Une brève présentation des rits ambrosien et eusébien

La liturgie propre de l’Eglise de Milan : saint Ambroise à l’origine du rit ambrosien

Extension actuelle du rit ambrosienLe rit ambrosien – autrement appelée rit milanais – est celle propre de l’Eglise de Milan et de certaines Eglises qui gravitent dans son orbite proche. Ce rit occidental particulier est actuellement pratiqué par environ cinq millions de fidèles qui vivent dans le diocèse de Milan (à l’exception de quelques parties de ce diocèse qui suivent depuis longtemps le rit romain, la plus notable étant la ville de Monza) ainsi que dans certaines parties des diocèses voisins de Côme, Bergame, Novare, Lodi, et du diocèse de Lugano en Suisse. Au Moyen-Age, le rit dut avoir une extension un peu plus large, et on note même qu’il y eut des tentatives pour le faire adopter à Prague et à Augsbourg !

Le qualificatif d’ambrosien signifie évidemment que l’origine et le patronage de ce rit remonte à saint Ambroise (†397), le grand évêque de Milan au IVème siècle. Il est certain que ce saint, l’un des quatre grands docteurs de l’Eglise latine d’Occident, a organisé en effet la liturgie de son Eglise. Au témoignage de saint Augustin (Confessions IX, 7) et de Paulin, diacre & secrétaire de saint Ambroise, nous savons que le saint évêque introduisit dans son Eglise la psalmodie antiphonée à l’instar de ce qui se pratiquait en Orient dans le ressort du patriarcat d’Antioche : deux chœurs chantent les psaumes en dialoguant en alternance verset par verset. Saint Ambroise était alors en affrontement ouvert avec l’impératrice Justine qui voulait prendre l’une des basilique de Milan afin de la donner aux hérétiques ariens, et notre saint évêque eut l’idée de faire occuper pacifiquement cette église par le peuple de Milan, en organisant des offices chantés nuit et jour, jusqu’à ce que le danger soit passé. Jusqu’alors, l’Occident latin ne connaissait pour le chant des psaumes que les deux formes archaïques, directanée (les versets sont tous chantés d’un trait à la suite sans principe d’alternance) et responsoriale (un chantre chante seul des versets auxquels tous répondent par un refrain, le répons). A l’occasion de l’instauration de ces offices nuit et jour, saint Ambroise composa également des hymnes qu’il fit chanter à son peuple, là encore sur le modèle de ce qui se pratiquait en Orient, et ce fut là aussi une innovation majeure dans l’histoire de toute la liturgie occidentale. Plusieurs de ces hymnes composées par saint Ambroise – toutes en strophes de quatre octosyllabes, rythmées en dimètres iambiques acatalectiques, rythme simple et vif aisé à mémoriser – ont été reçues ultérieurement dans la liturgie romaine et nous les chantons toujours aujourd’hui : par exemple, Æterne rerum Conditor, citée par saint Augustin et utilisée par le rit romain aux laudes du dimanche, elle figure au début de l’office nocturne dans le bréviaire ambrosien :

Ætérne rerum Conditor,
Noctem diémque qui regis,
Et témporum das témpora
Ut álleves fastídium.

Saint Ambroise de Milan - gravure d'un missel du XVIIIème siècleOn pourra s’étonner de ce que saint Ambroise – qui semble n’être jamais allé en Orient – innove pour la liturgie de son Eglise en reprenant ce qui se pratiquait à Antioche ou plus largement dans l’Orient. On remarquera aussi que globalement il existe de nombreux points de contacts entre la liturgie ambrosienne et les liturgies orientales, antiochienne et byzantine. Il n’est pas impossible qu’il faille aussi déceler l’influence du prédécesseur de saint Ambroise, Auxence de Milan, hérétique arien imposé par le pouvoir impérial, un Cappadocien ordonné prêtre par son compatriote Grégoire de Cappadoce, archevêque arien d’Alexandrie, mais ce point demeurera toujours mystérieux.

Dans deux traités célèbres, De Mysteriis et De Sacramentis, saint Ambroise explique aux catéchumènes les sacrements de l’initiation chrétienne : baptême, chrismation et eucharistie, et donne incidemment des détails sur la façon dont ces sacrements étaient administrés à Milan. Le rit ambrosien actuel conserve de nombreux traits décrits par ces ouvrages. Plus particulièrement, un passage du IVème livre du De Sacramentis nous livre le texte le plus ancien connu du canon de la messe. Ce canon – dont la parenté avec la liturgie égyptienne est sans doute à relier à la prédication de l’évangéliste Marc à Aquilée puis à Alexandrie, fut adopté très tôt par les Eglises d’Italie et deviendra par la suite notre fameux « canon romain » dont Milan utilise toujours une version propre néanmoins très proche de celle en usage à Rome. On pourra glaner aussi dans d’autres œuvres de saint Ambroise, en particulier dans sa correspondance, de nombreux détails relatifs à la liturgie ou plus largement à la discipline ecclésiastique, comme les ordinations, la consécration des vierges (cérémonie d’une grande ampleur), les prières pour les morts, la dédicace des églises.

Les successeurs de saint Ambroise continuèrent son œuvre, en particulier saint Simplicien, son successeur immédiat et saint Lazare (438 † 451) qui plaça les trois jours des rogations après l’Ascension (avant donc leur adoption en Gaule par saint Mamert en 474).

Néanmoins, à part ces éléments épars tirés principalement de la vie de saint Ambroise, aucun document majeur sur le rit ambrosien n’apparait avant le IXème siècle, voyons maintenant pourquoi.

La lutte pour la préservation du rit ambrosien

Charlemagne qui avait continué la politique de son père Pépin le Bref et avait éradiqué l’antique liturgie des Gaules de ses états au profit du rit de l’Eglise de Rome, voulu faire de même pour le rit milanais. Aux dires d’un chroniqueur du XIème siècle, Landulphe, la lutte pour la suppression du rit ambrosien fut rude, mais le peuple de Milan résista tant et si bien qu’on décida d’une ordalie : on plaça deux livres, l’un romain, l’autre ambrosien, sur l’autel de saint Pierre à Rome, et l’on décida que celui qui serait trouvé ouvert au bout de trois jours gagnerait. Mais tous deux s’ouvrirent & grâce à ce prodige, l’ambrosien mérita de continuer de vivre. Cependant, tous les livres ambrosiens avaient déjà été détruits, mais des clercs de Milan rédigèrent alors de mémoire un manuel complet de leur liturgie. Quoiqu’on puisse dire de l’exactitude historique de ces faits rapportés par Landulphe, on peut toutefois constater qu’en effet, contrairement au rit romain, pas le moindre document que nous possédions sur le rit ambrosien n’est antérieur au règne de Charlemagne, et que de ce fait, il est assez délicat de retracer son histoire ancienne et de comprendre les étapes de son développement.

Breviarium Ambrosianum : bréviaire ambrosien , édition de 1764 qui suit l'édition de saint Charles BorroméeLa lutte ne fut pas gagnée pour autant : le pape Nicolas II, qui avait tenté en 1060 d’abolir le rit mozarabe, tenta de faire de même avec l’ambrosien, secondé dans cette triste tâche par saint Pierre Damien mais le rit fut sauvé par son successeur le pape Alexandre II. Le pape saint Grégoire VII (1073 † 1085) réitéra la tentative de suppression mais en vain. Branda de Castiglione († 1443), cardinal et légat du pape en Lombardie, échoua encore dans la romanisation du Milanais. La pérennité du rit ne sera finalement définitivement acquise que grâce au travail acharné de saint Charles Borromée († 1584), le grand archevêque de Milan, héros de la contre-réforme catholique, qui s’intéressa beaucoup à la mise en forme du rit de son diocèse : on pourra comparer son travail à celui qu’accomplissait simultanément saint Pie V pour le rit romain, en établissant des standards d’édition.

La messe ambrosienne et ses principales caractéristiques

Disons-le tout de suite, la liturgie de la messe ambrosienne a conservé de nombreux traits d’archaïsmes et témoigne souvent de la pratique des Eglises italiques au IVème siècle. Du reste, son étude permet d’entrevoir ce que pouvait être le rit romain avant l’époque de saint Grégoire le Grand (VIème siècle).

Comme dans toutes les Eglises de l’ancien espace carolingien, la messe commence par des prières au bas de l’autel qui permettent au célébrant & à ses assistants de se mettre dans les dispositions nécessaires pour la célébration des saints mystères. Plus courtes qu’au rit romain, ces prières comportent principalement la confession des péchés.

La messe des catéchumènes commence par le chant d’une antienne appelée ingressa qui correspond à l’introït romain. Mais cette antienne est chantée seule, sans psaume ni Gloria Patri (l’ajout d’un psaume à l’introït pour tenir le temps des longues processions du clergé romain autour du Pape paraît être une innovation du pape saint Célestin Ier († 432), nous n’en conservons que le premier verset, mais tout le psaume était chanté). Notons que cette antienne correspond à l’antienne de la Petite Entrée byzantine, importée du rit syrien d’Antioche.

Le célébrant salue le peuple par un Dominus vobiscum (ils sont très nombreux dans le rit ambrosien) puis on chante le Gloria in excelsis Deo, lequel est suivi d’un premier (il y en aura de nombreux autres) triple Kyrie eleison (sans Christe eleison, particularité romaine inconnue ailleurs). Suit alors une première oraison, l’Oratio super populum, qui correspond à la collecte romaine (de nombreux textes de cette oraison sont du reste communs aux deux rits).

La messe comprend alors trois lectures – une prophétie, une épître et un évangile, ce qui est attesté par les écrits de saint Ambroise et correspond à l’antique pratique des Gaules et de l’Espagne (Rome suit Byzance en ne gardant que deux lectures). Notons qu’aux fêtes des saints, la prophétie peut être une leçon racontant la vie du saint. La prophétie est suivie d‘un psalmellus, pièce de bravoure pour les chantres, qui correspond par sa structure responsoriale au graduel romain, au prokimenon byzantin, au mesbak éthiopien, etc. Un « Halleluia » (pour respecter la graphie des livres ambrosiens) avec un verset est chanté avant l’évangile, son chant, surtout à la reprise finale, donne lieu à des développements parfois extraordinaires, avec des mélismes bien plus longs que les alléluias grégoriens & qui évoquent bien le jubilus, cette jubilation décrite par saint Augustin.

Messe pontificale du cardinal Schuster au Dôme de Milan. Les chanoines de la cathédrale de Milan sont mitrés.

Messe pontificale du cardinal Schuster au Dôme de Milan. Les chanoines de la cathédrale de Milan sont mitrés.

Après l’évangile commence la messe des fidèles, par un Dominus vobiscum suivi du triple Kyrie eleison. Le chœur chante alors une antienne nommée post evangelium mais qui correspond à la première pièce d’offertoire, tandis que le pain & le vin sont apportés au célébrant (initialement par dix vieillards et dix vieilles femmes nourris aux frais de l’église). Cette antienne répond à la grande entrée de la liturgie byzantine (notons que le Jeudi Saint, l’antienne post evangelium du jour est justement le fameux Cœnæ tuæ, qui est aussi la grande entrée de ce jour dans le rit byzantin).

Le diacre chante ensuite : Pacem habete, auquel le peuple répond : Ad te, Domine. Ici avait lieu originellement le baiser de paix, comme dans toutes les liturgies chrétiennes, à l’exception notable de la romaine et de l’africaine, qui placent ce baiser de paix après le canon et avant la communion. Le prêtre dit ensuite une seconde oraison, super sindonem, « sur le suaire » (le grand corporal qui recouvrait les oblats et figurait le suaire de l’ensevelissement du corps du Christ). Cette oraison, qui existait dans l’ancien rit des Gaules, correspond au l’oraison du voile des liturgies orientales d’Alexandrie, d’Antioche ou de Jérusalem.

Le chœur chante alors l’offertorium du jour, dont la forme est proche de la pièce correspondante de la liturgie romaine. Pendant ce chant, le célébrant présente l’oblation du pain et du vin, en disant à voix basse des prières d’offertoire typiques des Eglises de l’ancien espace carolingien et proches de celles employées par le rit romain. Il encense les oblats également, le rit romain le fait au même endroit (mais les rotations à 360° de l’encensoir qui a gardé sa forme antique, sans couvercle, sont très spectaculaires).

Messe solennelle en rit ambrosien : oraison sur les oblats et préface. Notez la position du diacre et du sous-diacre aux cardes (coins) de l'autel.

Messe solennelle en rit ambrosien : oraison sur les oblats et préface. Notez la position du diacre et du sous-diacre aux cardes (coins) de l’autel.

L’offertoire achevé, le célébrant salut par un Dominus vobiscum le peuple puis l’on chante le symbole de Nicée-Constantinople. La place du Symbole correspond à celle dans les rits orientaux, juste avant l’anaphore eucharistique. Le rit romain a – un peu maladroitement – anticipé le Credo avant l’offertoire, avant donc le (théorique) renvoi des catéchumènes, ce qui trahit son introduction relativement tardive dans cette liturgie (i.e. le XIème siècle, il n’y avait plus de catéchumènes à cette époque). Le Credo milanais diffère du romain par une légère variante textuelle : ascendit ad cœlos au lieu d’ascendit in cœlum. Après le Credo, le célébrant dit une troisième oraison, super oblata, qui correspond à la secrète romaine et s’enchaîne de même avec le dialogue de la préface (identique à Rome) et au début du canon. Contrairement à la sobriété du rit romain depuis saint Grégoire le Grand, la préface change à quasiment toutes les messes, comme dans les rits gallican et mozarabe. Le canon en revanche est plutôt fixe et ressemble fort au canon romain, avec quelques variantes de détails. Comme nous l’avons indiqué plus haut, les canons romain et ambrosien sont certainement deux formes du canon répandu en Italie au IVème siècle, probablement à partir d’Aquilée.

Le canon terminé, le célébrant procède à la fraction du Corps du Seigneur, pendant que le chœur chante une antienne appelée confractorium (le texte de ces antiennes se retrouve souvent dans celui des antiennes de communion romaines, dont l’introduction est un peu tardive à Rome : VIème siècle). Suit ensuite le chant du Pater. On sait qu’à Rome c’est le pape saint Grégoire le Grand qui déplaça le Pater et le mit en conclusion du canon, avant la fraction, à l’imitation de Constantinople. Il est probable que suite à cette réorganisation, les anciennes antiennes qui accompagnaient la fraction du pain à Rome ont été recyclées en antienne pour accompagner la communion des fidèles.

A l’imitation de Rome, le rit milanais a aussi introduit un second baiser de paix à cet endroit, faisant doublon avec celui au début de l’offertoire. Pendant que la paix se transmet, le chœur peut chanter une antienne pour la paix (« Pax in cœlo, pax in terra, pax in omni populo, pax Sacerdotibus Ecclesiarum Dei. »), non absolument prescrite, mais qui a son pendant dans l’antiphona ad pacem de l’ancien rit des Gaules et l’Agnus Dei romain.

Messe solennelle en rit ambrosienLe chœur accompagne le déplacement des fidèles pour la communion par une pièce assez curieuse et souvent très originale appelée Transitorium, et dont le style différe beaucoup de ce que l’on peut trouver dans le rit romain à cet endroit, tant par les textes que par la musique. Une dernière oraison, post communionem, est chantée par le célébrant. Après trois Kyrie eleison, le renvoi est fait, il n’utilise pas l’Ite missa est mais enchaîne les réponses suivantes : V/. Procedamus in pace R/. In nomine Christi. V/. Benedicamus Domino. R/. Deo gratias. Notons que Benedicamus Domino doit être une formule plus ancienne que Ite missa est : le rit ambrosien ne connait que lui et il est employé à l’office romain ainsi qu’aux messes romaines de pénitence (Avent, Carême) qui conservent en général des éléments plus anciens.

A l’instar de la messe romaine, on a ajouté après le renvoi une bénédiction trinitaire des fidèles par le célébrant ainsi que le dernier évangile, qui est comme à Rome le commencement de l’Evangile selon Jean.

L’année liturgique ambrosienne

Nous décrirons plus brièvement celle-ci. L’année liturgique, comme en Gaule ou en Espagne, commence par la fête de saint Martin le 11 novembre : l’Avent ambrosien comprend en effet six dimanches (contre quatre à Rome) et peut commencer au plus tôt le 12 novembre.

Précédé de la Septuagésime, le Carême commence au lundi qui suit le premier dimanche, In capite Quadragesimæ (comme c’était aussi le cas à Rome avant saint Grégoire le Grand qui l’anticipa au Mercredi des Cendres). Les dimanches suivants sont désignés par l’évangile qui y est lu : de la Samaritaine, d’Abraham, de l’Aveugle-Né, de Lazare, puis viennent les Rameaux. La Semaine Sainte est radicalement différente dans son organisation de celle pratiquée à Rome. On ne jeûne pas les samedi, contrairement à Rome et conformément à l’Orient.

Les dimanches après la Pentecôte sont au nombre de quinze, puis viennent cinq dimanches « après la décollation » (de saint Jean-Baptiste) et deux dimanches d’octobre. Le troisième dimanche d’octobre célèbre la dédicace de la cathédrale, puis est suivi de trois dimanches « post Dedicationem ». Les pièces de chant du propre de tous ces dimanches sont choisis dans un répertoire commun (« Commune dominicale ») et peuvent servir plusieurs fois.

Le sanctoral comporte évidemment de nombreux saints milanais, mais également beaucoup de martyrs romains des premiers siècles dont plusieurs ne sont plus célébrés par le rit romain (tel saint Genès, martyr romain, dont nous chanterons la fête le 25 août prochain).

L’office divin ambrosien

Finissons par un rapide mot sur l’office divin.

La structure la plus originale est celle de l’office de nuit, comportant trois nocturnes unis à un office du matin, qui a été formellement séparé en deux parties distinctes – sous les appellations plus modernes de matines et laudes – par saint Charles Borromée. Les vigiles nocturnes du samedi et du dimanche ont des structures propres et comportent beaucoup de cantiques de l’Ancien Testament, à l’instar de l’office palestinien ou de celui décrit par la règle de saint Benoît. L’office nocturne du samedi emploie le psaume 118, comme l’office byzantin. Les psaumes des autres jours de la semaine, du lundi au vendredi, sont répartis sur un cycle de deux semaines. Le Benedictus démarre les laudes, dont la psalmodie se finit, comme dans toute liturgie chrétienne, par le chant quotidien des psaumes 148, 149, 150 auxquels Milan ajoute le psaume 116.

Les autres heures (prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies) sont proches de la pratique romaine, qui devait être commune à l’Italie (la règle de saint Benoît se présente du reste comme un aménagement de cette pratique commune avec quelques simplifications – comme la réductions des vêpres à quatre psaumes – pour faciliter le travail des moines) : le psaume 118 est – comme à Rome – chanté tous les jours, réparti sur les petites heures, les vêpres s’ouvrent par un répons du lucernaire puis comportent les cinq psaumes comme à Rome (les vêpres des fêtes ont une structure beaucoup plus complexe et originale, avec le retour régulier des psaumes 132, 133 & 116). A la fin des laudes et des vêpres, le chant de versets psalmiques choisis sont à rapprocher des apostiches byzantins (dont l’origine provient de la liturgie du Saint-Sépulchre à Jérusalem). Les complies comportent tous les jours six psaumes (4, 30, 90, 132, 133, 116), un peu à la manière des grandes complies byzantines.

La version latine des textes bibliques employés par le rit milanais ne suivent pas la Vulgate ordinaire de saint Jérôme ni son psautier dit gallican.

Le plain-chant ambrosien

Ce panorama très rapidement brossé des richesses et particularités du rit ambrosien serait incomplet sans aussi évoquer le chant ambrosien – à la saveur si étrange et si particulière. Contentons-nous de noter que ce chant est très clairement plus archaïque dans ses constructions modales que le chant grégorien et qu’il présente en revanche des points de ressemblance nombreux avec le chant dit vieux-romain. Le chant grégorien résulte en effet d’une réforme postérieure, avec une volonté de simplification et de systématisation, alors que les chants ambrosien et vieux-romain ont manifestement préservé un état plus archaïque de l’antique cantilène des Eglises d’Italie.

Antiphonaire ambrosien du XIVème siècle. Houghton Library, Harvard University, Cambridge.

Antiphonaire ambrosien du XIVème siècle. Houghton Library, Harvard University, Cambridge. Vêpres de saint Maurice et de ses compagnons : lucernaire et antienne de Magnificat.

Un rit voisin, le rit eusébien

Reliquaire de saint Eusèbe dans la cathédrale de Verceil.

Reliquaire de saint Eusèbe dans la cathédrale de Verceil.

Grand ami de saint Ambroise et comme lui champion de la lutte contre les horreurs de l’hérésie arienne, saint Eusèbe de Verceil fut évêque de cette cité d’Italie du Nord jusqu’à sa mort en 371. Ce diocèse comprenait alors tout l’arc cisalpin et était suffragant de l’archevêque de Milan. Contrairement à Milan, Verceil semble n’avoir pu maintenir son rit propre originel et Charlemagne paraît avoir réussi à lui imposer la liturgie romaine, là où il avait échoué avec la liturgie milanaise. Comme dans tous les autres diocèses de l’Empire carolingien, la liturgie romaine se développa par la suite de façon autonome, de sorte qu’on pouvait parler d’une liturgie romaine à l’usage de Verceil (comme étaient de fait tous les usages particuliers de l’espace carolingien, tels le rit lyonnais, le rit parisien, le rit de Nidaros, celui de Sarum, etc, etc.).

Cette liturgie médiévale de Verceil fut surnommée « rit eusébien » à l’imitation du rit ambrosien voisin. Elle nous est connue par les archives exceptionnelles du chapitre de la cathédrale de Verceil, d’une grande richesse en manuscrits de premier plan. Si elle est foncièrement romaine par sa structure, la liturgie de Verceil comportait aussi de nombreux emprunts au rit ambrosien voisin et gardait de très nombreux traits propres, qui soit témoignaient d’un état archaïque du rit romain, soit étaient totalement originaux et pouvaient remonter avant la romanisation carolingienne (telle la fameuse antienne orientale Sub tuum præsidium, dont le texte eusébien est une version latine différente des traductions romaine comme milanaise). Feu M. l’Abbé Quoëx († 2007) avait bien compris le grand intérêt de l’étude des livres liturgiques de Verceil pour comprendre l’histoire de la liturgie romaine, il en avait fait le recensement, la classification et l’étude pour l’Ecole Pratique des Hautes Etudes mais la mort n’a pu faire aboutir ce projet.

Constantin brûle les livres ariens après le Concile de Nicée. Verceil, Bibliothèque capitulaire, MS CLXV (c. 825).

Constantin brûle les livres ariens après le Concile de Nicée. Verceil, Bibliothèque capitulaire, MS CLXV (c. 825).

N’ayant eu le temps que d’imprimer son bréviaire en 1504, Verceil vit son rit propre supprimé en 1575 : d’une part, la Savoie, qui venait de conquérir ce territoire, voulait unifier les sujets de ses états par la pratique commune du seul rit romain selon les livres tridentins, d’autres part, comme tant de diocèses à cette époque, la raison économique fut la plus forte : les frais d’édition et d’impression de tous les livres liturgiques propres étaient fabuleusement élevés pour un diocèse, les imprimeurs étant confrontés à un débouché commercial faible sur un marché diocésain forcément restreint, alors que les livres romains se répandaient vites et n’étaient pas chers. Le rit disparut donc, mais certains éléments se sont conservés longtemps par tradition populaire pour la fête de saint Eusèbe.

Nous chanterons néanmoins le 21 août prochain un office de vêpres dans l’octave de l’Assomption selon les anciens usages de Verceil, le chant ayant été reconstitué sur les fameux manuscrits médiévaux du chapitre. Nous utiliserons aussi pour ces vêpres des polyphonies composées par un maître de chapelle de la cathédrale de Verceil au XVIème siècle, Orazio Colombani.

Orazio Colombano – Deus in adjutorium meum intende

Orazio Colombano (c. 1554 † c. 1595), ofm cap, de Vérone, maître de chapelle du couvent Saint-François de Milan puis de la cathédrale de Verceil.
Deus in adjutorium meum intende
6 voix (SSATTB).
4 pages – Ré Majeur (2 pages pour la version à 4 voix).

Né à Vérone, le R.P. Orazio Colombano (ou Colombani) fut un éminent contrapuntiste qui apprit son art auprès de son confrère dans l’Ordre de saint François, le cordelier Costanzo Porta. Il a beaucoup « vicarié » en Italie du Nord, y tenant la musique de plusieurs églises. Son premier poste connu fut à la direction de la musique de la cathédrale de Verceil. En 1583, il dirige la musique du couvent Saint-François de Milan, puis brièvement en 1585 au couvent franciscain de Brescia, avant de prendre la direction de la musique du couvent de son ordre à Venise. En 1592, il est maître de chapelle de la cathédrale d’Urbino puis finit sa carrière au sanctuaire de Saint-Antoine à Padoue.

Ce Deus in adjutorium à 6 voix ouvre le recueil de musique pour les vêpres intitulé Harmonia super Vespertinos omnium solemnitatum Psalmos sex vocibus decantanda. Publié en 1579 à Venise chez Angelo Gardano, c’est probablement une œuvre de jeunesse, publiée comme c’était alors l’usage à l’âge de 25 ans. Il n’est pas impossible que la structure de ce livret soit le reflet de l’usage de Verceil, où l’antique rit particulier de ce diocèse – surnommé rit eusébien – venait d’être supprimé en 1575 pour des raisons à la fois politiques (la Maison de Savoie venait de conquérir Verceil et voulait aligner le rit eusébien sur le rit romain) et économiques (les coûts d’impression d’une liturgie propre à un diocèse étaient beaucoup trop lourd). Ainsi, Colombani met en musique les psaumes De profundis et Memento Domine David, propres aux seules secondes vêpres de Noël dans le rit romain, mais qui se retrouvent à beaucoup d’autres fêtes liturgiques dans l’usage de Verceil.

Le compositeur prévoit le cas où l’on doit remplacer l’Alléluia final par l’acclamation Laus tibi Domine, rex æternæ gloriæ, depuis la Septuagésime jusqu’à Pâques.

Notons que l’écriture à 6 voix de cette pièce comprend plusieurs passages irréguliers harmoniquement, qui disparaissent si on la chante à quatre voix (Cantus, Altus, Tenor, Bassus) en omettant les parties supplémentaires de Quintus et Sextus. Il est probable que le compositeur ait d’abord composé les œuvres de ce recueil à 4 voix, et il est possible que les cinquième et sixième parties n’aient été ajoutées que pour les besoins de l’édition de Venise de 1579. De ce fait, outre la partition originale à 6 parties, nous fournissons aussi une partition à 4 parties (sans les parties de Quintus et de Sextus).

V/. Deus, in adjutórium meum inténde. V/. Dieu, viens à mon aide.
R/. Dómine, ad adjuvándum me festína. Glória Patri, & Fílio, & Spirítui Sancto. Sicut erat in princípio, & nunc, & semper, & in sæcula sæculórum. Amen. Alleluia. (A Septuagesima usque ad Pascha, loco Alleluia dicitur :) Laus tibi, Dómine, rex ætérnæ glóriæ. R/. Seigneur, hâte-toi de me secourir. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint Esprit. Comme il était au commencement, & maintenant & toujours, & dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Alléluia. (De la Septuagésime à Pâques, au lieu d’Alléluia :) Louange à vous, Seigneur, Roi d’éternelle gloire !).

Les premières mesures de cette partition :

Deus in adjutorium meum intende - Orazio Colombani

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