabriel lui demeure assez proche de ses modèles, bien que pour adapter à ses compositions, il les modifie quand cela s’avère nécessaire. Son inspiration vient principalement de France, d’Italie (école Bolonaise) et de Flandres. Les peintres régionaux n’ont pas été directement en contact avec les œuvres originales, l’estampe fut prépondérante dans la diffusion des modèles. De 1620 à 1734, l’abondante production des Dufour participe à la mise en place d’une iconographie et d’un style conformes aux directives de l’Eglise et de sa réforme tridentine, en adaptant les modèles des grands maîtres français, italiens et flamands.

Le Baroque savoyard

Un art au service de la dévotion – le baroque savoyard (4)

Dans sa XXIIème session consacrée à la sainte messe, le concile de Trente explicite la richesse des ornements qui sont utilisés lors des offices : l’art vient au secours de la faiblesse humaine en accompagnant les fidèles dans leur cheminement vers Dieu :

la nature de l’homme étant telle qu’il ne peut aisément et sans quelques secours extérieurs s’élever à la méditation des choses divines… L’Eglise comme une bonne mère a établi certains usages… les lumières, les encensements, les ornements et plusieurs autres choses pareilles, suivant la discipline et la tradition des Apôtres… pour exciter l’esprit des fidèles par ces signes sensibles de piété et de religion, à la contemplation des grandes choses qui sont cachées dans ce sacrifice ».

Le caractère sacré du sanctuaire appelle la décence, la révérence et la piété. Tout ce qui s’y trouve doit convenir au lieu et à sa destination, ne rien comporter d’erroné, d’impur, de superstitieux, de profane, de honteux… et « l’expression tout entière des images sacrées doit répondre à la dignité et à la sainteté du modèle ».

La taille de l’image doit être agrandie afin d’être plus lisible, les sujets seront peints « au naturel ». Dans son traité, le cardinal Paleotti recommande une peinture qui rende « les choses présentes aux hommes ». On souhaite une spiritualité simple et claire, accessible à tous les fidèles. Les peintures et les statues reçoivent alors souvent une inscription pour identifier plus aisément les personnages figurés.

Le Père, le Fils et le Saint-Esprit

Le chemin de l’âme pour aller à Dieu passe par Jésus-Christ, ainsi saint François de Sales conseille de faire tout d’abord oraison « autour de la vie et de la Passion de Notre-Seigneur : en le regardant souvent par la méditation, toute notre âme se remplira de lui ; vous apprendrez ses contenances et formerez vous actions au modèles des siennes… Il faut s’arrêter là, Philotée, et croyez-moi nous ne saurions aller à Dieu le Père que par cette porte… Il est le point de départ… La rédemption du Sauveur sur laquelle est appuyée toute cette échelle mystique du grand Jacob, tant du côté du ciel, puisqu’elle aboutit au sein amoureux de ce Père éternel, dans lequel il reçoit les élus en les glorifiant, comme aussi du côté de la terre, puisqu’elle est plantée sur le sein et le flanc percé du Sauveur, mort pour cette occasion sur le mont Calvaire ».

Dieu le Père est représenté symboliquement au sommet du retable sous les traits d’un vieillard à la longue barbe, le buste sortant d’une nuée, signe de sa présence et entouré d’anges. Il adopte deux postures : soit il ouvre largement les bras, soit il donne sa bénédiction en tenant le globe terrestre dans la main gauche. Le triangle au dessus de la tête symbolise la Sainte-Trinité.

Le Pape saint Pie V (1566-1572) encourage la dévotion aux trois personnes de la Trinité, elles sont représentées plus rarement dans les vallées savoyardes.

La Côte-d'Aime, église Saint Laurent : retable de saint Roch et saint Antoine : la Trinité.

La Côte-d’Aime, église Saint Laurent : retable de saint Roch et saint Antoine : la Trinité.

Le tabernacle, la Présence réelle

Tabernacle baroque savoyard.

Sur la porte du tabernacle, plusieurs thèmes évoquent le mystère de la Rédemption : la Cène, Ecce homo, le Christ en croix, l’Agneau sur le livre aux sept sceaux, l’allégorie de pélican nourrissant ses enfants de ses propres entrailles, le Bon Pasteur, un calice, un ciboire surmontés d’hosties. Dans les niches qui entourent le tabernacle, des saints accompagnent la sainte Réserve comme une litanie.

La dévotion au Sacré-Cœur se développe à la fin du siècle de saint François qui en sera un fervent zélateur : Le Sacré-Cœur de Jésus, écrasé de douleur par sa passion, transpercé par la lance du soldat est une invitation à participer à sa passion.

Des légions d’anges

Anges baroques savoyards.

Les Anges occupent une place bien particulière, ils sont les messagers de Dieu. Leur multiplication à l’époque baroque est à relier avec la crise des intermédiaires au cours de laquelle l’Eglise défend une médiation entre l’homme et Dieu. A l’image de la société humaine, ils ont une hiérarchie complexe au sommet de laquelle figurent les archanges Michel, qui terrasse le dragon et pèse les âmes, Gabriel, messager de la rédemption lors de l’Annonciation, et Raphaël, le médecin de Dieu.

Les simples anges, petits messagers de l’Invisible, purs esprits prenant figure humaine « envahissent » l’espace. Ils manifestent la gloire de Dieu, présentent les instruments de la Passion, recueillent le sang du Christ sur la Croix, jouent de la musique céleste, soutiennent l’architecture des retables, montent, descendent, portent la lumière et veillent sur chaque fidèle.

Or, voyez, je vous prie, ceux qui sont sur l’échelle : ce sont des hommes qui ont des coeurs angéliques, ou des anges qui ont des corps humains ; ils ne sont pas jeunes, mais semblent l’être, parce qu’ils sont pleins de vigueur et d’agilité spirituelle ; ils ont des ailes pour voler, et s’élancent en Dieu par la Sainte Oraison, mais ils ont des pieds pour cheminer avec les hommes par une sainte et aimable conversation ; leurs visages sont beaux et gais d’autant qu’ils reçoivent toute chose avec douceur et suavité. »

Tels les voit François de Sales sur l’échelle de Jacob, tels nous les contemplons sur les retables.

A la messe, ils sont de bonne compagnie, « toujours les anges en grand nombre s’y trouvent présents » dit Saint Jean Chrysostome, « pour honorer ce saint mystère ; et nous y trouvant avec eux et avec une même intention, nous ne pouvons que recevoir beaucoup d’influence propices par une telle société ».

L’évêque de Genève conseille à Philotée :

Rendez-vous fort familière avec les anges ; voyez-les souvent invisiblement présents à votre vie, et surtout aimez et révérez… spécialement le vôtre ».

La Vierge Marie

La dévotion à la Vierge-Marie se manifeste de façon éclatante dans toutes les églises et chapelles de Savoie, et sous divers vocables. Grande est la foi en son intercession et saint François de Sales dans son Traité de l’amour de Dieu l’évoque ainsi :

Nous allons donc, montant en ce saint exercice de degré en degré par les créatures que nous invitons à louer Dieu, passant des insensibles aux raisonnables et intellectuelles de l’Eglise militante à la Triomphante en laquelle nous relevons entre les anges et les saints jusques à ce que, au dessus de tous, nous ayons rencontré la très sainte Vierge, laquelle d’un air incomparable loue et magnifie la Divinité, plus hautement, plus saintement et délicieusement que tout le reste des créatures ensemble ne saurait jamais faire. »

L’iconographie tridentine la montre en sa proximité avec Dieu, associée étroitement à la Sainte Trinité dans les deux principaux thèmes de sa glorification : l’Assomption où elle est représentée montant au ciel entourée d’une nuée d’anges, et son Couronnement au ciel. Vierge à l’enfant apparaissant à des saints, Vierge de Miséricorde ouvrant son manteau protecteur, Vierge de Pitié, Notre-Dame des Sept Douleurs, Notre-Dame des Grâces, Notre-Dame de Compassion, elle est partout. Cependant l’architecture des retables accorde une place toute particulière à la dévotion au Rosaire qui illustre la défense et le rôle de la Vierge devant les attaques des Protestants. Parmi les nouvelles confréries instituées, celle du rosaire se place en préséance juste après celle du Saint Sacrement. Les membres de la confrérie se retrouvent pour réciter 15 dizaines de « Je vous salue Marie » durant lesquels ils vont méditer chaque épisodes de la vie de la Vierge : les mystères, joyeux, douloureux, et glorieux.

Les Dominicains sont à l’origine de la diffusion du rosaire, la Vierge étant apparue à saint Dominique pour l’inciter à la récitation du chapelet, récitation qui allait contribuer au salut des âmes et assurer la victoire sur l’hérésie.

Après la bataille de Lépante qui a vu la victoire de la coalition catholique contre les Ottomans, le pape dominicain saint Pie V qui avait demandé la récitation du chapelet pour obtenir la victoire, institua la fête du Rosaire, la fixant au 7 octobre.

Sur les retable du rosaire, la Vierge est représentée le plus souvent avec l’Enfant-Jésus dans ses bras, remettant le rosaire à sainte Catherine de Sienne et à saint Dominique. On retrouve autour en médaillon les mystères au nombre de quinze. (Autels remarquables par Jacques Clément 1708 à Doucy, à Hauteville-Godon tout en mouvement avec une myriade d’anges, et Notre-dame des anges à Avrieux).

Le Purgatoire

La question du Jugement dernier est présente en permanence, jugement qui peut bénéficier d’un temps intermédiaire : le purgatoire. temps de latence qui ne permet pas encore de goûter aux joies de la vision de Dieu mais qui permet aussi d’éviter les affres de l’Enfer. Par l’intercession de la communion des saints, les vivants peuvent aider les morts de leurs prières. Les vivants pouvaient aussi préparer eux-même ce passage en demandant par testament des messes, des prières. Les retables des âmes du purgatoire offrent aux yeux des fidèles la vision des âmes endurant une étape purificatrice encore nécessaire, ces retables ne peuvent qu’émouvoir les paroissiens.

Confréries, donateurs, fidèles contribuent avec générosité à l’édification d’autels dédiés aux âmes du purgatoire.

Les saints

La Contre-Réforme a défendu avec vigueur le culte des saints.

Les saintes âmes des trépassés qui sont au Paradis avec les anges, et comme dit Notre Seigneur, égales et pareilles aux anges ont aussi le même office, d’inspirer en nous et d’aspirer pour nous par leur sainte oraisons. Ma Philotée, joignons nos coeurs à ces célestes esprits et âmes bienheureuses ; comme les petits rossignols apprennent à chanter avec les grands, ainsi par le sacré commerce que nous ferons avec les saints, nous saurons mieux prier et chanter les louanges divines. (…) Choisissez quelques saints particuliers, la vie desquels vous puissiez mieux savourer et imiter en l’intercession desquels vous ayez une particulière confiance. Lisez aussi les histoires et vies de saints, esquelles comme dans un miroir vous verrez le portrait de la vie chrétienne ».
Saint François de Sales.

Les nouvelles figures proposées à la dévotion par l’Eglise mettent du temps à s’imposer parmi les fidèles. Les saints hérités de la piété du Moyen-Age continuent à recevoir tous les suffrages.

Saint Antoine

Saint Antoine le Grand, père des moines.

Saint Antoine le Grand, père des moines.

La montagne vit de l’activité agricole et pastorale, c’est ainsi que saint Antoine abbé et ermite – premier moine de l’Histoire – sera au premier rang de la dévotion des paysans. Son culte s’est répandu dès le XIème siècle, depuis l’abbaye de Saint-Antoine en Dauphiné qui conserve ses reliques. Il est devenu très vite le protecteur des porcs et des charcutiers, des troupeaux. Il est invoqué également pour protéger les mulets qui servent aux transport de voyageurs et des marchandises en montagne. Le 17 janvier, date de sa fête, donne lieu à de grandes réjouissances : messes suivies de la bénédiction des troupeaux sur les parvis des églises, tradition qui perdure encore de nos jours. Ses attributs sont un bâton en forme de T (tau), ainsi qu’un porc dans l’iconographie occidentale, il est aussi souvent représenté en ermite, la présence du diable à ses pieds symbolise sa victoire sur les tentations diaboliques.

Les docteurs de l’Eglise : saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Grégoire

Saint Sébastien et saint Roch

Saint Sébastien et saint Roch, protecteurs contre la peste, sont très présents tant le fléau est terrible, en effet les vallées sont des voies de passage et les maladies contagieuses et les épidémies sont particulièrement redoutées.

Saint Sébastien

Saint Sébastien

Saint Sébastien, soldat originaire de Gaule, se rendit probablement jusqu’à Milan pour s’enrôler dans l’armée de Dioclétien. Après sa conversion au christianisme, il profita de sa position pour aider les Chrétiens qui étaient emprisonnés, pour cela il fut condamné à mort, attaché à une colonne, transpercé de flèches et laissé pour mort. Soigné par sainte Irène, il guérit et se présenta à Dioclétien qui ordonna de le rouer de coups jusqu’à ce mort s’en suive. Ses attributs sont les flèches et la palme du martyre, il est représenté attaché à une colonne et percé de flèches.

Saint Roch

La Gurraz, église Saint-Roch.

La Gurraz, église Saint-Roch.

Saint Roch est né à Montpellier d’où il partit en pèlerinage à Rome après avoir distribué tous ses biens. Il consacra beaucoup de temps à soigner les malades de la peste, à tel point que sa réputation de thaumaturge se répandit très vite. Atteint lui-même par la maladie, il décida de se retirer en forêt pour attendre la mort en prières, mais un ange le soigna alors qu’un chien lui apporta régulièrement de la nourriture. Les circonstances de sa mort sont peu connues. Il est représenté en pèlerin avec un bâton, montrant une plaie sur sa jambe et accompagné d’un chien.

Saint Grat

Saint Grat, évêque d'Aoste.

Saint Grat, évêque d’Aoste, portant le chef de saint Jean Baptiste.

Saint Grat est très populaire en savoie. Evêque d’Aoste au Vème siècle et fut célèbre pour avoir fait le voyage jusqu’en Orient pour rapporter le chef de saint Jean Baptiste, nous reviendrons sur son histoire avec l’église de Vulmix qui lui est consacrée. Il est invoqué pour la protection des récoltes & contre les animaux nuisibles. Saint Grat est représenté en habit d’évêque et portant la tête de Saint Jean-Baptiste sur un plateau.

Saint Bernard de Menthon

Montvalezan-sur-Séez, église Saint-Jean-Baptiste : retable majeur, saint Bernard des Alpes.

Montvalezan-sur-Séez, église Saint-Jean-Baptiste : retable majeur, saint Bernard des Alpes.

Saint Bernard des Alpes, archidiacre d’Aoste, protecteur des voyageurs et des montagnards, est populaire en Savoie, ce n’est donc pas une surprise que la dévotion populaire l’ait placé sur les autels. Saint Bernard a vévu au XIème siècle, il s’est distingué par le secours qu’il apporta sans cesse aux plus pauvres avec ses compagnons. Il établit des hôpitaux et sa renommée fut telle que son nom fut donné à 2 cols dans les Alpes. Il est représenté portant l’habit de diacre, soutane noire, surplis blanc, ou comme archidiacre en soutane violette. Il tient un diable enchaîné, représentant le paganisme éradiqué dans les montagnes alpines.

Les Evangélistes

Saint Pierre et saint Paul

Sainte Agathe

Notre-Dame-du-Pré, église paroissiale : retable majeur, sainte Agathe.

Notre-Dame-du-Pré, église paroissiale : retable majeur, sainte Agathe.

Sainte Agathe est originaire de Catane en Sicile, elle naquit dans une famille chrétienne, refusa de se plier aux désirs du consul Quintianus et fut donc envoyée dans un lupanar dont elle réussit à sauver sa virginité miraculeusement. Jetée en prison, elle est torturée ; attachée la tête en bas, on lui arracha les seins avec des tenailles. Guérie miraculeusement par saint Pierre, elle subit de nouvelles épreuves ordonnées par le consul : marcher sur des charbons ardents et des débris de verre. L’Etna entra dans le même temps en éruption, la population demanda donc la grâce de la jeune fille qui mourut de privation en prison. Elle est représentée avec ses seins coupés sur un plateau, ayant une tenaille à la main et la palme du martyre.

*

L’Eglise est un jardin diapré de fleurs infinies et toutes, il y en faut donc de diverses grandeurs, de diverses couleurs, de diverses odeurs, & en somme de différentes perfections. Toutes ont leur prix, leur grâce, & leur émail, & toutes en l’assemblage de leurs variétés, font une très agréable perfection de beauté. »
Saint François de Sales, De l’Amour de Dieu, livre second, chapitre VII.

Le Baroque savoyard