Office des Ténèbres du Jeudi Saint

Chandelier de TénèbresSaint-Eugène, le mercredi 17 avril 2019. Office de Ténèbres du Jeudi Saint (chanté dans la nuit du mercredi au jeudi) à 20h.

Pour une description de l’office de Ténèbres, on pourra ce reporter à cet article.

Lamentations de Couperin : Clotilde Cellier et Alix de La Motte de Broöns
Miserere de Nivers : Anne-Marie Lutz
Violoncelle : Augustin d’Oliveira, violoncelle
Orgue : Touve R. Ratovondrahety

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La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum

Articles précédents :

Lorsqu’on aborde les réformes faites en 1955 à la liturgie du Jeudi Saint, la première impression semble être que les modifications opérées y sont mineures en comparaison des changements bien plus radicaux qui vont affecter la messe des présanctifiés le Vendredi Saint et la vigile pascale le Samedi Saint. Pourtant, à y regarder de plus près, on observera que les modifications furent nombreuses, bien souvent surprenantes, parfois peu pratiques et rarement fondées historiquement.

La question des horaires des offices est souvent sous jacente dans les débats qui entourent les réformes du Jeudi Saint. Nous la traiterons ultérieurement dans un article spécial.

Ière partie : la (ou les) messe(s) du Jeudi saint

Synopsis de la messe du Jeudi Saint dans les livres liturgiques tridentins

Canon Pontifical - Jeudi SaintDans le rit romain traditionnel, la messe du Jeudi Saint est celle d’une fête du Seigneur, celle de la fête où le Christ institua deux sacrements : celui de l’Eucharistie et celui du sacerdoce. Aussi les ornements sont-ils blancs, on chante le Gloria & le Credo, et le célébrant renvoie le peuple avec l’Ite, missa est à la fin.

Toutefois trois particularités significatives contribuent à resituer cette messe dans le Triduum pascal :

  • On sonne toutes les cloches de l’église et on touche les orgues durant tout le chant du Gloria, après quoi celles-ci ne se feront plus entendre jusqu’au Gloria de la vigile pascale où elles marqueront la joie de la résurrection. Entre ces deux moments, on doit utiliser la crécelle toutes les fois où l’on sonne habituellement les cloches. Le son âpre des crécelles contribue à marquer le deuil que prend l’Eglise : c’est aussi en cette nuit qu’a lieu l’agonie du Christ, abandonné par les disciples, trahi par Juda et livré à ses bourreaux.
  • Au cours de cette messe, le baiser de paix n’est pas donné, rappelant que Juda avait livré son maître par un baiser. Néanmoins, le rite de la communion du célébrant reste identique à celui des autres messes.
  • Le célébrant consacre deux grandes hosties à la messe de ce jour : une pour la messe elle-même, avec laquelle il communiera, et une seconde qu’il va réserver pour la messe des Présanctifiés le lendemain. Cette seconde grande hostie est mise, après la communion du prêtre et avant les ablutions, dans un second calice (et non un ciboire), qu’on recouvre d’une patène tournée à l’envers et d’une pale. Un voile léger et blanc est placé sur le tout et attaché avec un ruban au nœud du calice. L’hostie ainsi enfermée dans le calice est posée au centre de l’autel sur le corporal jusqu’à la fin de la messe. Le prêtre donne alors la communion aux fidèles de la manière habituelle.
    Cet usage de mettre le Corps du Seigneur dans un calice rappelle symboliquement la prière que Notre Seigneur fait au Jardin des Oliviers dans la nuit de sa passion :
    « Mon Père ! s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi : néanmoins, non comme je le veux, mais comme vous le voulez. »
    (Matthieu XXVI, 39)
    Le calice, la patène et le voile dans lequel est enfermée cette grande hostie serviront le lendemain à la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint. La liturgie marque par là le lien indéfectible qui existe entre la Cène du Seigneur et le sacrifice de la Croix.
    A partir du moment où la seconde grande hostie a été renfermée dans le calice, le reste de la messe est célébré avec les rubriques de la Missa coram Sanctissimo :

    • le célébrant et ses ministres font la génuflexion devant le Saint Sacrement chaque fois qu’ils s’approchent ou se retirent du milieu de l’autel,
    • lorsque le célébrant ou le diacre s’adressent au peuple (pour le Dominus vobiscum, l’Ite, missa est et la bénédiction finale), ils se placent de biais côté évangile afin de ne pas tourner le dos au Très-Saint Sacrement
    • au cours du dernier évangile, le célébrant génuflecte à Et Verbum caro factum est en se tournant vers le Corps du Seigneur.

A cette même messe du Jeudi Saint In Cena Domini, lorsqu’elle est célébrée par l’évêque, a lieu également la consécrations des saintes Huiles, selon les les dispositions du Pontificale Romanum de 1595, fascicule V. Ce texte du Pontifical de 1595 reprend celui du Sacramentaire grégorien diffusé dans tout l’Occident à partir de Charlemagne. C’est une cérémonie fastueuse à laquelle participent de nombreux ministres : outre les ministres ordinaires d’une messe pontificale, sont requis douze prêtres, 7 diacres, 7 sous-diacres, assistés de nombreux acolytes. Un peu plus tôt, avant la messe, l’évêque aura procédé à la réconciliation des pénitents publics.

Il n’y avait pas d’autres messes en ce jour que la messe de la Cène : comme dans toutes les différentes liturgies de l’Orient, la consécration par l’évêque du saint Chrême (et des autres huiles saintes : huile des catéchumènes et huile des infirmes) a lieu au cours de l’unique messe de ce jour (il n’y a pas de messe chrismale à proprement parler, dont le texte serait différent de la messe de la Cène).

Synopsis de la messe du Jeudi Saint dans la réforme de 1955

Le baiser de Juda par Jean Bourdichon circa 1500D’assez nombreuses modifications sont mises en œuvre sur des fondements pas toujours clairs et avec des résultats parfois curieux.

1. Les prêtres qui assistent dans les stalles à la messe du Jeudi Saint doivent désormais porter l’étole blanche sur leur habit de chœur depuis le début de la messe. L’usage commun jusqu’alors ne fait pas de l’étole un élément de l’habit de chœur : elle ne se prend qu’au moment de distribuer la communion aux fidèles. Pourquoi cette innovation ? De fait il s’agissait pour la Commission pour la Réforme liturgique d’une tentative d’introduire ce jour-là une concélébration, cérémonie qui n’a jamais existé dans le rit romain. Or cette proposition de concélébration à la messe du Jeudi Saint reçut la farouche opposition de plusieurs membres de la commission, en premier lieu de son président, le cardinal Cicognani, mais également de Mgr Dante, cérémoniaire papal. Pour faire progresser néanmoins dans les esprits l’idée de concélébration, on se contenta, comme pis aller, d’inventer le port de l’étole blanche sur l’habit de chœur pour tous les prêtres présents.

2. A la messe, le chant du Credo est supprimé sans que l’on sache bien pourquoi (sans doute pour abréger la cérémonie, allongée par ailleurs avec l’addition du Lavement des pieds, comme on le verra). Cela introduit une anomalie, puisque dans le rit romain, le Credo est chanté à toutes les fêtes du Seigneur.

3. La coutume de ne pas donner à cette messe le baiser de paix en raison du baiser de Juda est maintenue. Cependant, souhaitant vraisemblablement marquer davantage les esprits des fidèles sur cette suppression du baiser de paix, la commission introduit deux nouveautés étranges qui n’ont aucun fondement historique :

  • Au 3ème Agnus Dei, on ne doit plus chanter désormais dona nobis pacem mais miserere nobis (en pratique, inévitablement, on observe en paroisse qu’une bonne partie des fidèles continuera machinalement de chanter dona nobis pacem comme à l’ordinaire : il est bien difficile d’instiller un réflexe à une assemblée juste pour une unique occasion dans l’année !).
    On pourra discuter le fait de relier le chant de l’Agnus Dei au baiser de paix. L’Agnus Dei parait être surtout à l’origine l’antiphona ad confratorium du rit romain, un chant destiné à accompagner la fraction de l’Hostie, comme son texte l’indique, plus qu’un antiphona ad pacem.
    Si l’Agnus Dei n’est pas chanté à la Vigile pascale, où le baiser de paix ne se donne pas non plus, c’est surtout parce que cette vigile a conservé une structure très archaïque de la messe, d’avant le Vème siècle : aussi ne comporte-t-elle pas d’introït, de graduel, d’Alleluia (en tout cas sous la forme responsoriale usuelle des autres messes de l’année), de Credo, de répons d’offertoire, d’Agnus Dei ni d’antienne de communion – tous chants introduits entre la fin du IVème siècle et le IXème, mais uniquement des traits, forme la plus archaïque du chant liturgique romain, ainsi que le Gloria in excelsis Deo et le Sanctus, en usage à la messe depuis les premiers temps de l’Eglise de Rome (le Kyrie n’est que la dernière partie de la supplication litanique).
  • La commission supprime la  première des deux oraisons silencieuses que dit le prêtre pour se préparer à communier : Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis « Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis ». C’est tout de même assez curieux d’introduire cette pratique, propre aux messes des morts, dans une fête solennelle du Seigneur chantée en ornements blancs. Mais surtout, il est bien étonnant de supprimer une prière qui reprend les termes même que le Seigneur a dit à ses Apôtres justement au cours de son dernier discours lors de la Cène du Jeudi Saint : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jean XIV, 27). Notons aussi qu’à la Vigile pascale, où le baiser de paix ne se donne pas, cette oraison n’était pas supprimée.
  • Si la commission avait voulu faire œuvre d’archéologie, elle aurait pu supprimer le Pax Domini sit semper vobiscum qui est indiqué comme omis à la messe chrismale dans le Sacramentaire gélasien (mais pas à la messe de la Cène).

4. Désormais le diacre (ou à son défaut, le servant) ne doit plus dire le 3ème Confiteor avant la communion, comme il le fait le restant de l’année. La Commission, de fait, testait une fois de plus ici un projet qu’elle entendait généraliser par la suite. Ce 3ème Confiteor fut supprimé en effet dans le code des rubriques de 1960, seulement pour les messes chantées de toute l’année  (mais pas pour les messes pontificales ou solennelles). Pourtant la confession et l’absolution des péchés des fidèles immédiatement avant la communion existe dans tous les rits d’Orient & d’Occident (nous avons prévu de consacrer par la suite un article uniquement sur ce sujet, toujours en débat aujourd’hui). Dans le rit romain, la confession des péchés avant la communion est attestée au moins depuis le XIème siècle et ne constitue absolument pas un doublon avec les Confiteor du prêtre et de ses ministres au début de la messe : le clergé confesse alors son indignité de s’approcher de l’autel pour y célébrer, ce qui est très différent de la confession de l’indignité de tous d’accéder à la communion.

5. Le rite de la mise au tombeau de la seconde grande hostie dans le calice, recouvert de la patène et du voile blanc, est entièrement supprimé. Désormais, le célébrant ne consacre qu’une seule grande hostie et deux ciboires, l’un pour la communion des fidèles le Jeudi Saint, l’autre pour celle du Vendredi Saint. Le célébrant communiera donc le lendemain à une petite hostie, comme un simple fidèle.

6. On invente la pratique de ne communier les fidèles qu’avec des hosties consacrées qu’au cours de cette messe, à l’exclusion de toutes autres. Ce symbolisme nouvellement inventé se heurte à trois objections : théologique, historique & pratique.

  • Théologiquement, cela parait très discutable : en quoi les hosties consacrées précédemment seraient-elles inférieures aux nouvelles ? La présence réelle serait-elle liée au jour de la célébration ? Or, la présence du Christ est réelle et substantielle dans les hosties consacrées, elle continue lorsque l’assemblée se disperse, elle précède de même la réunion de celle-ci.
  • Historiquement, dans l’antiquité, l’Eglise romaine tenait au contraire tout particulièrement au rite du Fermentum : des parcelles consacrées par l’évêque à une messe étaient envoyées pour être consommées par ses prêtres à d’autres messes ou réservées pour être consommée par lui-même à la messe suivante. L’Eglise entendait manifester ainsi l’unité du sacrifice eucharistique du Christ, dans le temps & dans l’espace.
  • En pratique, les curés sont désormais tenus à vider le tabernacle de leurs églises de toute la réserve eucharistique avant le début de cette messe.

7. La fin de la messe connait enfin 3 changements, qui peuvent paraître anecdotiques mais qui témoignent d’un sens liturgique très étrange :

  • Le diacre ne doit plus chanter Ite, missa est mais à sa place Benedicamus Domino, sous le prétexte – rationalisant – qu’on ne doit pas quitter l’église en raison de la procession au reposoir. Jusqu’alors dans le rit romain, Benedicamus Domino remplaçait l’Ite, missa est aux messes de pénitence célébrées en violet (jamais pour une fête du Seigneur en blanc). L’une comme l’autre des deux formules constituent bien une formule de renvoi des fidèles (Benedicamus Domino renvoie les fidèles aussi à la fin des offices). Si la commission avait voulu suivre la logique qu’elle avançait, elle aurait dû supprimer toute formule, Ite, missa est aussi bien que Benedicamus Domino. Ceci dit, un sain rationalisme en liturgie consiste bien à terminer la messe par une formule qui la clôture, car la procession au reposoir ne fait pas partie de la messe et ne possède pas de formule de fin propre. Les formules usitées dans les différents rits latins ou orientaux pour renvoyer les fidèles sont nombreuses et bien différentes (aucun rit n’a du reste l’équivalent d’Ite, missa est, alors que d’autres formules se rapprochent plutôt de Benedicamus Domino), mais lorsque plusieurs offices sont chantés à la suite bout à bout, chacun continue d’avoir sa propre formule de clôture. Il n’y avait donc rien de choquant, bien au contraire, de continuer à marquer la fin de la messe comme à l’ordinaire.
    Là encore, la commission testait une nouveauté qu’elle entendait généraliser. Dans le code des rubriques ultérieur de 1960, la règle traditionnelle (on chante Benedicamus Domino aux messes de pénitence dépourvu de Gloria, à la place d’Ite, missa est) est modifiée ainsi : on doit dire désormais Ite, missa est à toutes les messes, même de pénitence, mais l’on doit dire Benedicamus Domino lorsque la messe est suivie d’une procession.
    Notons que dans l’ordo traditionnel édité cette année 2015 par la Commission Ecclesia Dei rétabli désormais la possibilité de revenir à l’usage antérieur à 1960, usage traditionnel et plus logique : Benedicamus Domino en Carême et jours de pénitence en violet au lieu d’Ite, missa est (car Benedicamus Domino EST aussi une formule de renvoi !).
  • Poursuivant selon la même logique, la commission supprime aussi la bénédiction des fidèles à la fin de la messe du Jeudi Saint. Comme la suppression de la première oraison du prêtre avant la communion, on introduit là encore une spécificité d’une messe des morts célébrée en noir dans la messe d’une fête du Seigneur célébrée en blanc. On ne voit pas très bien sur quels fondements les fidèles ne doivent plus être bénis le Jeudi Saint. S’ils ne le sont pas aux messes de Requiem, c’est pour bien signifier que la messe est appliquée au défunt et non aux vivants qui y assistent (c’est pour cette même raison qu’aux messes de Requiem on ne trace pas sur soi le signe de la croix ni qu’on se frappe la poitrine).
  • Enfin le dernier évangile est supprimé. Le prétexte avancé est là encore que la procession au reposoir suit. Pourtant, il semble évident qu’on posait là une première étape pour sa suppression à toutes les messes du rit romain, ce qui sera acté partiellement en 1960 et complètement en 1965.

Chrémeaux pour les saintes huiles lors de Sacres Royaux de Louis XIII à Charles X8. Dernier point et non des moindres : l’instauration d’une seconde messe le Jeudi Saint, la messe chrismale de l’évêque.

La commission s’est félicitée d’avoir réinstauré une pratique antique. Pour le coup, l’objectif premier de la réforme – rétablir la Semaine Sainte dans sa primitive forme – semble pour une fois avoir été suivi. Car depuis les Rameaux, toutes les réformes que nous avons examinées jusqu’alors se présentent comme des nouveautés non fondées historiquement. Examinons plus en détail cette messe chrismale réinstaurée, dont le titre qui lui est donné est :

FERIA QUINTA IN CENA DOMINI
DE MISSA CHRISMATIS IN QUA BENEDICITUR OLEUM CATECHUMENORUM ET INFIRMORUM, ET CONFICITUR SACRUM CHRISMA.

Il est vrai que le Sacramentaire gélasien (livre présentant la liturgie romaine dans son état du Vème siècle, du temps du pape Gélase et diffusé dans la Gaule mérovingienne tout en présentant des mélanges avec l’ancien rit gallican) donne les oraisons pour trois messes le Jeudi Saint :

  • une messe pour la réconciliation des pénitents, célébrée le matin après tierce,
  • une messe pour la consécration des saintes huiles, célébrée le midi après sexte,
  • une messe de la Cène du Seigneur, célébrée le soir après none.

La commission a travaillé en reprenant les textes de la messe chrismale du Sacramentarium Gelasianum Vetus, manuscrit vraisemblablement copié vers l’an 750 au monastère de Chelles près de Paris et l’un des témoins les plus purs du Sacramentaire gélasien. Elle a repris la première oraison de ce manuscrit en guise de collecte, la secrète, & la préface, mais n’en retient pas la seconde oraison (qui est de fait la vraie collecte ; la présence de deux oraisons au début de la messe indique qu’il y avait donc 2 lectures avant l’évangile : la première oraison était précédée d’un Flectamus genua, la seconde oraison était la véritable collecte – ce système se rencontre à plusieurs messes du Carême et des Quatre-Temps). N’est pas non plus retenu le très bel Hanc igitur propre dans le canon que donne ce manuscrit. La messe chrismale du  Sacramentarium Gelasianum Vetus étant dépourvue de postcommunion, la commission utilise l’oraison sur le peuple de la messe de la Cène du Seigneur de ce même manuscrit en guise de postcommunion, sans y ajouter d’oraison sur le peuple[1].

Par ailleurs, le rite de la consécration des saintes huiles est intégralement repris tel qu’il est dans le Pontifical Romain de 1595, lui-même héritier du Sacramentaire grégorien. Toutefois, dans la préface consécratoire du saint chrême, on a supprimé ensuite en 1962, lors de la réforme du Pontificale Romanum, le passage suivant qui est en fait la préface de la messe qu’on venait de reprendre du Sacramentaire gélasien, et qui de ce fait formait doublon :

Ut spiritualis lavacri Baptismo renovandis creaturam Chrismatis in Sacramentum perfectae salutis vitaeque confirmes; ut sanctificatione unctionis infusa, corruption primae nativitatis absorpta, sanctum uniuscujusque templum acceptabilis vitae innocentiae odore redolescat; ut secundum constitutionis tuae Sacramentum, regio, et sacerdotali, propheticoque honore perfusi, vestimento incorrupti muneris induantur.

Le Sacramentaire gélasien, comme tout sacramentaire ancien, ne donne que les oraisons du prêtre mais aucune indication ni sur les lectures ni sur les chants ; aussi la commission dû-t-elle composer ceux-ci (et demander à Solesmes de créer le nouveau plain-chant sur les textes retenus pour l’introït, le graduel, l’offertoire & la communion).

Deux critiques peuvent être apportées ici sur ce travail proprement d’invention :

  • La première des deux critiques a été rapportée à postériori par Mgr Bugnini lui-même : les textes choisis pour la nouvelle messe chrismale – c’est le cas de l’épître tirée de saint Jacques (V, 13-16), de l’évangile de Marc (VI, 7-13) et de l’antienne de communion (qui reprend Marc VI, 12-13) –  ont surtout mis l’accent sur l’huile des malades, huile bien moins digne que le saint chrême, huile que pouvait bénir un simple prêtre pendant des siècles. Rien n’évoque précisément dans les textes choisis le saint chrême, si ce n’est le nouvel introït, et encore assez indirectement. Pourtant les textes bibliques parlant de l’onction royale qui faisait un « christ », un « oint », un « messie » (ces termes sont équivalents) ne manquent pas !
  • Plus techniquement, puisque l’on voulait restaurer une messe tirée du Sacramentaire gélasien, il aurait été heureux de garder complètement le schéma dessiné par ce manuscrit et que l’on retrouve dans beaucoup de messes quadragésimales : introït – Kyrie – 1ère oraison avec Flectamus genua – prophétie – 1er graduel – [eventuellement Gloria, comme aux Quatre-Temps de Pentecôte ou aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte] – collecte – épître – 2nd graduel – évangile. Cette messe aurait dû aussi être célébrée après sexte, la commission décide qu’elle devra l’être le matin après tierce.

Enfin, les nouveautés instaurées à la messe de la Cène du Seigneur sont répétées dans la nouvelle messe chrismale :

  • On y chante le Gloria mais pas le Credo, ce qui est tout de même étrange pour une messe pontificale célébrée en blanc réclamant une trentaine de ministres parés.
  • Le baiser de paix y est aussi supprimé, avec comme corollaire la même suppression de la première oraison secrète du prêtre avant la communion : Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis « Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis ». Pourtant, cette fois, inexplicablement et sans logique d’ensemble, le dona nobis pacem du 3ème Agnus Dei n’est pas remplacé par miserere nobis.

Autres points à signaler :

  • De façon étrange, la préface de cette messe, reprise du Sacramentaire gélasien, doit être chantée sur le ton férial (dans une messe qu’on veut entourer par ailleurs de tous les aspects de la solennité liturgique).
  • On décide que le pontife seul communie à cette messe, alors que le Sacramentaire gélasien y indiquait qu’on y faisait une communion générale et qu’on y procédait à la réserve eucharistique dans le calice pour la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint.
  • Plus cocasse, deux rubriques proprement inutiles sont insérées qui ne peuvent être comprises que par les évêques qui ont en permanence le Sacramentaire gélasien sur leur table de chevet ! (et ils ne doivent pas être bien nombreux…) 🙂
    • Et dicitur haec tantum oratio est inséré après la collecte (qui semble mettre en garde contre la tentation de dire la seconde oraison du Sacramentarium Gelasianum Vetus).
    • Dans le canon, on indique : Communicantes, et quae sequuntur usque ad consecrationem, dicuntur ut in canone missae, nihil addendo vel immutando (pour décourager ceux qui voudraient user de l’Hanc igitur de la messe gélasienne ?) Pourtant, aucune incertitude n’avait lieu d’être ici puisque le Missel romain ne contient pas de Communicantes ou d’Hanc igitur propres au Jeudi Saint.

Finissons cette présentation de la nouvelle messe des saintes huiles en nous interrogeant sur l’opportunité qu’il y avait de recréer une messe chrismale différente de la messe de la Cène. A supposer que le Sacramentaire gélasien donne un état plus ancien de la liturgie romaine (certains textes, en particulier les préfaces, présentent plutôt des traits gallicans), le Sacrementaire grégorien avait bien réduit les trois messes du Jeudi Saint à une seule, ce dont témoignent aussi tous les Ordines Romani qui indiquent que cette messe était célébrée à Rome par le Pape vers 1 heure de l’après-midi. Pourquoi cette réduction ? Une hypothèse pourrait être que saint Grégoire a voulu reproduire ce qu’il avait vu à Constantinople lorsqu’il y était diacre apocrisiaire : dans le rit byzantin comme dans les autres rits orientaux, le saint Chrême est consacré à l’unique messe de la Cène le jeudi Saint. Une autre explication plus réaliste consiste à envisager la réelle difficulté pratique qu’il y a à organiser trois messes pontificales dans une même journée, sans compter la célébration des Ténèbres et des autres heures de l’office divin, le dépouillement des autels et la cérémonie du Mandatum. Il était plus raisonnable de ne garder qu’une messe, celle de la Cène, qui, lorsqu’elle était pontificale, comportait la consécration du saint chrême et la bénédiction des saintes huiles et de faire la cérémonie de la réconciliation des pénitents le matin en dehors d’une messe.

Du reste qu’observe-t-on hélas universellement de nos jours ? que, pour des raisons pratiques, la messe chrismale est anticipée quasiment partout à un autre jour que le Jeudi Saint et se trouve dès lors déconnectée de la célébration du Mystère pascal. C’est une grande perte pour le sens liturgique traditionnel : tous les rits ont toujours consacré le saint chrême le Jeudi Saint, cet usage universel est sans doute très ancien et remonte sinon aux Apôtres, du moins à l’âge post-apostolique. Il y avait un intérêt symbolique fort à réunir le même jour la réconciliation des pénitents (le pardon des péchés), la bénédiction de l’huile qui fait de tout chrétien un christ, un oint, et la célébration du Sacrement de l’Eucharistie, mystère de notre salut.


IInde partie : 
la procession au reposoir & le dépouillement des autels

Synopsis de ces cérémonies dans les livres liturgiques tridentins

Procession du Très-Saint Sacrement au tombeau, après la messe du Jeudi Saint - gravure de PicardAvant les réformes de 1955, après la messe de la Cène, le Très-Saint Sacrement est porté en procession jusqu’à un autel de l’église décoré de fleurs, de tentures et orné de nombreux cierges, où il est déposé dans une urne spéciale (parfois appelée tombeau) ou à défaut un tabernacle. Beaucoup d’églises possédaient une telle urne, propre à cet usage.

Voici les détails de cette procession : après la messe, le célébrant dépose sa chasuble pour prendre la chape blanche. Il impose l’encens dans deux encensoirs et encense avec l’un des deux le Saint Sacrement qui est resté sur l’autel dans le calice recouvert de la patène et du voile blanc. Il reçoit le voile huméral tandis que le diacre va chercher le calice contenant la grande hostie sur l’autel et le remet au célébrant. Le clergé prend des torches et forme alors une procession semblable à celle de la Fête-Dieu, tandis que le chœur chante l’hymne Pange lingua. Pendant la procession deux acolytes alternent pour encenser en permanence le Saint Sacrement sous le dais, tenu par le célébrant sous le voile huméral, comme à la Fête-Dieu.[2] Arrivé au reposoir, le Saint Sacrement est encensé puis placé dans l’urne, tandis que le chœur chante les deux dernières strophes de l’hymne : Tantum ergo et Genitori Genitoque. Puis le clergé retournait au chœur pour y dire vêpres.

Le reposoir du Jeudi saint chez les pères du Très-St-Sacrement de Montréal en 1947.

Le reposoir du Jeudi saint chez les pères du Très-St-Sacrement de Montréal en 1947.

Après vêpres, on procédait au dépouillement des autels. Le célébrant en étole violette entonne l’antienne Diviserunt sibi, qui est poursuivie par le chœur, lequel psalmodie ensuite le psaume XXI, le psaume prophétisant la Passion du Christ et dont le 19ème verset (Ils ont partagé entre eux mes habits, et ils ont jeté le sort sur mon vêtement) donne le sens symbolique de cette cérémonie. L’autel chrétien a toujours symbolisé le Christ, le dépouillement des autels représente donc la façon dont Notre Seigneur fut ignominieusement dépouillé et maltraité lors de sa Passion.[3]

Lors du dépouillement, on ôtait les nappes, tapis, tentures, ornements divers, reliquaires, canons des autels, mais ni la croix – qui restait voilée jusqu’à son dévoilement le lendemain, ni les chandeliers.

Synopsis de ces cérémonies dans la réforme de 1955

La commission n’a pas modifié les cérémonies antérieures sauf sur deux points :

  • Le chant des vêpres est supprimé (ce point a été développé précédemment dans notre article sur les autres offices divins pendant le Triduum).
  • Il semblerait qu’on doive aussi désormais retirer la croix d’autel et les chandeliers. Rien n’est spécifié lors du dépouillement des autels, cependant les nouvelles rubriques du Vendredi Saint précise qu’on commence la cérémonie du lendemain devant un autel sans croix ni chandelier (à moins qu’il faille les transporter en privée pendant la nuit !).
    Comme le note Don Stefano Carusi : « C’est sans doute sur la base d’un certain archéologisme liturgique qu’on a voulu ainsi préparer les esprits au spectacle, dénué de sens théologique, d’une table nue au centre du chœur ».

IIIème partie : le Mandatum, ou Lavement des pieds

Synopsis du Mandatum dans les livres liturgiques tridentins

Lavement des pieds par l'évêque - Mandatum - Cérémonial des évêquesAvant les réformes de 1955, le Lavement des pieds, communément appelé Mandatum ou en vieux français Mandé[4], du premier mot de la première antienne qui s’y chante (Mandatum novum do vobis – Je vous donne un commandement nouveau) a lieu au cours d’une cérémonie à part, après le dépouillement des autels, et d’ordinaire après un temps de repos[5].

En principe, la cérémonie du Mandatum ne se déroule pas dans le chœur ni devant l’autel majeur, mais dans une salle capitulaire, une sacristie ou une salle annexe de l’église. Le décret In una Urbis du 22 mars 1817 précise qu’on ne pourrait faire cette cérémonie dans l’église que si celle-ci était très vaste et pouvait offrir un endroit approprié qui fut hors de la vue de la chapelle du reposoir. Le célébrant est en chape violette mais ses ministres ont repris les ornements blancs comme à la messe, car le diacre va commencer par chanter l’évangile Ante diem festum Paschæ (Jean XIII, 1-15) de la messe de la Cène, avec toutes les cérémonies ordinaires, l’évangéliaire étant tenu par le sous-diacre. Puis le célébrant dépose sa chape, se ceint d’un linge comme fit Notre Seigneur la veille de sa Passion et lave les pieds de cette façon : le célébrant se met à genoux devant celui dont il va laver le pied, comme fit le Christ, le sous-diacre tient le pied droit que le célébrant lave puis embrasse, ensuite le diacre essuie le pied avec une serviette. Notons que seul le célébrant – qui figure le Christ – se met à genoux devant celui dont il lave les pieds – qui représente un apôtre. Pendant toute la durée du lavement des pieds, le chœur chante 9 magnifiques antiennes. Après quoi le célébrant reprend la chape pour le Pater noster qui est dit tout bas et après 4 versets, une oraison termine la cérémonie. On dit peu après les complies au chœur.[6]

Saint Louis lavant les pieds des pauvresLe nombre ni la qualité de ceux dont on lave le pied n’est pas précisé par les rubriques du Missel Romain. Très curieusement, on lavait ordinairement les pieds de 13 individus et non de 12, à la suite d’un miracle arrivé au pape saint Grégoire le Grand qui avait lavé les pieds d’un treizième pauvre qui s’était révélé être un ange, mais on note des endroits où on lava jusqu’aux pieds de 100 pauvres.  A Notre-Dame de Paris, Eudes de Sully (évêque de Paris de 1197 à 1208) avait institué qu’on laverait les pieds de 50 pauvres le Jeudi Saint. Cette cérémonie n’était pas proprement ecclésiastique, car en ce jour les supérieurs lavaient les pieds aux inférieurs, en particulier les rois et les princes. Ainsi, à la cour de France, le Roi, la Reine et le Dauphin lavaient chacun les pieds de 13 pauvres chaque Jeudi Saint, Louis XIV avait commencé à pratiquer cette cérémonie à l’âge de 4 ans et le fit jusqu’à sa mort.

Synopsis du Mandatum dans la réforme de 1955

La principale innovation est le déplacement de la cérémonie du Mandatum à l’intérieur de la messe de la Cène, après l’évangile et avant l’offertoire. Une brève homélie doit aussi avoir lieu entre l’évangile et le Mandatum.

Il est assez piquant de constater que les réformateurs, si à cheval sur la réalité des horaires des offices (la veritas horarum) et partisans d’un déroulement chronologique strict des offices de la Semaine Sainte, ne se sont pas aperçus qu’en déplaçant le lavement des pieds à l’intérieur de la Cène, ils inversaient de fait l’ordre des évènements tels que décrits par les évangiles :  Notre-Seigneur a lavé les pieds des Apôtres après la Cène – « et cena facta » (Jean XIII, 2).

A noter que ce déplacement du Mandatum à l’intérieur de la messe n’est pas devenu strictement obligatoire même si très vivement conseillé (une église pourrait donc vouloir continuer de le faire de la façon traditionnelle, les nouvelles rubriques indiquent qu’il faut alors reprendre l’évangile de la messe, comme dans le Missel de saint Pie V).

Le célébrant doit laver les pieds de 12 hommes (et non plus 13), qui sont introduits par le diacre et le sous-diacre au milieu de l’espace sacré du chœur où se déroule désormais la cérémonie. Il n’est plus précisé que le célébrant baise chacun des pieds qu’il lave. La cérémonie est désormais sérieusement plus compliquée car, en plus du célébrant, du diacre et du sous-diacre, les rubriques nécessitent désormais la présence du 1er et du 2nd acolyte, du cérémoniaire mais aussi la présence d’un, voire de deux autres clercs assistants, soit 8 personnes pour laver un pied ![7]

Les réformateurs n’ont pas vu le symbolisme fort de l’agenouillement du seul célébrant – figurant le Christ – devant celui à qui il doit laver les pieds : désormais les 8 clercs doivent s’agenouiller simultanément devant l’individu dont on lave le pied !

Ce qui aurait paru incongru à nos pères – introduire des laïcs dans le chœur d’une église et les voir se déchausser -, ne l’est plus. Comme le note Don Stefano Carusi, il y a là une perte certaine du sens du sacré :

Or pour un motif tout à fait inconnu, les réformateurs choisissent arbitrairement de placer le lavement des pieds au milieu de la Messe, ce qui a pour conséquence que des laïcs accèdent au chœur, où ils doivent ôter chaussures et chaussettes. C’est là une volonté claire de repenser la sacralité de l’espace presbytéral et de remettre en cause son interdiction aux laïcs durant les offices. Le lavement des pieds est donc déplacé au moment de l’Offertoire, en abusant de la pratique de couper en morceaux la célébration de la Messe en y insérant d’autres rites, pratique qui se fonde sur la très discutable division entre liturgie de la parole et liturgie eucharistique.

Les 9 antiennes du Missel de saint Pie V dont le chant accompagne le lavement des pieds sont maintenues, sauf la 8ème qui est supprimée. Une nouvelle rubrique précise que la 9ème antienne (Ubi caritas et amor), pourtant la moins ancienne pièce de cette série, ne devra jamais être omise (il y avait eut dans les années 1950 un certain engouement pour cette pièce, qui entrait alors dans l’air du temps).

Enfin, à l’instar de l’oraison nouvelle qui conclut la nouvelle procession des Rameaux, l’oraison conclusive du Mandatum doit désormais se dire face aux fidèles. Il s’agissait là encore, comme aux Rameaux, d’introduire l’idée d’une célébration face au peuple.

Conclusion partielle

Comme nous l’avons observé dans les précédents articles de cette série, tout cela laisse une impression de réforme plutôt brouillonne, des modifications faites sans harmonie avec le reste du rit romain, où déjà se dessinent des projets mis en œuvre ultérieurement, parmi lesquels la concélébration et la célébration face au peuple.

Toutefois, pour la première fois, nous avons pu observer une réelle tentative de retourner à des formes antiques, avec la reprise des éléments euchologiques du Sacramentaire gélasien pour la recréation d’une messe chrismale propre. L’opportunité du rétablissement de celle-ci (vraisemblablement supprimée par saint Grégoire le Grand lui-même, ce qui n’est pas rien !) ne résiste pas à l’examen de la pratique qui s’en est suivi jusqu’à nos jours, où l’on a fini par devoir déconnecter la messe chrismale du Triduum pascal pour des raisons de commodité.

*
Voici pour finir les passages de la conférence de Mgr Gromier touchant à la réforme du Jeudi saint, dans le style croustillant qui était le sien. Au delà du style, la portée de l’argumentation fait toujours mouche, il est vrai que le vieux cérémoniaire papal avait du métier…

« Pour ne rien oublier, on nous apprend qu’est solennel même le reposoir du jeudi saint ; ce que n’a jamais dit le Missel, mieux rédigé que certaines rubriques. (…)

Bon gré ou mal gré, la communion du clergé, souhaitée à la messe du jeudi saint, sera toujours en lutte avec les permission données de célébrer la messe privée. (…)

La Missa Chrismatis, messe pontificale célébrée avec 26 parés rappelant la concélébration, célébrée sans aucun rapport avec le jeûne, dans laquelle il n’est pas permis de donner la communion, forme un curieux problème difficile à résoudre. Sa préface propre sur le ton férial, se range parmi d’autres curiosités.

Dans le rite romain l’emploie de l’étole est limité par des règles ; personne ne peut la porter sans motif ; elle se met au moment voulu, ni avant ni après ; elle est un vêtement sacré, n’a aucun rapport avec le vêtement choral, soit pour les individus, soit pour un corps du clergé. Les prêtres n’ont pas plus le droit de porter l’étole pendant une messe, où ils communieront, que pendant une messe d’ordination, où ils imposeront les mains. En disant l’inverse les pastoraux abusent de leur latitude imméritée.

A la messe du jeudi saint le célébrant commence solennellement le Gloria in excelsis ; comment ferait-il pour le commencer autrement ? Ici nous trouvons une transposition, sinon de grande importance, du moins de haute signification pastorale. Jusqu’à présent après le chant de la passion du vendredi saint, la liturgie donnait place à un sermon sur la Passion ; on s’apitoyait sur le Christ mort en croix, avant d’adorer l’un et l’autre. Maintenant il n’est plus question de cela, on n’en parle plus. En revanche après l’évangile du jeudi saint une homélie est fort conseillée pour qu’on s’émerveille du Christ lavant les pieds.

Des documents anciens il ressort que la messe ne fut jamais ni le lieu ni le temps du Mandatum. Celui-ci en était séparé, était généralement suivi d’une réfection du clergé. Le roi ou empereur participait au Mandatum, non pas à la messe. Le Ceremoniale Episcoporum situe le Mandatum dans un local convenable, ou dans la salle capitulaire, ou dans l’église mais pas dans le chœur. Le missel ne spécifie aucun lieu, ne suppose ni chœur ni autel. Du moment que la réconciliation des pénitents se faisait dans la nef, le bon sens ne pouvait admettre dans le chœur des hommes du laïcat. Les pastoraux veulent le Mandatum dans la messe, ne font que le tolérer en dehors ; ils s’aperçoivent à peine qu’on peut laver les pieds à des clercs, véritables ou tenus pour tels.

Une remarque s’impose sur la distribution des rôles. Le diacre et le sous-diacre sont chargés d’introduire les douze hommes choisis (non plus treize) dans le chœur, puis de les reconduire à leur place d’auparavant. Ce service est celui d’un bedeau ou d’un sacristain ; mais il exprime bien la mentalité pastorale imprégnée de démagogie peu avantageuse au clergé. Il fut un temps où chaque candidat au pédiluve était porté, à force de bras, par des hommes idoines, devant le pape assis pour laver les pieds. Les pastoraux, n’osant pas pousser à ce point la « charité fraternelle », se contentent d’employer le diacre et le sous-diacre à introduire les candidats, puis à les reconduire dehors. Certains regretteront l’antique usage signalé, car non seulement le sport mais aussi l’activité sociale et pastorale du clergé en aurait profité.

Nous rencontrons un gros obstacle sans dissimulation possible. Par décret du 4 décembre 1952 la Sacré Congrégation des Rites censurait l’incongruité du fait que l’évêque se chausse et se déchausse, prend et quitte chausse et sandales dans l’église ; par suite elle prohibait un tel emploi des chaussures liturgiques, lequel devait toujours se faire hors de l’église, malgré les règles jusqu’alors en vigueur. Ce décret est excessivement discutable, car il se base sur l’inexactitude, en attribuant au Ceremoniale Episcoparum des choses qu’il n’a jamais dites. Ne le discutons pas, et limitons nous à sa prohibition. L’évêque, hors de la messe, reçoit chausse et sandales sur jambes et pieds non dénudés, puisque couverts des bas. Ces chaussures sont des vêtements sacrés, autant qu’une mitre et une paire de gants, bénits, reçus simultanément avec l’épiscopat, accompagnés d’une prière, mis en œuvre avec toute la bienséance possible ; la pratique existant depuis des siècles. Au contraire 12 hommes dans le chœur, pendant la messe, se déchaussent, mettent à nu leur pied droit, et se rechaussent avant de se retirer ; la pratique étant d’invention moderne. En résumé douze pieds nus sont moins incongrus que les deux de l’évêque chaussés, sans compter les autres différences.

Le souci d’éliminer le mot pax de la messe du jeudi saint, parce que le baiser de la paix ne se donne pas, s’étend à une oraison, au Confiteor, etc…, au baiser de la main de l’évêque, a l’Ite missa est, à la bénédiction et au dernier évangile. Mais on ne sait pas si ils tolèrent les autres baisers, de main et d’objet ; car ils pourraient les proscrire aussi machinalement. La science des pastoraux en est encore au point de prendre le baiser de la main pour le baiser de l’anneau.

L’épargne d’un Confiteor à la communion du jeudi saint, c’est à dire un échange qui prend le Confiteor inaperçu dit privatim par le célébrant au début de la messe, pour qu’il tienne lieu du Confiteor collectif, chanté par le diacre avant la communion, est peut-on dire, tirée par les cheveux. La subtilité du troc ne suffit pas à masquer l’énorme dissemblance de deux emplois du Confiteor. Trop de finesse peut nuire.

Le départ et l’arrivée de la procession au reposoir donnent une preuve patente de la dextérité cérémoniale des pastoraux. Au départ le célébrant prend le ciboire avec l’aide du diacre, et maladroitement ; à l’arrivée il le dépose avec ou sans l’aide du diacre, et mal également. Les réformes exigent de ceux qui les font une formation que beaucoup n’ont pas. Depuis le Dimanche des Rameaux, nous sommes sans nouvelles tant de la croix de procession que celle de l’autel. Furent-elles découvertes ou voilées, et de quelle couleur ? Personne n’en sait rien. »

*
Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

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Notes

Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. Cette oraison était déjà présente dans le Sacramentaire léonien comme postcommunion de la IIIème messe de la Nativité de saint Jean-Baptiste le 24 juin.
  2. Certaines des premières éditions du Missel Romain de saint Pie V comportaient une rubrique indiquant qu’on sonnait les cloches pendant cette procession.
  3. En France, non seulement on dépouillait les autels mais on les lavait ensuite avec un mélange d’eau et de vin, en chantant l’antienne du saint patron auquel il était dédié. Les fidèles venaient ensuite baiser les pierres d’autels et les reliques des saints qui y sont enchâssées.
  4. D’où provient aussi l’anglais Maundy Thursday pour désigner le Jeudi Saint.
  5. Comme le rappelait la rubrique du Missel de saint Pie V, on appelait les fidèles au moyen de la simandre (planche de bois frappée par un maillet), l’usage des cloches n’étant plus possible.
  6. En France, l’usage était que le peuple restât dans l’église. Des diacres distribuaient du pain et du vin pendant qu’on lisait le dernier discours de Notre Seigneur à ses disciples dans l’évangile de saint Jean.
  7. Voici la description de cette cérémonie bien compliquée par les nouvelles rubriques :

    Pendant ce temps, les acolytes se rendent près de la table : le premier prend l’aiguière avec l’eau, le second le plateau. Un clerc vient prendre le plateau avec les serviettes et, s’il y a lieu, un second clerc portera les aumônes. Ils viennent se ranger au bas des degrés laissant la place pour le célébrant et les ministres sacrés.

    Le célébrant et ses ministres viennent devant l’autel et tous font la génuflexion. Puis les deux acolytes se dirigent vers le premier élu, c’est-à-dire celui qui est le plus près de l’autel, du côté de l’épître. Le célébrant et ses ministres marchent à leur suite et enfin les autres clercs. Ils s’agenouillent tous : le sous-diacre soulève légèrement le pied droit du premier homme ; le premier acolyte verse de l’eau, le deuxièmesoutenant le plateau, tandis que le prêtre lave le pied puis l’essuie avec la serviette que le diacre lui a donnée. Le célébrant rend la serviette au cérémoniaire, reçoit l’aumône des mains du diacre et la remet au pauvre. (Le baisement du pied n’est plus prescrit.) Tous se relèvent et vont s’agenouiller devant le suivant, tandis que le premier se rechausse.

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum

Articles précédents :

On continuité avec notre précédent article sur les modifications opérées dans l’office des Ténèbres, nous poursuivons notre série d’articles sur les réformes de la Semaine Sainte décidées en 1955 avec le traitement réservé aux autres heures de l’office divin pendant le Triduum pascal et les premières vêpres de Pâques. Cet aspect pourra sembler secondaire de nos jours puisqu’il semble n’intéresser qu’assez peu le commun des fidèles. Pourtant, on constatera là encore, au travers des mutations opérées à ces petits offices, la création d’anomalies liturgiques surprenantes.

L'office de la Semaine Sainte selon le Missel & Bréviaire Romain - Paris, Clopejau 1659

Synopsis des offices divins dans le bréviaire de saint Pie V & dans celui de saint Pie X

L’office divin du Triduum pascal avait préservé un caractère antique marqué. Si l’office de nuit (les Ténèbres, composé de trois nocturnes joints à l’office du matin) était célébré avec un certain faste, les autres heures de l’office divin par contraste revêtaient une forme d’extrême simplicité :

  • aux petites heures (prime, tierce, sexte, none, complies) les psaumes habituels y étaient simplement psalmodiés sans antiennes, recto tono.

Début de l'office de prime durant le Triduum pascal - L'office de la Semaine Sainte selon le Missel & Bréviaire Romain - Paris, Clopejau 1659

  • à vêpres, les cinq psaumes étaient chantés avec antiennes, le Magnificat recevait une antienne propre tirée de l’évangile du jour. Toutefois l’usage s’était établi de réciter aussi recto tono les offices de vêpres au soir du Jeudi saint & du Vendredi saint.
  • comme aux Ténèbres, ces offices sont extrèmement dépouillés : mis à part les psaumes, ils ne comportent plus les autres éléments que l’on rencontre pendant l’année : versets d’ouverture, Gloria Patri, capitules, hymnes, répons, versicules, preces, leçons brèves, lecture du Martyrologe (à prime).
  • on terminait chacun de ces offices à genoux exactement comme aux Ténèbres :
    • Christus factus est (récité mais non chanté),
    • Pater noster en secret,
    • psaume 50 Miserere mei Deus psalmodié recto tono,
    • et l’oraison Respice, quæsumus Domine, (dont la conclusion était dite en secret par l’officiant).

Fin des offices durant le Triduum pascal - L'office de la Semaine Sainte selon le Missel & Bréviaire Romain - Paris, Clopejau 1659

Comme nous l’avons déjà noté pour les Ténèbres, l’oraison Respice est la seule dite à tous les offices du Triduum, depuis vêpres du Mercredi Saint jusqu’à none du Samedi Saint. Cette oraison contribue à l’unité & à l’identité liturgique forte de ces trois jours, c’est en quelque sorte un leitmotiv de tout le Triduum pascal. En voici son texte & sa traduction :

Réspice, quæsumus Dómine, super hanc famíliam tuam, pro qua Dóminus noster Jesus Christus non dubitávit mánibus tradi nocéntium, et crucis subíre torméntum.
Nous vous prions, Seigneur, de regarder en pitié votre famille, pour laquelle notre Seigneur Jésus-Christ n’a point refusé de se livrer entre les mains des méchants, & de souffrir le supplice de la croix.

Ce contraste entre l’office de nuit chanté avec faste et les autres heures simplement récitées pourrait préserver une structuration tout à fait antique : la prière de nuit était universellement célébrée dans les toutes premières communautés chrétiennes, l’heure de vêpres ne commença ensuite à être célébrée dans les offices des cathédrales qu’à partir de la paix constantinienne au IVème, tandis que les petites heures (tierce, sexte, none dans un premier temps, puis prime & complies) s’ajoutèrent ensuite, d’abord comme prières pour des groupes de pieux fidèles puis au sein des premières communautés monastiques. Encore aujourd’hui dans le rit éthiopien, par exemple, seul l’office nocturne est célébré et chanté en paroisse tous les jours, les autres heures, même les vêpres, ne sont que récitées.

Dans la liturgie traditionnelle, le Triduum pascal se terminait à l’office de none du Samedi saint, après lequel on commençait la célébration de la vigile pascale (comme du reste les autres messes de vigiles durant l’année qui se célèbrent après none et avant vêpres, en particulier celles du samedi des Quatre-Temps).

Cette vigile pascale pouvait durer plusieurs longues heures dans l’antiquité, car on y célébrait non seulement les baptêmes des catéchumènes, mais on y procédait également aux ordinations dans les sept ordres ecclésiastiques (y compris le sacre des évêques).

Les premières vêpres de Pâques étaient comme enchâssées dans la vigile pascale : on les célébrait après la communion et avant l’Ite missa est.

En raison de la durée de la vigile pascale, ces vêpres pascales étaient les plus brèves qui soient : elles consistaient dans le chant du psaume 116 Laudate Dominum omnes gentes, le plus court du psautier (2 versets seulement, 4 avec le Gloria Patri), chanté avec antienne (un triple alleluia) et le Magnificat chanté avec une superbe antienne tirée du texte de l’évangile de la messe de la vigile : Vespere autem Sabbati, tandis que le célébrant & ses ministres encensent l’autel[1]. Il est à noter que cette antienne se retrouve universellement dans tous les antiphonaires manuscrits du rit romain à cette place, même les plus anciens (comme dans l’Antiphonaire de Compiègne, du IXème siècle, le plus ancien manuscrit complet de l’antiphonaire grégorien). En raison de son importance, elle est très souvent ornée de miniatures dans les manuscrits médiévaux :

Premières vêpres des Pâques dans l'antiphonaire de Kosterneubourg 1013 datant du XIIème siècle - Antiennes Alleluia pour le psaume 116 et Vespere autem Sabbati pour le Magnificat.

Premières vêpres des Pâques dans l’antiphonaire de Kosterneubourg 1013 datant du XIIème siècle.
Antiennes Alleluia pour le psaume 116 et Vespere autem Sabbati pour le Magnificat.

Antienne Vespere autem Sabbati dans l'antiphonaire de Saint-Gall 388 du XIIème siècle.

Antienne Vespere autem Sabbati dans l’antiphonaire de Saint-Gall 388 du XIIème siècle.

La postcommunion de la messe tient aussi lieu d’oraison de vêpres et on terminait ensuite la messe comme à l’ordinaire.

Même si la cérémonie de la vigile pascale pouvait être très longue, elle ne supprimait donc pas les premières vêpres de Pâques.

L’enchâssement de cet office des premières vêpres de Pâques à la fin de la communion de la vigile pascale était le seul reliquat dans le missel de saint Pie V d’une pratique beaucoup plus fréquente autrefois qui consistait à chanter un office après la communion et de conclure la messe ensuite. Ainsi, dans l’ancien usage de Paris, on chantait de même les laudes de Noël après la communion de la messe de Minuit, les vêpres du Jeudi Saint après la communion de la messe de la Cène et les vêpres du Vendredi Saint après la communion de la messe des Présanctifiés. On note aussi que souvent, dans beaucoup de bréviaires médiévaux, l’oraison des premières vêpres d’une fête correspond à la postcommunion de la messe de sa vigile.[2]

La profonde réforme du bréviaire romain opérée sous Pie X ne toucha pas radicalement à la structure des heures du Triduum Pascal. Les seules simplifications consistent en la suppression du second psaume de prime du Jeudi Saint (Psaume 22 – Dominus regit me, psaume eucharistique) et du Vendredi Saint (Psaume 21 – Deus, Deus meus, respice in me, psaume de la Passion par excellence). L’office des Complies voit aussi la suppression des versets 1 à 6 du psaume 30[3].

Synopsis de ces offices dans la réforme de 1955

Comme aux Ténèbres, la réforme de 1955 s’attacha à supprimer le psaume 50 Miserere qui se récitait recto tono à la fin de toutes les heures du Triduum pascal.

Les réformateurs décident aussi que les vêpres du Jeudi Saint et du Vendredi Saint ne doivent plus être célébrées au chœur. On estime désormais que la messe de la Cène et la nouvelle action liturgique du Vendredi Saint tiennent lieu de vêpres (!). Leur récitation privée reste possible mais devient facultative si le clerc a assisté aux deux cérémonies susdites. Comme on le verra plus en détail pour le jour de Pâques, les réformateurs créent donc des jours liturgiques qui ne sont pas pourvus de l’intégralité des offices divins, chose assez inouïe dans l’histoire de la liturgie de l’Eglise. Or nous l’avions vu, l’extrême longueur de la vigile pascale antique ne dispensait pas de la célébration des vêpres, même si celles-ci étaient plus courtes qu’à l’ordinaire.

Justement, ces premières vêpres de Pâques sont supprimées de la vigile pascale, où elles sont désormais remplacées par des laudes de Pâques, comme on le verra à l’article sur la vigile pascale. Les réformateurs composent des vêpres du samedi saint en utilisant les psaumes des anciennes vêpres du Jeudi Saint et du Vendredi Saint, revêtues de nouvelles antiennes qui ne chantent pas la résurrection mais restent dans la tonalité du Samedi Saint (quand elles ne sont pas de simples antiennes fériales qui pourraient convenir à n’importe quel jour de l’année).

Très bizarrement, Pâques devient de ce fait la seule fête double de l’année qui est désormais dépourvues de premières vêpres. Il s’agit là d’une profonde perte du sens chrétien du jour liturgique, lequel commence toujours la veille au soir par les vêpres (principe du nycthémère énoncé dès la première page de la Genèse : « Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour »).

Au passage, la fameuse antienne de Magnificat – Vespere autem Sabbati – tirée de l’évangile selon saint Matthieu, antienne qui a inspiré au cours des âges tant de compositeurs et qui a signé l’allégresse pascale pour des générations de chrétiens qui rendaient grâce à Dieu de la résurrection par le chant du Magnificat, disparaît complètement de l’office.

Citons sur cette question la fameuse conférence de Mgr Gromier sur les réformes de 1955 :

Que les vêpres du jeudi et du vendredi saint soient omises, supprimées, voilà qui atteint le comble de l’arbitraire, surtout quand on allègue ce motif : la messe tient lieu de vêpres, car elle est le principal. Or, entre messe et vêpres, il n’y a aucune rivalité ; les vêpres ont la même principalité que les autres fonctions liturgiques. Suivant les temps et les lieux, les vêpres ont été écourtées après la messe du samedi ; elles le furent aussi après la messe du jeudi et du vendredi ; jamais on ne pensa à les abolir. L’horaire rétabli par les pastoraux s’accorde en plein avec le fait historique, c’est à dire jeûne jusqu’aux vêpres, qui sont précédées de la messe et de la communion. (…) Quelle raison peut interdire les vêpres du jeudi et du vendredi, après la messe qui n’est pas nocturne par définition ? Le samedi saint sans complies est inexplicable ; le jeudi et vendredi saints, avec complies mais sans vêpres, défient le raisonnement ; car on a beau se coucher tard, le coucher n’en a pas moins lieu et exige sa prière.

Surtout, la réforme s’attacha à rompre l’unité liturgique organique des trois jours du Mystère pascal, marquée par la répétition de l’antique oraison du Triduum Respice, quæsumus, Domine :

  • A Complies, c’est désormais l’oraison quotidienne de tout le reste de l’année (Visita, quæsumus) qui est employée à la place de Respice, quæsumus, Domine ; bizarrement, l’oraison de prime, qui est aussi la même tout le restant de l’année (Domine Deus omnipotens) demeure quant à elle toujours remplacée par l’oraison du Triduum Respice Domine.
  • Pour tous les offices du Samedi Saint, une nouvelle oraison a été composée (Concede, quæsumus, omnipotens Deus), qui se substitue partout à Respice, quæsumus, Domine. Elle ne présente pas d’intérêt flagrant.

Ce point était souligné par Mgr Gromier :

L’Eglise pleure et gémit pendant les trois jours que le Seigneur resta au tombeau ; pendant ces trois jours de funérailles du Christ mort, toutes les heures de l’office se terminent par l’oraison Respice quaesumus, qui est justement l’oraison super populum à la messe du mercredi saint. Les pastoraux rompent cette continuité et unité par un remplacement ; à la fin des heures du samedi ils mettent une oraison qui leur donne l’aspect d’une banale vigile, qui jure avec le reste, surtout avec l’antienne Christus factus est. Si la pastorale était logique, elle verrait que son oraison, n’étant plus dans le ton des trois jours, n’a plus de motifs d’être dite à genoux et avec conclusion silencieuse. Sa manière de terminer les vêpres n’est pas moins étrange.

Cette volonté systématique de briser ce qui faisait l’unité de ces trois jours si particuliers de l’année liturgique a de quoi surprendre, alors même que l’ouvrage de Louis Bouyer sur le Mystère Pascal, qui avait connu sa première édition en 1945, avait eut un retentissement certain sur les acteurs du mouvement liturgique.

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Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

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Notes

Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. A noter que l’encensement de l’autel ne se fait pas ni au Benedictus des laudes, ni au Magnificat des vêpres pendant le Triduum pascal.
  2. Nous parlerons plus en détail dans un huitième article de l’office divin de Pâques.
  3. Ces 6 versets du psaume 30 se disaient autrefois tous les jours de l’année à complies entre le psaume 4 et le psaume 90 en raison du texte du 6ème verset : In manus tuas comméndo spíritum meum.

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 3ème partie – L’office des Ténèbres

Articles précédents :

Office des Ténèbres - gravure de Picard

Synopsis de la cérémonie dans le bréviaire de saint Pie V & dans celui de saint Pie X

On donne le nom d’Office des Ténèbres à l’office nocturne des trois derniers jours de la Semaine Sainte.

Dès les temps apostoliques, on voit les premiers chrétiens passer certaines nuits en prière, en particulier celles entre le samedi & le dimanche, & celles des fêtes. Dans le rit romain, depuis les temps antiques, cette longue prière de veille nocturne (pannychis) s’est organisée en 2 parties principales qui pouvaient être réunies ou disjointes, l’office de la nuit proprement dit (les nocturnes) et l’office du matin, lequel se chantait très tôt, au point du jour, lorsque la nuit cédait aux premières lueurs du soleil.

Le terme de matines ne désignait initialement que l’office du matin, mais l’usage de chanter celui-ci à la suite des nocturnes a fini par désigner l’ensemble de la vigile de toute la nuit, tandis qu’on s’est mis à désigner l’office du matin par le nom d’une de ses parties : les laudes.

L’Office des Ténèbres est donc l’office des matines & laudes du Triduum pascal. Il contient de nombreux archaïsmes. En raison de la sainteté de ces 3 jours de l’année liturgique, les ajouts qui se firent au cours des âges à l’office divin épargnèrent les offices de Ténèbres, qui restèrent dans leur état le plus primitif : cet office ne comporte pas de versets d’introduction, pas d’invitatoire, pas d’hymnes, ni de petites doxologies (le Gloria Patri passe pour avoir été introduit à Rome dans l’office divin par le Pape saint Damase Ier (366 † 384)). Cette disposition toute antique – remontant vraisemblablement au moins au VIème siècle – a été notablement respectée par les moines d’Occident à la suite de saint Benoît : jusqu’aux réformes des années 1970, les bénédictins interrompaient le cours de leur office propre pour suivre la disposition de l’office romain pour les trois derniers jours de la Semaine Sainte.

Chandelier de Ténèbres au séminaire de l'Institut du Christ-Roi à Gricigliano en 2012Une cérémonie toute particulière marque le chant des offices des Ténèbres et contribue à conférer à celui-ci un caractère inhabituel : un grand chandelier – appelé triangle ou herse – est placé dans le chœur côté épître et porte 15 cierges de cire jaune[1]. Après la reprise de chacune des antiennes de l’office (il y en a 15), on éteint un à un chacun des cierges, sauf le 15ème, qui symbolise le Christ, peu à peu délaissé par ses disciples (les 12 apôtres, Marie Madeleine & Marie de Cléophas)[2] : à la reprise de l’ultime antienne, celle du cantique de Zacharie Benedictus, ce dernier cierge est placé sur l’autel le temps du chant de l’antienne, puis provisoirement caché derrière l’autel pour les ultimes prières : le Christus factus est, le Miserere et l’oraison finale Respice, de sorte que toute cette fin de l’office est célébrée dans l’obscurité totale (les six cierges de l’autel, qui encadrent la croix, ont été éteints lors des six derniers versets du cantique Benedictus). Une fois l’office terminé, le cierge symbolisant le Christ est replacé, toujours allumé, sur le chandelier de Ténèbres.

Le Pape saint Grégoire le Grand, divinement inspiré par le Saint-Esprit, dicte le texte de l'Antiphonaire. Antiphonaire de Hartker, vers l'an 1000Le répertoire des antiennes & des répons de ces trois jours est déjà attesté dans les plus anciens témoins manuscrits que nous ayons de l’office divin du rit romain (et ce répertoire leur est certainement bien antérieur) : l’Antiphonaire de Compiègne (datant des environs de l’an 870) ou l’Antiphonaire de Hartker (le plus ancien manuscrit complet noté, écrit à Saint-Gall vers l’an 1000). C’est ce même répertoire que nous retrouvons dans le Bréviaire de saint Pie V, publié en 1568.

Si selon les lieux, l’usage existait au cours de l’année de dissocier le chant des matines de celui des laudes ou de les associer, l’office des Ténèbres a toujours été chanté en joignant matines à laudes, en un seul office. Cet office est censé durer toute la nuit, commençant le soir et s’achevant très tôt au petit matin. L’usage général était de le dire de ce fait la veille, un usage qui s’observe très communément dans les différents rits orientaux, où la vigile nocturne est chantée toute l’année en paroisse la veille au soir. Il s’agit là ni plus ni moins que l’antique conception du nycthémère[3] qui voulait que le jour liturgique commence la veille au soir, se conformant en cela à l’Ecriture : « Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour » (Genèse 1, 5). De la sorte, on chantait donc les Ténèbres du Jeudi Saint au soir du Mercredi Saint, celles du Vendredi Saint au soir du Jeudi Saint et celles du Samedi Saint au soir du Vendredi Saint.

Commencement de la première lamentation de François Couperin pour les Ténèbres du premier jour (celles du Jeudi Saint, chantées au soir du Mercredi Saint).L’office des Ténèbres comprend 3 nocturnes et les laudes, comme aux jours de fête. Chaque nocturne comporte 3 psaumes avec antiennes, un verset, 3 leçons suivies chacune par un répons. Au premier nocturne, les leçons de Ténèbres sont tirées des Lamentations du prophète Jérémie, sur une mélodie particulière justement célèbre. Les plus grands compositeurs de musique sacrée d’Occident ont rivalisé pour laisser de très nombreux chefs d’œuvres sur le texte admirable de ces 9 leçons de Jérémie, ainsi que les 27 répons et même certains des psaumes de l’office des Ténèbres (le premier psaume était ainsi chanté en musique à la Cour de Versailles[4], le dernier de chaque premier nocturne fut mis en musique par Marc-Antoine Charpentier pour la Sainte-Chapelle[5], nous reviendrons plus loin sur le chant du Miserere final) ainsi que le Benedictus final (il était le plus souvent chanté en musique à la Chapelle royale de Versailles[6]) : le prolixe répertoire musical qui a été composé au cours des siècles pour les 3 offices des Ténèbres est un vrai joyau de toute la culture européenne.

Les laudes suivent alors, avec des psaumes chantés sous 5 antiennes, un verset, et le cantique de Zacharie, le Benedictus, chanté avec son antienne.[7]

Graduel Christus factus est pro nobis - graduel allemand de 1420Puis le chœur chante l’une des pièces les plus fameuses du répertoire grégorien, le Christus factus est, qui est aussi le graduel de la messe du Jeudi Saint. Aux Ténèbres du Jeudi Saint, le Christus factus est est chanté jusqu’aux mots « usque ad mortem » ; à celles du Vendredi Saint, on le prolonge jusqu’aux paroles « mortem autem Crucis » et à celles du Samedi Saint il est enfin chanté en entier (le même Christus factus est est aussi récité recto-tono à la fin de toutes les autres heures du Triduum pascal, avec les mêmes dispositions)[8]. Cette progression journalière dans le chant du texte rend compte de la marche du Christ en sa passion vers sa mort et son exaltation. Ce chant s’élève majestueusement tandis que toute l’église est plongé dans l’obscurité.

Gregorio Allegri tenant en main la partition de son célèbre MiserereAprès ce chant, on récite en silence la Prière du Seigneur puis, toujours dans l’obscurité totale, on chante recto-tono le psaume 50 Miserere mei DeusMalgré la rubrique indiquant le recto-tono, ce psaume fut chanté à partir du XVIème siècle dans des polyphonies somptueuses à plusieurs chœurs. Il semblerait que ce soient les chantres de la Chapelle Sixtine à Rome qui lancèrent cette pratique du Miserere final en faux-bourdon, plus précisément aux Ténèbres du Mercredi Saint 1519, si l’on en croit une note de Paris de Grassis, maître des cérémonies du Pape Léon X. Parmi les Miserere en usage à la Chapelle Sixtine, le plus fameux est sans conteste celui composé par Gregorio Allegri, un Romain entré au collège des chantres papaux en 1629. Son Miserere fut donné aux trois Ténèbres papales, puis conjointement avec ceux composés par Alessandro Scarlatti ou par Felice Anerio, qui furent donnés le Jeudi Saint. Ces deux derniers furent éclipsés par le Miserere composé en 1714 par Tommaso Bai, un Bolonais devenu maître de chapelle de Saint-Pierre. Sous Pie VII, on adjoignit un troisième Miserere, composé par Baini, et depuis 1821, la tradition s’instaura de donner aux Ténèbres papales dans la Sixtine les Miserere de Baini, Bai & Allegri à la fin des Ténèbres des Jeudi, Vendredi & Samedi Saint.

La Chapelle Sixtine au VaticanEtant chantés dans l’obscurité, les Miserere de la Chapelle Sixtine devaient être su par cœur par les chanteurs. Aussi les partitions étaient inexistantes, ormis une copie manuscrite à l’attention du maître de chapelle. Reproduire la partition de celui d’Allegri, le plus célèbre, fut même puni d’excommunication ! Cette exécution par cœur permit sans doute aux chantres de la Chapelle Sixtine de développer avec aisance une tradition orale des abbellimenti particulièrement raffinée & fleurie. Ces ornementations de style oral étaient pratiquées couramment à Rome par ailleurs au moins dès l’époque baroque.

En France, à la chapelle royale de Versailles, on chantait aussi le Miserere en faux-bourdon à la fin des Ténèbres ; on sait qu’on y donna aussi le Miserere en musique du Vénitien Antonio Biffi[9]. Par ailleurs Michel-Richard de Lalande & Sébastien de Brossard laissèrent aussi des Miserere en faux-bourdon pour l’office des Ténèbres. Nous avons publié sur ce site celui écrit par Guillaume-Gabriel Nivers pour les Damoiselles de Saint-Cyr.

Après le Miserere l’oraison finale Respice est récitée recto-tono, en abaissant la voix d’une tierce à la fin. Cette oraison Respice, quæsumus, Domine, super hanc familiam tuam, est en fait l’Oratio super populum de la messe du Mercredi Saint (c’est une pratique ancienne de reprendre l’oraison sur le peuple qui conclut les messes de Carême à l’office de vêpres qui les suivent). Du reste, l’oraison Respice est la seule dite à tous les offices du Triduum, depuis vêpres du Mercredi Saint à none du Samedi Saint, elle contribue à l’unité & à l’identité liturgique forte de ces trois jours. En voici son texte & sa traduction :

Réspice, quæsumus Dómine, super hanc famíliam tuam, pro qua Dóminus noster Jesus Christus non dubitávit mánibus tradi nocéntium, et crucis subíre torméntum.

Nous vous prions, Seigneur, de regarder en pitié votre famille, pour laquelle notre Seigneur Jésus-Christ n’a point refusé de se livrer entre les mains des méchants, & de souffrir le supplice de la croix.

Pendant tout le Triduum, la conclusion de cette oraison est dite en silence par le célébrant, de ce fait elle n’est pas suivie d’un Amen des fidèles. Aux Ténèbres, après l’oraison Respice, après une brève pause, tous font du bruit en frappant sa stalle ou son livre, afin de représenter le tremblement de terre et la confusion de la Création devant la mort de son Créateur. Le tremblement s’étant arrêté, le 15ème chandelier, qui symbolise le Christ lumière du Monde, dont la splendeur de la gloire qui sans s’éteindre fut éclipsée dans sa passion et sa mort, est enfin ramené de derrière l’autel et replacé en haut du chandelier, image de la lumineuse victoire de notre Sauveur sur les ténèbres de la mort par sa résurrection.[10]

Synopsis de la cérémonie dans la réforme de 1955

La réforme de 1955 n’a guère touché au texte des Ténèbres. On notera la suppression de la récitation mentale du Pater, de l’Ave et du Credo au début de l’office (cette récitation mentale introduit un moment de concentration & de recueillement avant le chant de l’office). L’oraison Respice est remplacée le samedi par une autre oraison, Concede, rompant l’unité liturgique des trois jours du Triduum que nous avons évoquée.

La rubrique de l’Officium Hebdomadæ Sanctæ de 1955 prohibe la coutume pourtant pluri-séculaire (et universelle puisque couramment pratiquée dans les rits orientaux, et logique dans la conception judéo-chrétienne du jour qui va du soir au soir) d’anticiper les offices de la nuit au soir du jour précédant : les offices de Ténèbres devront désormais être célébrés le matin. Une exception dans cette interdiction est toutefois ménagée pour les Ténèbres du Jeudi Saint dans les églises qui célèbrent la messe chrismale le matin de ce jour.

Nous reparlerons dans un prochain article de la problématique générale des horaires des offices dans la réforme de 1955. Bornons-nous d’enregistrer la perte du sens traditionnel du jour chrétien au profit d’une conception calendaire moderne. Surtout, la célébration de ces longs offices le matin va avoir deux effets négatifs : d’une part leur désaffection générale dans les paroisses par les fidèles (et en premier lieu par les chanteurs, empêchés de chanter ces offices en raison de leurs occupations professionnelles) mais surtout la fin de tout le très beau symbolisme des Ténèbres elles-mêmes : l’extinction des lumières que nous avons décrite représente la passion, la mort et la résurrection du Christ : quel intérêt symbolique en effet d’éteindre progressivement les cierges quand l’église est inondée par la lueur du jour ?

La fin de la cérémonie a été modifiée : le psaume Miserere final, qui était chanté dans l’obscurité totale, ce qui n’était pas sans produire un effet certain dans le cœur des fidèles, est supprimé (il l’est aussi à toutes les petites heures du Triduum).

Mgr Gromier regrette cette suppression :

Ce psaume pouvait rester après laudes ou vêpres seulement ou même au chœur seulement, ou même facultatif seulement. Les pastoraux auraient lus avec profit ce que le cardinal Wisemann, premier archevêque de Westminster, écrivit sur le chant de ce psaume à l’office des ténèbres dans la chapelle papale.[11]

Il n’est plus fait mention dans les rubriques de 1955 du bruit symbolisant le tremblement de terre à la mort du Christ qui se faisait à la fin de l’office. En 1956, une réponse de la Sacré Congrégation des Rites indiqua que, puisque la rubrique était devenue muette sur la question, il fallait tenir le tremblement comme supprimé. Dans l’édition de 1961 du Bréviaire, la dernière avant les réformes post-conciliaires, non seulement le tremblement n’est plus mentionné, mais de plus il n’est plus fait mention que l’on cache le 15ème cierge derrière l’autel : rappelons que ce beau geste symbolisait parfaitement la kénose du Christ, sa mise en Croix (lorsqu’on pose le cierge sur l’autel pendant la reprise de l’antienne du Benedictus), son ensevelissement au tombeau (dont l’autel est une figure) puis sa résurrection le 3ème jour lorsque le cierge est sorti de derrière l’autel et replacé au sommet du chandelier à 15 branches.

La réforme de la Semaine Sainte sous Pie XII n’a pas profondément bouleversé les textes liturgiques des matines et laudes des Ténèbres. Néanmoins, les modifications de détails qui y ont été apportées ont pourtant suffit à détruire le symbolisme bouleversant de ces offices. Ces modifications vont contribuer à la décadence générale de cet office vénérable, quasiment oublié désormais dans les paroisses. Cette désaffection a entraîné l’oubli de pans entiers de la culture occidentale, par la perte du riche patrimoine musical associé au chant des Ténèbres : leçons, répons & Miserere sont devenues désormais au mieux de simples œuvres de concert.

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Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

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Notes

Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. Une tradition – plutôt romaine & plutôt récente – veut que le 15ème cierge, qui représente le Christ, soit de cire blanche. En France, cet usage est inconnu, et l’on conserve l’usage plus ancien des 15 cierges de cire jaune.
  2. L’explication allégorique des 12 Apôtres et des deux Marie est postérieure. A vrai dire, il y a 15 cierges parce qu’il y a 15 antiennes. Au Moyen-Age a coexisté une tradition d’un chandelier de Ténèbres à 13 cierges, mais cette tradition est manifestement une réinterprétation afin de coller plus symboliquement au Christ et à ses 12 Apôtres ; elle complique les moments auxquels chacun des cierges doit être éteint. La tradition du chandelier à 13 cierges fut en usage à Paris comme l’atteste le cérémonial parisien de Martin Sonnet de 1662 : De Matutinis Tenebrarum, Feria quarta, quinta & sexta maioris Hebdomadæ, chapitre XI, § 2, page 337. Le cérémonial parisien du cardinal de Noailles de 1703 décrit lui des Ténèbres avec un chandelier à 15 branches : De officio Tenebrarum tridui ante Pascha, chapitre VIII, § 1, p. 152.
  3. Nycthémère : mot formé de la composition des mots grecs νύξ, νυκτός (nýx, nyktós), « nuit », & ἡμέρα (hêméra), « jour ». Il désigne une période de vingt-quatre heures correspondant à la succession d’une nuit et d’un jour Il s’agit bien là de la conception antique et liturgique du jour chrétien, héritée des Hébreux.
  4. Le journal de Dangeau (I, p. 157) l’atteste : « Jeudi Saint 19 [avril 1685], à Versailles : […] à Ténèbre, le roi entendit pour la première fois le Quare fremuerunt de Lully, qui fut fort loué. » Le Quare fremuerunt, psaume 2, est le premier psaume des Ténèbres du Vendredi Saint, chantées donc au soir du Jeudi Saint.
  5. Il s’agit des compositions suivantes de Marc-Antoine Charpentier :
    • Psalmus David 70us/ 3e psaume du 1er nocturne du Mercredi saint « In te Domine speravi » H.228 pour 5 vx, ch. à 5, cordes (4), bc, XII (1699)
    • Psalmus David 26us/ 3e psaume du 1er nocturne du Jeudi saint « Dominus illuminatio mea » H.229 pour 5 vx, ch. à 5, cordes (4), bc, XII (1699)
    • Psalmus David 15us/ 3e psaume du 1er nocturne du Vendredi saint « Conserva me Domine » H.230 pour 4 vx, ch. à 5, cordes (4), bc, XII (1699)

    Ces trois compositions admirables furent parmi les dernières œuvres laissées par Charpentier, parvenu au sommet de son art.

  6. Cf. Alexandre Maral, La Chapelle royale de Versailles sous Louis XIV. Cérémonial, liturgie et musique. Mardaga, 2010, p. 165.
  7. La réforme du Bréviaire opérée par saint Pie X a modifié les laudes de toute l’année ; la structure traditionnelle antique de cet office – héritée de la synagogue – faisait que tous les jours de l’année se chantaient les psaumes du matin (psaumes 62 et 66 sous une même antienne) et les psaumes des laudes (psaumes 148-149-150 sous une même antienne). Par volonté d’éviter la répétition, le Bréviaire moderne a déstructuré cette répartition, traditionnelle pourtant dans tous les rits orientaux & occidentaux anciens.
  8. Le chant du graduel Christus factus est a pris la place, lors des simplifications de l’office romain opérées durant l’exil de la papauté en Avignon, d’une litanie très curieuse et très ancienne – elle est attestée dans l’Antiphonaire de Compiègne -, dans laquelle on chantait, entre plusieurs versets, le même texte Christus factus est sur une autre mélodie. Cette antique litanie avait été conservée par la plupart des rits diocésains français, en particulier celui de Paris.
  9. Alexandre Maral, op. cit., p. 165.
  10. Dom Géranger :

    Nous sommes dans les jours où la gloire du Fils de Dieu est éclipsée sous les ignominies de sa Passion. Il était « la lumière du monde », puissant en œuvres et en paroles, accueilli naguère par les acclamations de tout un peuple ; maintenant le voilà déchu de toutes ses grandeurs, « l’homme de douleurs, un lépreux », dit Isaïe ; « un ver de terre, et non un homme », dit le Roi-Prophète ; « un sujet de scandale pour ses disciples », dit-il lui-même. Chacun s’éloigne de lui : Pierre même nie l’avoir connu. Cet abandon, cette défection presque générale sont figurés par l’extinction successive des cierges sur le chandelier triangulaire, même jusque sur l’autel. Cependant la lumière méconnue de notre Christ n’est pas éteinte, quoiqu’elle ne lance plus ses feux, et que les ombres se soient épaissies autour d’elle. On pose un moment le cierge mystérieux sur l’autel. Il est là comme le Rédempteur sur le Calvaire, où il souffre et meurt. Pour exprimer la sépulture de Jésus, on cache le cierge derrière l’autel ; sa lumière ne parait plus. Alors un bruit confus se fait entendre dans le sanctuaire, que l’absence de ce dernier flambeau a plongé dans l’obscurité. Ce bruit, joint aux ténèbres, exprime les convulsions de la nature, au moment où le Sauveur ayant expiré sur la croix, la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres furent ouverts. Mais tout à coup le cierge reparaît sans avoir rien perdu de sa lumière ; le bruit cesse, et chacun rend hommage au vainqueur de la mort.

  11. On peut lire les impressions du cardinal Wiseman en ligne : Four lectures on the offices and ceremonies of Holy Week as performed in the Papal chapels. Delivered in Rome, in the Lent of MDCCCXXXVII. Londres, 1839. 214 pages. La description du chant du Miserere final occupe à lui seul les pages 85 à 90 :

    I hardly think that once or twice hearing the Misereres of Allegri and Bai can impress the feelings which I have feebly endeavoured to describe. Perhaps, however, what I have said, may prepare yours minds for them, and induce you to assist at it.