Un art au service de la dévotion – le baroque savoyard (4)

Dans sa XXIIème session consacrée à la sainte messe, le concile de Trente explicite la richesse des ornements qui sont utilisés lors des offices : l’art vient au secours de la faiblesse humaine en accompagnant les fidèles dans leur cheminement vers Dieu :

la nature de l’homme étant telle qu’il ne peut aisément et sans quelques secours extérieurs s’élever à la méditation des choses divines… L’Eglise comme une bonne mère a établi certains usages… les lumières, les encensements, les ornements et plusieurs autres choses pareilles, suivant la discipline et la tradition des Apôtres… pour exciter l’esprit des fidèles par ces signes sensibles de piété et de religion, à la contemplation des grandes choses qui sont cachées dans ce sacrifice ».

Le caractère sacré du sanctuaire appelle la décence, la révérence et la piété. Tout ce qui s’y trouve doit convenir au lieu et à sa destination, ne rien comporter d’erroné, d’impur, de superstitieux, de profane, de honteux… et « l’expression tout entière des images sacrées doit répondre à la dignité et à la sainteté du modèle ».

La taille de l’image doit être agrandie afin d’être plus lisible, les sujets seront peints « au naturel ». Dans son traité, le cardinal Paleotti recommande une peinture qui rende « les choses présentes aux hommes ». On souhaite une spiritualité simple et claire, accessible à tous les fidèles. Les peintures et les statues reçoivent alors souvent une inscription pour identifier plus aisément les personnages figurés.

Le Père, le Fils et le Saint-Esprit

Le chemin de l’âme pour aller à Dieu passe par Jésus-Christ, ainsi saint François de Sales conseille de faire tout d’abord oraison « autour de la vie et de la Passion de Notre-Seigneur : en le regardant souvent par la méditation, toute notre âme se remplira de lui ; vous apprendrez ses contenances et formerez vous actions au modèles des siennes… Il faut s’arrêter là, Philotée, et croyez-moi nous ne saurions aller à Dieu le Père que par cette porte… Il est le point de départ… La rédemption du Sauveur sur laquelle est appuyée toute cette échelle mystique du grand Jacob, tant du côté du ciel, puisqu’elle aboutit au sein amoureux de ce Père éternel, dans lequel il reçoit les élus en les glorifiant, comme aussi du côté de la terre, puisqu’elle est plantée sur le sein et le flanc percé du Sauveur, mort pour cette occasion sur le mont Calvaire ».

Dieu le Père est représenté symboliquement au sommet du retable sous les traits d’un vieillard à la longue barbe, le buste sortant d’une nuée, signe de sa présence et entouré d’anges. Il adopte deux postures : soit il ouvre largement les bras, soit il donne sa bénédiction en tenant le globe terrestre dans la main gauche. Le triangle au dessus de la tête symbolise la Sainte-Trinité.

Le Pape saint Pie V (1566-1572) encourage la dévotion aux trois personnes de la Trinité, elles sont représentées plus rarement dans les vallées savoyardes.

La Côte-d'Aime, église Saint Laurent : retable de saint Roch et saint Antoine : la Trinité.

La Côte-d’Aime, église Saint Laurent : retable de saint Roch et saint Antoine : la Trinité.

Le tabernacle, la Présence réelle

Tabernacle baroque savoyard.

Sur la porte du tabernacle, plusieurs thèmes évoquent le mystère de la Rédemption : la Cène, Ecce homo, le Christ en croix, l’Agneau sur le livre aux sept sceaux, l’allégorie de pélican nourrissant ses enfants de ses propres entrailles, le Bon Pasteur, un calice, un ciboire surmontés d’hosties. Dans les niches qui entourent le tabernacle, des saints accompagnent la sainte Réserve comme une litanie.

La dévotion au Sacré-Cœur se développe à la fin du siècle de saint François qui en sera un fervent zélateur : Le Sacré-Cœur de Jésus, écrasé de douleur par sa passion, transpercé par la lance du soldat est une invitation à participer à sa passion.

Des légions d’anges

Anges baroques savoyards.

Les Anges occupent une place bien particulière, ils sont les messagers de Dieu. Leur multiplication à l’époque baroque est à relier avec la crise des intermédiaires au cours de laquelle l’Eglise défend une médiation entre l’homme et Dieu. A l’image de la société humaine, ils ont une hiérarchie complexe au sommet de laquelle figurent les archanges Michel, qui terrasse le dragon et pèse les âmes, Gabriel, messager de la rédemption lors de l’Annonciation, et Raphaël, le médecin de Dieu.

Les simples anges, petits messagers de l’Invisible, purs esprits prenant figure humaine « envahissent » l’espace. Ils manifestent la gloire de Dieu, présentent les instruments de la Passion, recueillent le sang du Christ sur la Croix, jouent de la musique céleste, soutiennent l’architecture des retables, montent, descendent, portent la lumière et veillent sur chaque fidèle.

Or, voyez, je vous prie, ceux qui sont sur l’échelle : ce sont des hommes qui ont des coeurs angéliques, ou des anges qui ont des corps humains ; ils ne sont pas jeunes, mais semblent l’être, parce qu’ils sont pleins de vigueur et d’agilité spirituelle ; ils ont des ailes pour voler, et s’élancent en Dieu par la Sainte Oraison, mais ils ont des pieds pour cheminer avec les hommes par une sainte et aimable conversation ; leurs visages sont beaux et gais d’autant qu’ils reçoivent toute chose avec douceur et suavité. »

Tels les voit François de Sales sur l’échelle de Jacob, tels nous les contemplons sur les retables.

A la messe, ils sont de bonne compagnie, « toujours les anges en grand nombre s’y trouvent présents » dit Saint Jean Chrysostome, « pour honorer ce saint mystère ; et nous y trouvant avec eux et avec une même intention, nous ne pouvons que recevoir beaucoup d’influence propices par une telle société ».

L’évêque de Genève conseille à Philotée :

Rendez-vous fort familière avec les anges ; voyez-les souvent invisiblement présents à votre vie, et surtout aimez et révérez… spécialement le vôtre ».

La Vierge Marie

La dévotion à la Vierge-Marie se manifeste de façon éclatante dans toutes les églises et chapelles de Savoie, et sous divers vocables. Grande est la foi en son intercession et saint François de Sales dans son Traité de l’amour de Dieu l’évoque ainsi :

Nous allons donc, montant en ce saint exercice de degré en degré par les créatures que nous invitons à louer Dieu, passant des insensibles aux raisonnables et intellectuelles de l’Eglise militante à la Triomphante en laquelle nous relevons entre les anges et les saints jusques à ce que, au dessus de tous, nous ayons rencontré la très sainte Vierge, laquelle d’un air incomparable loue et magnifie la Divinité, plus hautement, plus saintement et délicieusement que tout le reste des créatures ensemble ne saurait jamais faire. »

L’iconographie tridentine la montre en sa proximité avec Dieu, associée étroitement à la Sainte Trinité dans les deux principaux thèmes de sa glorification : l’Assomption où elle est représentée montant au ciel entourée d’une nuée d’anges, et son Couronnement au ciel. Vierge à l’enfant apparaissant à des saints, Vierge de Miséricorde ouvrant son manteau protecteur, Vierge de Pitié, Notre-Dame des Sept Douleurs, Notre-Dame des Grâces, Notre-Dame de Compassion, elle est partout. Cependant l’architecture des retables accorde une place toute particulière à la dévotion au Rosaire qui illustre la défense et le rôle de la Vierge devant les attaques des Protestants. Parmi les nouvelles confréries instituées, celle du rosaire se place en préséance juste après celle du Saint Sacrement. Les membres de la confrérie se retrouvent pour réciter 15 dizaines de « Je vous salue Marie » durant lesquels ils vont méditer chaque épisodes de la vie de la Vierge : les mystères, joyeux, douloureux, et glorieux.

Les Dominicains sont à l’origine de la diffusion du rosaire, la Vierge étant apparue à saint Dominique pour l’inciter à la récitation du chapelet, récitation qui allait contribuer au salut des âmes et assurer la victoire sur l’hérésie.

Après la bataille de Lépante qui a vu la victoire de la coalition catholique contre les Ottomans, le pape dominicain saint Pie V qui avait demandé la récitation du chapelet pour obtenir la victoire, institua la fête du Rosaire, la fixant au 7 octobre.

Sur les retable du rosaire, la Vierge est représentée le plus souvent avec l’Enfant-Jésus dans ses bras, remettant le rosaire à sainte Catherine de Sienne et à saint Dominique. On retrouve autour en médaillon les mystères au nombre de quinze. (Autels remarquables par Jacques Clément 1708 à Doucy, à Hauteville-Godon tout en mouvement avec une myriade d’anges, et Notre-dame des anges à Avrieux).

Le Purgatoire

La question du Jugement dernier est présente en permanence, jugement qui peut bénéficier d’un temps intermédiaire : le purgatoire. temps de latence qui ne permet pas encore de goûter aux joies de la vision de Dieu mais qui permet aussi d’éviter les affres de l’Enfer. Par l’intercession de la communion des saints, les vivants peuvent aider les morts de leurs prières. Les vivants pouvaient aussi préparer eux-même ce passage en demandant par testament des messes, des prières. Les retables des âmes du purgatoire offrent aux yeux des fidèles la vision des âmes endurant une étape purificatrice encore nécessaire, ces retables ne peuvent qu’émouvoir les paroissiens.

Confréries, donateurs, fidèles contribuent avec générosité à l’édification d’autels dédiés aux âmes du purgatoire.

Les saints

La Contre-Réforme a défendu avec vigueur le culte des saints.

Les saintes âmes des trépassés qui sont au Paradis avec les anges, et comme dit Notre Seigneur, égales et pareilles aux anges ont aussi le même office, d’inspirer en nous et d’aspirer pour nous par leur sainte oraisons. Ma Philotée, joignons nos coeurs à ces célestes esprits et âmes bienheureuses ; comme les petits rossignols apprennent à chanter avec les grands, ainsi par le sacré commerce que nous ferons avec les saints, nous saurons mieux prier et chanter les louanges divines. (…) Choisissez quelques saints particuliers, la vie desquels vous puissiez mieux savourer et imiter en l’intercession desquels vous ayez une particulière confiance. Lisez aussi les histoires et vies de saints, esquelles comme dans un miroir vous verrez le portrait de la vie chrétienne ».
Saint François de Sales.

Les nouvelles figures proposées à la dévotion par l’Eglise mettent du temps à s’imposer parmi les fidèles. Les saints hérités de la piété du Moyen-Age continuent à recevoir tous les suffrages.

Saint Antoine

Saint Antoine le Grand, père des moines.

Saint Antoine le Grand, père des moines.

La montagne vit de l’activité agricole et pastorale, c’est ainsi que saint Antoine abbé et ermite – premier moine de l’Histoire – sera au premier rang de la dévotion des paysans. Son culte s’est répandu dès le XIème siècle, depuis l’abbaye de Saint-Antoine en Dauphiné qui conserve ses reliques. Il est devenu très vite le protecteur des porcs et des charcutiers, des troupeaux. Il est invoqué également pour protéger les mulets qui servent aux transport de voyageurs et des marchandises en montagne. Le 17 janvier, date de sa fête, donne lieu à de grandes réjouissances : messes suivies de la bénédiction des troupeaux sur les parvis des églises, tradition qui perdure encore de nos jours. Ses attributs sont un bâton en forme de T (tau), ainsi qu’un porc dans l’iconographie occidentale, il est aussi souvent représenté en ermite, la présence du diable à ses pieds symbolise sa victoire sur les tentations diaboliques.

Les docteurs de l’Eglise : saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Grégoire

Saint Sébastien et saint Roch

Saint Sébastien et saint Roch, protecteurs contre la peste, sont très présents tant le fléau est terrible, en effet les vallées sont des voies de passage et les maladies contagieuses et les épidémies sont particulièrement redoutées.

Saint Sébastien

Saint Sébastien

Saint Sébastien, soldat originaire de Gaule, se rendit probablement jusqu’à Milan pour s’enrôler dans l’armée de Dioclétien. Après sa conversion au christianisme, il profita de sa position pour aider les Chrétiens qui étaient emprisonnés, pour cela il fut condamné à mort, attaché à une colonne, transpercé de flèches et laissé pour mort. Soigné par sainte Irène, il guérit et se présenta à Dioclétien qui ordonna de le rouer de coups jusqu’à ce mort s’en suive. Ses attributs sont les flèches et la palme du martyre, il est représenté attaché à une colonne et percé de flèches.

Saint Roch

La Gurraz, église Saint-Roch.

La Gurraz, église Saint-Roch.

Saint Roch est né à Montpellier d’où il partit en pèlerinage à Rome après avoir distribué tous ses biens. Il consacra beaucoup de temps à soigner les malades de la peste, à tel point que sa réputation de thaumaturge se répandit très vite. Atteint lui-même par la maladie, il décida de se retirer en forêt pour attendre la mort en prières, mais un ange le soigna alors qu’un chien lui apporta régulièrement de la nourriture. Les circonstances de sa mort sont peu connues. Il est représenté en pèlerin avec un bâton, montrant une plaie sur sa jambe et accompagné d’un chien.

Saint Grat

Saint Grat, évêque d'Aoste.

Saint Grat, évêque d’Aoste, portant le chef de saint Jean Baptiste.

Saint Grat est très populaire en savoie. Evêque d’Aoste au Vème siècle et fut célèbre pour avoir fait le voyage jusqu’en Orient pour rapporter le chef de saint Jean Baptiste, nous reviendrons sur son histoire avec l’église de Vulmix qui lui est consacrée. Il est invoqué pour la protection des récoltes & contre les animaux nuisibles. Saint Grat est représenté en habit d’évêque et portant la tête de Saint Jean-Baptiste sur un plateau.

Saint Bernard de Menthon

Montvalezan-sur-Séez, église Saint-Jean-Baptiste : retable majeur, saint Bernard des Alpes.

Montvalezan-sur-Séez, église Saint-Jean-Baptiste : retable majeur, saint Bernard des Alpes.

Saint Bernard des Alpes, archidiacre d’Aoste, protecteur des voyageurs et des montagnards, est populaire en Savoie, ce n’est donc pas une surprise que la dévotion populaire l’ait placé sur les autels. Saint Bernard a vévu au XIème siècle, il s’est distingué par le secours qu’il apporta sans cesse aux plus pauvres avec ses compagnons. Il établit des hôpitaux et sa renommée fut telle que son nom fut donné à 2 cols dans les Alpes. Il est représenté portant l’habit de diacre, soutane noire, surplis blanc, ou comme archidiacre en soutane violette. Il tient un diable enchaîné, représentant le paganisme éradiqué dans les montagnes alpines.

Les Evangélistes

Saint Pierre et saint Paul

Sainte Agathe

Notre-Dame-du-Pré, église paroissiale : retable majeur, sainte Agathe.

Notre-Dame-du-Pré, église paroissiale : retable majeur, sainte Agathe.

Sainte Agathe est originaire de Catane en Sicile, elle naquit dans une famille chrétienne, refusa de se plier aux désirs du consul Quintianus et fut donc envoyée dans un lupanar dont elle réussit à sauver sa virginité miraculeusement. Jetée en prison, elle est torturée ; attachée la tête en bas, on lui arracha les seins avec des tenailles. Guérie miraculeusement par saint Pierre, elle subit de nouvelles épreuves ordonnées par le consul : marcher sur des charbons ardents et des débris de verre. L’Etna entra dans le même temps en éruption, la population demanda donc la grâce de la jeune fille qui mourut de privation en prison. Elle est représentée avec ses seins coupés sur un plateau, ayant une tenaille à la main et la palme du martyre.

*

L’Eglise est un jardin diapré de fleurs infinies et toutes, il y en faut donc de diverses grandeurs, de diverses couleurs, de diverses odeurs, & en somme de différentes perfections. Toutes ont leur prix, leur grâce, & leur émail, & toutes en l’assemblage de leurs variétés, font une très agréable perfection de beauté. »
Saint François de Sales, De l’Amour de Dieu, livre second, chapitre VII.

Le Baroque savoyard

Le Baroque, un art issu de la Réforme catholique : sa diffusion dans les vallées de Savoie – Le baroque savoyard (1)

Le saint Concile de Trente

Avant d’explorer le baroque savoyard par une série d’articles dont voici le premier, penchons-nous sur le rôle fondateur du concile de Trente qui s’est déroulé entre 1545 et 1563. Il se veut la réponse aux thèses de Luther, Zwingli et Calvin et entend porter la véritable réforme générale de l’Eglise catholique sur des points de dogme, de pratique religieuse, de discipline et de vie ecclésiastique. La méthode de travail des pères conciliaires consiste en des réunions de congrégations c’est-à-dire des commissions restreintes où quelques évêques, assistés de théologiens travaillent. Ils sont chargés d’étudier en amont les matières avant qu’on les proposât à toute l’assemblée. Les réunions plénières ou sessions ne sont plus que des étapes d’approbation. La session permet de publier ce qui a été arrêté. Le travail du concile a pour finalité ultime de faire pièce aux affirmations hérétiques des protestants.

A partir de novembre 1563, la question des images est abordée. Le débat n’est pas de savoir si on accepte ou non la représentation anthropomorphique de la divinité puisque l’Eglise estime que c’est un fait acquis depuis le concile de Nicée II en 787 même si les réformés ont une position radicalement contraire. En fait, la discussion, surtout entre les jésuites et les autres, porte sur le caractère sacré des images.  Il leur revient de définir si elles doivent être vénérées pour ce qu’elles représentent (images de Dieu, scènes de la vie du Christ ou de la Vierge, portraits des saints ou figurations de leurs martyres, …) ou si elles doivent être honorées pour elles-mêmes, faire l’objet d’un culte, car elles sont bénites, bien que l’on déclare qu’elles n’ont ni sainteté, ni divinité, ni vertu réelle. Il est décidé d’en rester à la première opinion, jugée plus claire, qui retient : honore et legitimo imaginum usu, « un usage légitime des images conformément à la doctrine de l’Eglise ».

Le saint concile enjoint à tous les évêques et à tous ceux ayant la charge et le devoir d’enseigner que, conformément à l’usage de l’Eglise catholique et apostolique, reçu dès les premiers temps, et conformément au sentiment unanime des saints pères et aux décrets des saints conciles, ils instruisent diligemment les fidèles, particulièrement sur l’intercession des saints et leur invocation, les honneurs dus aux reliques et le légitime usage des images. On doit avoir et garder, surtout dans les églises, les images du Christ, de la Vierge Marie Mère de Dieu, et des autres saints, et leur rendre l’honneur et la vénération qui leur sont dus. Non pas parce que l’on croit qu’il y a en elles quelque divinité ou quelque vertu justifiant leur culte, ou parce qu’on doit leur demander quelque chose ou mettre sa confiance dans des images, comme le faisaient autrefois les païens qui plaçaient leur espérance dans des idoles, mais parce que l’honneur qui leur est rendu renvoie aux modèles originaux que ces images représentent. Aussi, à travers les images que nous baisons, devant lesquelles nous nous découvrons et nous prosternons, c’est le Christ que nous adorons et les saints, dont elles portent la ressemblance, que nous vénérons. C’est ce qui a été défini par les décrets des conciles, spécialement du deuxième concile de Nicée, contre les adversaires des images.

Le Concile de Trente - Pinacothèque de Trente

Les évêques enseigneront avec soin que, par le moyen de l’histoire des mystères de notre rédemption représentés par des peintures ou par d’autres moyens semblables, le peuple est instruit et renforcé dans sa foi. On retire aussi grand fruit de toutes les images saintes, non seulement parce que sont enseignés au peuple les bienfaits et les dons que lui confère le Christ, mais parce que, aussi, sont mis sous les yeux des fidèles les miracles de Dieu accomplit par les saints et les exemples salutaires donnés par eux ; de la sorte, ils en rendent grâces à Dieu, ils conforment leur vie et leurs mœurs à l’imitation des saints et sont poussés à adorer et aimer Dieu et à cultiver la piété. Si quelqu’un enseigne ou pense des choses contraires à ces décrets : qu’il soit anathème. Si certains abus s’étaient glissés dans ces saintes et salutaires pratiques, le saint concile désire vivement qu’ils soient entièrement abolis, en sorte qu’on n’expose aucune image porteuse d’une fausse doctrine et pouvant être l’occasion d’une erreur dangereuse pour les gens simples. S’il arrive parfois que l’on exprime par des images les histoires et les récits de la Sainte Ecriture, parce que cela sera utile pour des gens sans instruction, on enseignera au peuple qu’elles ne représentent pas pour autant la divinité, comme si celle-ci pouvait être vue avec les yeux du corps ou exprimée par des couleurs et par des formes.

On supprimera donc toute superstition dans l’invocation des saints, dans la vénération des reliques ou dans un usage sacré des images ; toute recherche de gains honteux sera éliminée ; enfin toute indécence sera évitée, en sorte que les images ne soient ni peintes ni ornées d’une beauté provocante. Pour que cela soit plus fidèlement observé, le saint concile statue qu’il n’est permis à personne, dans aucun lieu ni église, même exempte, de placer ou faire placer une image inhabituelle, à moins que celle-ci n’ait été approuvée par l’évêque. Dès l’instant où l’idée d’utiliser les images est conservée par les pères du concile, le texte du décret se contente d’en appeler à la décence, de prohiber toute beauté provocante et toute image inhabituelle. Contrairement à ce qui est trop souvent et trop rapidement affirmé, le décret conciliaire ne cherche pas normer, réglementer ou limiter l’iconographique religieuse car sa motivation profonde est ailleurs, elle est de répondre à l’accusation d’idolâtrie lancée par les réformés. C’est pourquoi la question des images apparaît comme un élément marginal du culte des saints : l’art en soi n’intéresse pas les pères conciliaires qui renvoient la question à tous les évêques qui devront résoudre les problèmes de décence et d’orthodoxie artistique.

Première version de Saint Mathieu et l’ange, oeuvre aujourd’hui disparue

Saint Mathieu et l’ange, deuxième version

Prenons pour exemple le scandale provoqué par le Saint Matthieu et l’ange du Caravage. Peint vers 1592-95 pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français. La première version représente l’évangéliste qui écrit dans une pose très banale, chauve, jambes nues, la vêture pauvre et négligée (il travaille à la maison), le front plissé par l’effort de l’écriture dans ce lourd in- folio, avec un ange déhanché qui semble corriger le texte en s’appuyant familièrement contre l’épaule du saint. Le tableau a été jugé vulgaire et inconvenant, et refusé pour ces raisons par les commanditaires religieux, mais sans qu’il fut fait référence à une non conformité au décret conciliaire, ni même une allusion au caractère inhabituel de l’image du saint. Cette hypothèse étroite qui cantonnerait le propos au seul plan réglementaire et rattacherait étroitement aux décrets et canons de l’Eglise l’évolution de tout l’art chrétien européen pendant les deux siècles suivants, apparaît peu défendable ; elle n’a d’ailleurs pas été défendue pendant le concile puisque le cardinal de Lorraine et le cardinal Giovanni Morone se sont fermement opposés aux jésuites et au comte de Luna, ambassadeur espagnol, qui avançaient cette opinion. En fait, stricto sensu, aucun décret ne traite des arts car les pontifes, cardinaux, évêques et abbés sont, depuis des siècles, des mécènes qui savent pertinemment que la seule loi valide en matière d’art est : qui paie commande.

La réforme organise la reprise en main de l’exercice du culte : formation et encadrement du clergé, rigueur dans la célébration des messes, et rénovation des églises, tout ceci doit se dérouler sous l’autorité de l’évêque qui se doit de visiter avec régularité les paroisses de son diocèse. La rigueur doit régner dans la célébration de la messe : « soin qu’il faut prendre pour que le très saint sacrifice de la messe soit célébré avec le religieux respect et la vénération requise ».

La visite de l’évêque est un élément clé de la réforme tridentine : « le but principal de toutes les visites devra être d’établir une doctrine pure et orthodoxe en bannissant toute hérésie, de maintenir les bonnes moeurs, de corriger les mauvaises, d’animer, par des remontrances et des exhortations, le peuple en faveur de la religion, de la paix et de l’innocence et de régler toutes autres choses que la prudence des visiteurs jugera utiles et nécessaires pour l’avancement des fidèles ». Au cours de ses visites l’évêque portera un grand intérêt à l’état des bâtiments et du mobilier. Eglises, lieux sacrés doivent être dignes de leur fonction et favoriser la dévotion.

Nous étudierons dans un prochain article le rôle de l’un de ces évêques emblématiques : Saint François de Sales.

Le Baroque savoyard