Programme de la supplication des Litanies majeures

Procession des Litanies majeures : le Pape saint Grégoire le Grand a la vision de saint Michel Archange sur le Château Saint-Ange remettant son glaive au fourreau, marquant la fin de l'épidémie de peste à Rome.

Procession des Litanies majeures : le Pape saint Grégoire le Grand a la vision de saint Michel Archange sur le Château Saint-Ange remettant son glaive au fourreau, marquant la fin de l’épidémie de peste à Rome.

Saint-Eugène, le samedi 25 avril 2020, office de none à 15h, suivi de la procession des Litanies majeures et de la grand’messe de 19h (Mémoire des saints Soter et Caïus, papes & martyrs).

A partir de novembre 589, une terrible épidémie de peste frappe la ville de Rome, provoquant la mort de nombreux habitants, et en premier lieu celle du pape Pélage II lui-même qui meurt le 7 février 590 des soins qu’il avait apporté aux malades. Son successeur n’est autre que le Pape saint Grégoire le Grand (590 † 604). Celui réorganise la grande procession des Litanies Majeures (qui existaient avant son pontificat) et la fixe au 25 mars, à la date d’une ancienne fête célébrant l’entrée de saint Pierre à Rome (encore présente dans le Sacramentaire Léonien – notons que la fixation de la fête de saint Marc au 25 avril n’interviendra que plus tard, à partir des VIIIème – IXème siècles en se superposant aux Litanies majeures).

Voici en quels termes, au témoignage de saint Grégoire de Tours, le Pape saint Grégoire le Grand, à peine élu (il ne fut sacré que le 3 septembre suivant) convoqua cette procession du 25 mars 590 :

Il nous faut, bien-aimés frères, quand nous n’avons pas su les prévenir, craindre du moins les fléaux de Dieu lorsqu’ils nous accablent. Que la douleur nous ouvre la porte de la conversion ; que la peine qui nous frappe brise le rocher de nos cœurs. « Le glaive, comme dit Jérémie, pénètre aujourd’hui jusqu’à l’âme. » (Jérémie IV, 10).

Sous le coup des célestes vengeances, voilà que tout le peuple est frappé, et chacun est enlevé instantanément. La maladie ne précède pas la mort ; aucun avant-coureur : la mort est sa propre messagère ; vous le voyez, elle ne s’annonce qu’en foudroyant. Pas même entre elle et le pécheur le temps du repentir. Songez en quel état parait devant son juge le malheureux qui n’a pas eu une seconde pour pleurer ses fautes. Hélas ! ce ne sont pas des victimes isolées, c’est tout le peuple qui succombe. Les maisons restent vides, les pères voient mourir leurs enfants ; l’héritier précède dans la tombe ceux qui voulaient lui laisser leurs biens. C’est donc maintenant qu’il nous faut nous réfugier dans la pénitence, puisque nous pouvons encore pleurer avant que la mort ne frappe. Remettons sous les yeux de notre âme la suite de nos égarement ; effaçons dans les larmes la trace de nos iniquités. « Prévenons dans la confession du délut la face du juge. » (Psaume XCII, 2). « Elevons vers Dieu nos cœurs avec nos mains. » (Lamentations III, 41). Qu’est-ce à dire : « Elever à Dieu le cœur avec les mains ? » sinon soutenir la ferveur de nos prières par le mérite des bonnes œuvres. Il donne, ce grand Dieu, il donne à nos terreurs une pleine confiance, quand il nous dit par la bouche du prophète : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse & qu’il vive. » (Ezéchiel XXXIII, 1).

Donc, que nul ne désespère, quelle que soit l’énormité de ses forfaits. Ninive avait croupi des siècles dans la fange de ses crimes. Trois jours de pénitence sauvèrent Ninive. Et le larron converti sur la croix, eut-il besoin, pour entendre la sentence de vie éternelle, de plus de temps qu’il n’en faut pour mourir ? Changeons le fond de nos cœurs, cela suffit pour nous donner la certitude que nous avons déjà reçu ce que nous demandons? Notre juge ne demande, pour révoquer la sentance de mort, que de nous voir à ses pieds suppliants et convertis. Ainsi, bien aimés frères, ouvrons nos cœurs à la contrition et nos mains aux bonnes œuvres.

Une litanie septiforme, grande manifestation de notre douleur, de nos vœux et de notre repentir, aura lieu au point du jour, le matin de Pâques. Venez-y tous mêler vos larmes aux nôtres, et apporter à notre Dieu le tribut de votre dévotion. Que tous les travaux des champs, que tout négoce soit interrompu. Le rendez-vous général sera l’église de la sainte Mère de Dieu, où tous ensemble, déplorant nos fautes, nous supplierons le souverain juge de désarmer sa colère. Les sept divers litanies partiront pour s’y rendre, celle des clercs, de l’église Saint-Jean-Baptiste ; celle des hommes, de l’église Saint-Etienne ; celle des veuves, de l’église Saint-Vital ; celle des pauvres & des enfants, de l’église de Sainte-Cécile. (in saint Grégoire de Tours, Histoire des Francs, lib. X, cap. 1 – cf aussi Saint Grégoire le Grand, Opera omnia, Patrologie Latine, tome LXXVI, col. 1312).

Procession de saint Grégoire - Litanies majeures

Procession de saint Grégoire – Litanies majeures.

Cette procession, une fois réunie pour la collecte à Sainte-Marie Majeure, se dirigea vers Saint-Pierre-du-Vatican pour y faire la station, elle fut conduite par saint Grégoire, qui marchait pieds nus sous le sac et la cendre, et est alors marquée selon la tradition par plusieurs miracles :

  • Une image de la Bienheureuse Vierge Marie était portée dans la procession et son passage éteignait les miasmes de la peste. Les Anges firent entendre cette louange à la Mère de Dieu pendant la procession pendant qu’elle traversait le Tibre en face du Mausolée d’Hadrien :

    Regina cœli lætare, alleluia,
    Quia quem meruisti portare, alleluia,
    Resurrexit sicut dixit, alleluia.

    À quoi le pape saint Grégoire le grand ajouta :

    Ora pro nobis Deum, alleluia.

  • Tandis que la procession s’approchait de la basilique Saint-Pierre du Vatican pour que le pape y célèbre la messe de la station, saint Grégoire vit apparaître, sur le Mausolée d’Hadrien saint Michel Archange qui remettait son glaive au fourreau, signifiant la cessation de l’épidémie. En commémoraison de cette vision, une chapelle dédiée à saint Michel Archange fut dédiée dans ce monument de l’antiquité par le pape Boniface IV (608 † 615), et depuis l’édifice fut renommé Château Saint-Ange.
Statue de l'archange saint Michel sur le Château Saint-Ange par Peter Anton von Verschaffelt.

Statue de l’archange saint Michel sur le Château Saint-Ange par Peter Anton von Verschaffelt.

A la messe :

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Procession de saint Gregoire aux Litanies Majeures par Jacopo Zucchi

Procession de saint Gregoire aux Litanies Majeures par Jacopo Zucchi (Musées du Vatican).

Le Sacramentaire de Charles le Chauve (IXème siècle)

Le Département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France conserve sour le numéro Latin 1141, un magnifique Sacramentaire qui a été réalisé à la cour de Charles le Chauve vers 869-870. Ce magnifique manuscrit richement enluminé n’est pas vraiment un sacramentaire, il s’agit en fait du canon de la messe romaine, selon les délimitations usitées par le pape saint Grégoire puisqu’il démarre précisément au dialogue de la préface pour s’arrêter après l’embolisme du Pater. On sait que le déplacement du Pater à la fin du canon est dû à saint Grégoire et que le pontife voulait par là que la Prière du Seigneur fasse partie intégrante du canon eucharistique et en forme la conclusion. Donc, en son état, le manuscrit forme un tout cohérent, et c’est à tort, à mon avis, qu’il est décrit comme un sacramentaire incomplet (il doit s’agir plutôt d’une sorte de canon pontifical avant l’heure). Indirectement toutefois, ce riche manuscrit constitue néanmoins un témoignage des livres liturgiques (découlant du type du sacramentaire grégorien) envoyés à la cour de Charlemagne par le Pape Hadrien Ier en 784. Il offre aussi un témoignage précieux sur l’usage liturgique de l’enluminure.

Après avoir été en possession de la cathédrale de Metz et de l’Abbaye de Jumièges, ce manuscrit apparait dans les collections du célèbre bibliophile & académicien français Jean Ballesdens (1595 † 1675), avant d’être acquis par Colbert (la reliure porte ses armes). Les héritiers du contrôleur général des finances le lèguent au roi de France en 1732. De la Bibliothèque du Roi, l’ouvrage finit naturellement dans les collections de la Bibliothèque nationale de France.

Voici les miniatures contenues dans cet ouvrage :

Folio 2, v° : l’empereur – vraisemblablement Charles le Chauve – reçoit sa couronne du ciel, entre deux pontifes qui seraient les papes saint Grégoire & saint Gélase, tenant chacun son sacramentaire, celui de Gélase étant fermé et celui de Grégoire ouvert.

Le sacramentaire du pape saint Gélase a été reçu assez tôt en Gaule. Lorsque les premiers carolingiens décident d’unifier la liturgie dans leurs territoire, ils recourent dans un premier temps à ce sacramentaire pour en faire la nouvelle norme liturgique. Au vu des remaniements complexes et hétérogènes qu’avaient déjà subis le sacramentaire gélasien, Charlemagne comprend que ce manque de cohérence entrave la réforme unificatrice commencée par son père. En 784, il demande alors au pape de lui envoyer les livres liturgiques utilisés à Rome, dont un sacramentaire, afin d’en faire la référence des scribes de l’Empire. Dans sa réponse à une lettre perdue de Charlemagne, le pape Hadrien Ier annonce qu’il lui envoie un livre dont il attribue lui-même la rédaction au pape Grégoire, d’où le nom qu’on lui donnera de sacramentaire grégorien.

Notons quelques détails de cette miniature : l’empereur – en braies – arbore l’auréole des saints (!). Les deux pontifes portent paliums, chasubles, tuniques laticlaves, étoles & aubes.

Folio 3 r° : saint Grégoire le Grand dicte son sacramentaire (présenté là encore ouvert) à ses scribes, sous l’inspiration du Saint-Esprit.

La présence de saint Grégoire à deux reprises au début de ce canon de la messe romaine place bien sûr la prière liturgique qui va suivre sous le haut patronage de ce pontife qui a travaillé au perfectionnement et à la fixation de la liturgie romaine.

Folio 4 r° : début de la préface : Vere æquum & salutare. Splendide & exceptionnelle initiale !

Folio 4 v°. Suite de la préface (dite de nos jours « commune » : Nos tibi semper et ubíque grátias agere : Dómine sancte, Pater omnípotens, ætérne Deus : per Christum, Dóminum nostrum. Per quem majestátem tuam laudant Angeli, adórant Dominatiónes, tremunt Potestátes. Cœli cœlorúmque Virtútes ac beáta Séraphim sócia exsultatióne concélebrant. Cum quibus et nostras voces ut admitti jubeas, deprecámur, súpplici confessione dicéntes.

A noter que dans le Sacramentaire grégorien, les préfaces sont dès l’origine très peu nombreuses et que sur ce point, il se distingue très nettement des autres rits en usage anciennement en Occident (ambrosien, vétéro-gallican, mozarabe, et aussi gélasien). La préface que nous appelons maintenant « commune » se disait initialement quasiment tous les jours (y compris, jusqu’au XVIIIème siècle, aux dimanches après la Pentecôte ou après l’Epiphanie). La préface de la Sainte Vierge n’est même pas encore écrite (elle date du XIIème siècle et ne fut pas reçue aisément partout), ni bien sûr les préfaces modernes (celles des Morts (qui apparait seulement après la première guerre mondiale), du Christ-Roi, du Sacré-Cœur, etc…). La concision des formules liturgiques, – dont la simplicité de la préface est un élément majeur – est un des traits du génie du rit romain, du moins depuis saint Grégoire, trait caractéristique qui n’a pas peu contribué à son large succès, face aux formules, il faut le reconnaître, souvent ampoulées et redondantes des rits mozarabes ou gallicans.

Folio 5 r° : le Christ (ici imberbe) en gloire avec les 4 évangélistes et les hiérarchies célestes, pour illustrer la Préface & le Sanctus : la grande action de grâce de la préface nous fais entrer dans la liturgie céleste. A noter que le terme liturgique « préface » ne doit pas être compris avec son sens moderne, mais une préface, dans le monde antique, est une proclamation solennelle.

Folio 5 v° : les hiérarchies célestes & les saints célèbrent la divine liturgie céleste ; autre illustration de la grande action de grâces de la Préface & du Sanctus.

Folio 6 r° : le Sanctus : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dóminus, Deus Sábaoth. Pleni sunt coeli et terra glória tua. Hosánna in excélsis. Benedíctus, qui venit in nómine Dómini. Hosánna in excélsis.

Notez la présence des Séraphins aux six ailes, dont le Trisaghion (le triple Sanctus) est le chant propre (Isaïe, 6, 3) que notre liturgie terrestre imite.

Folio 6 v° : Initiale illustrée : Te igitur (début du canon eucharistique romain). Dans la tradition manuscrite romano-franque, qui s’est perpétuée jusque dans les éditions de l’époque moderne, le canon débute toujours par une représentation du Christ en Croix, le plus souvent crucifié sur le Tau du Te igitur. Dans la tradition liturgique romano-franque (maintenue dans beaucoup de liturgies particulières jusqu’au XIXème siècle), le célébrant du reste embrasse cette représentation du Christ en commençant le canon. Souvent, on peut observer que le manuscrit présente des usures à cet endroit, pour cette raison, mais ce qui n’est pas le cas ici (ce manuscrit aurait peu servi ?). L’iconographie du Tau du Te igitur n’est pas dû au hasard bien sûr : il est le fruit d’une réflexion théologique profonde qui entend exprimer admirablement le caractère sacrificiel du canon eucharistique, renouvellement du sacrifice de la Croix.

On trouvera l’intégralité de ce manuscrit en ligne sur le site de la Bibliothèque nationale de France.

A noter que le reste du canon n’est pas spécialement illustré, et qu’en particulier, rien dans la calligraphie ne distingue les paroles de la consécration du reste du récit de l’institution ni même du reste du canon. Cela peut surprendre nos mentalités modernes, surtout si l’on considère le luxe apporté ici à la présentation graphique de la Préface et à son illustration. Ce traitement calligraphique différent n’est pas totalement anodin. La Préface est une action de grâces publiquement proclamée, alors que le reste du canon est secret et inaudible. Par ailleurs, l’étude de la prière eucharistique dans les liturgies primitives montre que finalement le seul élément véritablement permanent et universel qu’on retrouve dans toutes les liturgies chrétiennes antiques est l’action de grâces de la préface et son dialogue introductif (il existe des anaphores eucharistiques très primitives, vraisemblablement antérieures au Concile de Nicée, qui ne possèdent ni épiclèse, ni même de récit de l’institution, ou des récits de l’institution incomplets). La proclamation solennelle de la Préface lors de leur culte par les tous premiers chrétiens représentait leur participation à l’action de grâces du Christ lors de la dernière Cène.

La Préface commune du sacramentaire grégorien, par son admirable concision, rattache admirablement notre liturgie terrestre à la liturgie céleste par l’action de grâces du Fils à son Père. Les riches enluminures de ce manuscrit illustrent cette union liturgique du ciel & de la terre.