Litanies patriarchines à la Vierge Marie, selon l’usage de Saint-Marc de Venise

Titre Litanies Patriarchines
Antienne pénitentielle Exaudi nos en plain-chant patriarchin
Litanies patriarchines

Textus litaniæ patriarchinæ

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.
Christe audi nos. Christe exaudi nos.
Pater de cœ-lis De-us, miserére nobis.
Fili Redemptor mun-di De-us, miserére nobis.
Spíritus Sanc-te De-us, miserére nobis.
Qui es Trinus, & u-nus De-us, miserére nobis.

Sancta María Mater Chris-ti sanc-tis-sima, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Dei Géni-trix & Vir-go, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go per-tua, ora pro nobis.
Sancta María grátia De-i ple-na, ora pro nobis.
Sancta María ætérni Re-gis -lia, ora pro nobis.
Sancta María Mater Chris-ti et Spon-sa, ora pro nobis.
Sancta María Templum Spí-ri-tus Sanc-ti, ora pro nobis.
Sancta María Cœló-rum Re-na, ora pro nobis.
Sancta María Ange-ló-rum -mina, ora pro nobis.
Sancta María Scala Cœ-li rectís-sima, ora pro nobis.
Sancta María felix Porta Pa-ra-si, ora pro nobis.
Sancta María nostra Ma-ter & -mina, ora pro nobis.
Sancta María Spes ve-ra Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María Mater Mi-se-ricór-diæ, ora pro nobis.
Sancta María Mater æ-tér-ni Prín-cipis, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri con-lii, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ræ -dei, ora pro nobis.
Sancta María Virtus Divínæ Incar-na-tió-nis, ora pro nobis.
Sancta María Consílium cœ-lés-tis ár-cani, ora pro nobis.
Sancta María Thesáu-rus Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María nostra Sa-lus ve-ra, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri gáu-dii, ora pro nobis.
Sancta María Stella cœ-li clarís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis Pátriæ de-si-rium, ora pro nobis.
Sancta María omni honó-re dignís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis vi-tæ -nua, ora pro nobis.
Sancta María pulchritúdo An-ge-rum, ora pro nobis.
Sancta María flos Pa-tri-archá-rum, ora pro nobis.
Sancta María desidérium Pro-phe-rum, ora pro nobis.
Sancta María thesáurus A-pos-to-rum, ora pro nobis.
Sancta Marí-a laus Már-tyrum, ora pro nobis.
Sancta María glorificátio Sa-cer--tum, ora pro nobis.
Sancta María Casti-tá-tis é-xemplum, ora pro nobis.
Sancta María Archangeló-rum læ-tia, ora pro nobis.
Sancta María ómnium Sanctórum ex-ul-tio, ora pro nobis.
Sancta María mæstórum con-so-tio, ora pro nobis.
Sancta María miseró-rum re-gium, ora pro nobis.
Sancta María ómnium fons a-ro-tum, ora pro nobis.
Sancta María glória óm-ni-um Vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Stella ma-ris firmís-sima, ora pro nobis.

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.

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Sources :

  • Supplicationes ad sanctissimam Virginem Mariam tempore belli, secundum consuetudinem Ducalis basilicæ S. Marci Venetiarum, Venise 1695.
  • Dichlich, Dizionario sacro liturgico, Venise 1824. Vol. III, pp. 11-12.
  • Mario Dal Tin, Melodie tradizionali Patriarchine di Venezia, Padoue 1993, pp. 135-151.

Le chant – ci dessus solennel (il existe un second ton férial) – de ces litanies patriarchines de la Vierge était traditionnel à Venise. Ses 41 invocations – qui se rencontrent dans un texte imprimé en 1695 pour l’usage de la basilique Saint-Marc – sont de fait les héritières de versions beaucoup plus longues que l’on trouve dans des manuscrits médiévaux en usage au XIIIème siècle dans le ressort du patriarcat d’Aquilée / Grado, et qui pouvaient aller jusqu’à 92 invocations à la Vierge.

Il n’est pas impossible du reste que les toutes premières litanies adressées à la Vierge soient nées dans le patriarcat d’Aquilée, & leur lyrisme pourrait bien avoir emprunté certains traits de la poésie liturgique byzantine, la Vénitie ayant toujours gardé d’étroits contacts avec le monde grec. De là, ces litanies de la Vierge se diffusèrent-elles sans doute en Italie, et c’est une version plus concise – non seulement quant à la longueur mais aussi quant à l’expression poétique – qui finit par être usage au XVème siècle à Lorette et par là passer dans les livres liturgiques romains au siècle suivant sous le nom de Litanies de Lorette.

Notons enfin qu’à Venise ces litanies sont toujours précédées, même semble-t-il lorsqu’elles sont chantées hors temps de guerre, de l’antienne pénitentielle Exaudi nos (du mercredi des Cendres, sur un plain-chant substantiellement simplifié, comme on en rencontrait assez souvent dans les chants imprimés patriarchins au XVIème siècle).

Traduction française des litanies patriarchines à la Vierge Marie :

Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. Ps. Sauvez-moi mon Dieu, car les eaux submergent mon âme. V/. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit. Comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen. Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. (Psaume LXVIII, 17 & 2)

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.
Christ, écoutez-nous. Christ, exaucez-nous.
Père du ciel Dieu, ayez pitié de nous.
Fils Rédempteur du monde Dieu, ayez pitié de nous.
Esprit Saint Dieu, ayez pitié de nous.
Vous qui êtes Trine et Un Dieu, ayez pitié de nous.

Sainte Marie Mère du Christ très sainte, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge des Vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Dieu & Vierge, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge perpétuelle, priez pour nous.
Sainte Marie pleine de la grâce de Dieu, priez pour nous.
Sainte Marie Fille du Roi éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Christ et Epouse, priez pour nous.
Sainte Marie Temple du Saint-Esprit, priez pour nous.
Sainte Marie Reine des Cieux, priez pour nous.
Sainte Marie Maîtresse des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie Echelle du Ciel très droite, priez pour nous.
Sainte Marie heureuse Porte du Paradis, priez pour nous.
Sainte Marie notre Mère & Dame, priez pour nous.
Sainte Marie Espérance véritable des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Miséricorde, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Prince éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du vrai conseil, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la vraie foi, priez pour nous.
Sainte Marie Force de l’Incarnation divine, priez pour nous.
Sainte Marie Conseil des secrets célestes, priez pour nous.
Sainte Marie Trésor des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie notre vrai salut, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la divine joie, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très brillante du ciel, priez pour nous.
Sainte Marie désir de la céleste patrie, priez pour nous.
Sainte Marie très digne d’honneur, priez pour nous.
Sainte Marie Porte de la vie céleste, priez pour nous.
Sainte Marie beauté des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie fleur des Patriarches, priez pour nous.
Sainte Marie désir des Prophètes, priez pour nous.
Sainte Marie trésor des Apôtres, priez pour nous.
Sainte Marie louange des Martyrs, priez pour nous.
Sainte Marie glorification des Prêtres, priez pour nous.
Sainte Marie exemple de chasteté, priez pour nous.
Sainte Marie joie des Archanges, priez pour nous.
Sainte Marie exultation de tous les Saints, priez pour nous.
Sainte Marie consolation des affligés, priez pour nous.
Sainte Marie refuge des miséreux, priez pour nous.
Sainte Marie source de tous parfums, priez pour nous.
Sainte Marie gloire de toutes les vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très ferme de la mer, priez pour nous.

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.

3 curieuses litanies pour les Rogations dans l’ancien usage de Paris

Petite, et accipietis :
quærite, et invenietis :
pulsate, et aperietur vobis.
Comme chacun sait, les Rogations sont des processions de supplications et de pénitence instituées la première fois en Gaule par saint Mamert, évêque de Vienne vers 470. Le succès de ces processions de supplication fut immédiat dans la toute jeune France, puisque dès 511, le Concile d’Orléans réuni par le roi Clovis en parle dans ses 27ème & 28ème canons comme d’une institution bien établie :

27. Rogationes, id est Lætanias, ante Ascensionem Domini ab omnibus ecclesiis placuit celebrari, ita ut præmissum triduanum jejunium in Dominicæ Ascensionis festivitate solvatur ; per quod triduum servi et ancillæ ab omni opere relaxentur, quo magis plebs universa conveniat. Quo triduo omnis abstineant et quadraginsimalibus cibis utantur. 27. Il a paru bon que les Rogations, c’est-à-dire les Litanies, soient célébrées par toutes les églises avant l’Ascension du Seigneur ; que durant ces trois jours les serviteurs & les servantes soient dispensés de tout travail, afin que le peuple se réunisse plus au complet. Pendant ces trois jours, que tous fassent abstinence et usent des aliments de Carême.
28. Clerici vero qui ad hoc opus sanctum adesse contemserint, secundum arbitrium episcopi ecclesiæ suscipiant disciplinam. 28. Quant aux clercs qui mépriseraient d’être présents à cette sainte cérémonie, qu’ils subissent une peine ecclésiastique au libre arbitre de l’évêque.

Remarquons l’équivalence qu’établit le Concile d’Orléans entre les deux termes de Rogations et de Litanies. Ces prières de demande (rogare = demander) prennent en effet dès l’origine en Gaule la forme de litanies. Certes, comme en témoignent les manuscrits médiévaux ou les éditions imprimées des processionnaux, on chantait en France des psaumes et des antiennes pendant ces processions, mais le cœur des prières employées pour supplier Dieu à cette occasion et ce qui frappait le plus les esprit du peuple consistait en des litanies. La même équivalence sémantique a perduré depuis 511 jusqu’à nos jours dans le rit romain – qui accueillera sous le pape saint Léon III (†816) les cérémonies des Rogations -, puisqu’on les y désigne également sous le nom de Litanies mineures. Dans la liturgie romaine, rien ne distingue dans leur forme liturgique les processions des Rogations ou Litanies mineures, de celle qui a lieu le 25 avril en la fête de saint Marc, les litanies majeures, instituées elles par saint Grégoire le Grand. En France cependant, les anciens usages liturgiques des différents diocèses présentent au contraire une grande variétés de pièces particulières aux trois jours des rogations : psaumes, stations, antiennes, répons, mais surtout de nombreuses litanies ; en général tout ce répertoire change chacun des trois jours.

Les litanies autrefois en usage en France pour les Rogations pourraient se regrouper en 3 types principaux :

  • Le fond le plus ancien consiste en un type litanique issu des litanies diaconales de l’Orient byzantin, qu’on retrouve dans les litanies de Carême de la messe ambrosienne. Il est représenté principalement par la litanie dite de saint Martin, qui est sans doute la plus ancienne et qui commence par V/. Dicamus omnes. R/. Domine miserere. V/. Ex toto corde, et ex tota mente, adoramus te. R/. Domine miserere, etc… A chaque invocation, le peuple répond Kyrie eleison ou Domine miserere. Ces litanies n’invoquent pas les saints, mais supplient Dieu pour diverses nécessités concrètes. Elles constituent la partie la plus vénérable du répertoire liturgique français, remontant à l’époque de l’ancien rit des Gaules, et elles ont survécu dans certains diocèses français jusqu’au XIXème siècle.
  • Un second type de litanies en usage en France au Moyen-Age est tout à fait similaire aux litanies des saints que nous connaissons encore de nos jours au rit romain. Après le Kyrie initial et les invocations aux trois Personnes divines, ce sont la Vierge Marie et les saints qui sont invoqués. Souvent, ces litanies ne comportent pas les invocations que le rit romain ajoute après la liste des saints. On pourraient du reste comparer ces litanies des saints à des invocations aux saints similaires qui existent également aux complies byzantines. Il est vraisemblable que ce type de litanies des saints remonte à l’époque carolingienne.
  • Un troisième type parait avoir été initialement en faveur dans le Sud de la France mais, à la faveur des réformes liturgiques néo-gallicanes des XVIIème & XVIIIème siècles, a connu un grand regain d’intérêt et s’est largement diffusé. Aux invocations des saints s’entremêlent de courtes supplications à Dieu. L’archétype en est la litanie Aufer a nobis que le musicologue Amédée Gastoué donnait pour antique et originaire de Gaule Narbonnaise, souvent rééditée au XXème siècle. Nous allons retrouver plus bas cette litanie Aufer a nobis pour le mercredi des Rogations. Il est vraisemblable que l’on soit ici en présence d’un type originaire de la liturgie mozarabe qui a été synthétisé avec les litanies des saints du type précédent. A ce type on peut également rattacher les litanies versifiées et rythmées composées par l’école de Saint-Gall au IXème siècle : Ardua spes mundi & Humili prece, en usage dans beaucoup de diocèses.

L’usage de Paris au Moyen-Age comportait pour les Rogations des antiennes, des versets, des oraisons et les litanies des saints selon le second schéma ci-dessus. Ainsi, selon ce missel parisien du XIIIème siècle (folio 251 V° et suivant), Paris invoquait dans ses litanies des Rogations la Sainte Trinité, la Bienheureuse Vierge Marie, les 3 principaux archanges, saint Jean Baptiste, les Apôtres & Évangélistes, 91 martyrs, 51 confesseurs & 41 Vierges, en les chantant sur cette magnifique cantilène du premier ton :

Après une romanisation mal vécue de leur rit au début du XVIIème siècle, les liturgistes parisiens des XVIIème & XVIIIème siècle ont recherché dans les différentes traditions anciennes des Eglises de France ce qui méritait d’être mis à l’honneur et ont attribué aux trois jours des Rogations des litanies anciennes issues de diverses traditions françaises. Ces litanies appartiennent au 3ème type énoncé ci-dessus.

Nous les donnons ci-après pour les trois jours, d’après la très belle édition suivante :
Office de l’Eglise noté pour les festes et dimanches, à l’usage des Laïcs, par ordre de Monseigneur l’Archevêque. IVème partie, le Temps paschal. Paris, Libraires associés, 1760. Pages 67-72, 78-79 & 86-88.

Voici comment s’organisait les Rogations à Paris : une première procession a lieu au cours de laquelle on se rend d’une église à une autre (de l’église de collecte à l’église de station) en chantant les psaumes graduels avec des antiennes prolixes. A l’église stationale est chantée la messe, puis l’on revient à la première église en chantant les litanies. On termine en chantant l’antienne du saint auquel est dédiée l’église, son verset et son oraison (C’est l’usage commun du reste que lorsque la procession s’arrête dans un oratoire ou une église, on chante de même l’antienne, le verset et l’oraison de son titulaire).

A Saint-Eugène nous chantons bien sûr les Rogations selon le rit Romain, avec les litanies des saints avant la messe. Cependant, à la fin de la messe, quand la procession regagne la sacristie, nous chantons ces anciennes litanies, qui ne sont pas sans beauté musicale, loin s’en faut, et qui rappellent la variété des expressions de la foi en notre pays. Peut-être le lecteur en pourra faire son profit.

Quelques principes régissant cette édition musicale :

  • Les barres verticales ne sont pas des barres qui indiquent la respiration des chantres mais la distinction des mots, conformément à l’usage le plus ancien (les respirations doivent se déduire de la ponctuation).
  • Quand les rubriques parlent de cadence, il s’agit du motif que les chantres parisiens font depuis le Moyen-Age pour indiquer qu’ils passent le chant au chœur, et qui se traduit par la modification des dernières notes de la mélodie (on parle selon le cas de périélèse et de diaptose). Comparez ainsi dans la première litanie, le Christe audi nos des enfants et celui du chœur.