Portrait d’église, histoire de retable : Notre-Dame de l’Assomption de Bramans – le baroque savoyard (11)

Une fois de plus lorsque l’on franchit le porche, qui plus est en béton, de l’église Notre-Dame de l’Assomption de Bramans, on est ébloui par le retable doré qui s’offre à notre regard. Mgr Berzetti a consacré l’église originelle le 2 août 1677. L’église bâtie sur un filon de gypse présentait des fondations peu robustes et malgré de nombreuses et successives réparations au cours des siècles, elle menaçait de s’effondrer. On décide en 1935 de rebâtir entièrement l’église et d’y disposer tout les décors et  mobiliers anciens.

Notre-Dame de l'Assomtion de Bramans : le retable majeur

Le retable du maître-autel est l’œuvre de Jean Simond, élève de Jean Rey, qui le réalise entre 1717 et 1720.

Il est composé de trois panneaux, quatre colonnes encadrent le tableau central représentant l’Assomption de la Vierge-Marie. La toile de droite représente saint François de Sales et celle de gauche un saint de la maison de Savoie. Le retable regorge encore une fois de multiples anges et angelots. La ressemblance est certaine avec ceux que l’ont peut observer dans l’église de Sollières sur le retable de sainte Madeleine et qui sont de la main de Claude Rosaz. Les colonnes torses sont truffées de petits anges porteurs des instruments de la passion : fouets, clous, couronne d’épines, tunique de Jésus et voile de Sainte Véronique… Le tabernacle et la monstrance ont été refaits en 1875 mais ils s’intègrent parfaitement dans l’ensemble. Un baldaquin couronne l’ensemble.

L’église abrite deux autres retables : Notre-Dame de la Salette et le rosaire. Enfin à l’arrière se situe la chapelle de la confrérie dont on sait grâce à un document de 1630 qu’elle était consacrée à Saint Roch et saint Sébastien, la chapelle a été remaniée à plusieurs reprises. 

Le Baroque savoyard

Portrait d’église, histoire de retable : Notre-Dame de l’Assomption à Valloire – le baroque savoyard (10)

Valloire, église Notre Dame de l'Assomption.

Notre-Dame de l’Assomption, édifiée entre 1630 et 1682, est une église halle à nef unique qui abrite neuf retables. Le village a été rendu célèbre dès le VIème siècle par une jeune fille originaire de la bourgade, Thècle, qui entreprend un pèlerinage à Alexandrie. Elle en rapporte des reliques de saint Jean-Baptiste. Au XVIIIème siècle, Valloire compte, en plus de l’église paroissiale, 17 chapelles sur son territoire.

L’église paroissiale est probablement la plus riche de décors de toute la vallée de Maurienne. Sa nef unique avec voûtes et arêtes est dotée d’un chœur au plafond richement orné.

Notre-Dame de l'Assomption à Valloire : la nef et le chœur.

Notre-Dame de l’Assomption à Valloire : la nef et le chœur.

La  nef possède six chapelles latérales toutes marquées par des pilastres. L’entablement continu qui les surmonte reçoit les arcs en doubleaux de la voûte. Cette même voûte est ornée de panneaux peints illustrants les cinq mystères joyeux, ils sont entourés de moulures en stucs, moulures que l’on retrouvera surtout dans le chœur.

Le chœur possède deux travées voûtées d’arêtes dont une rendue plus complexe puisque divisée de voûtement à grands et petits quartiers : un ensemble de gypseuses guirlandes et rinceaux qui encadrent une triple rangée d’angelots. Ils convergent tous vers la couronne centrale.

Les sept premiers portent un instrument de la passion de Notre-Seigneur. Plus avant, vers l’arc de gloire soutenues par deux anges sont les armoiries de Mgr Hercule Berzet : «  de sable et d’argent, lampassé de gueule »

A la naissance de la voûte du chœur, nous avons les quatre évangélistes, chacun avec leur attribut : l’aigle pour saint Jean, le lion pour saint marc, le bœuf pour saint Mathieu et l’ange pour saint Luc.

Entre eux se faisant face les bustes de saint Bernard de Menthon, protecteur des égarés , il tient en main un horrible démon symbole des dangers de la montagne, et de saint Antoine, protecteur du bétail (il porte une clochette).

Notre-Dame de l'Assomption à Valloire : le retable du maître-autel.

Le retable du maître-autel, œuvre de François Rymellin, se présente sous la forme d’un triptyque, chacun des trois panneaux encadrés de colonnes torsadées qui ont été réalisées en pin cimbro. Elles sont ornées de guirlandes de vignes, de raisins et de roses. Le tableau central représente l’Assomption de la Sainte Vierge entourée d’angelots, il est daté de 1870. Les panneaux latéraux sont quant à eux l’écrin de statues de saint Pierre et sainte Thècle, surmontés d’angelots qui semblent vouloir déposer une couronne sur leurs têtes.

Le tabernacle est en bois doré, sa porte convexe est sculptée d’un ostensoir, de part et d’autre les 4 évangélistes.

Notre-Dame de l'Assomption à Valloire :  coté du tabernacle, saint Matthieu.

Coté du tabernacle, saint Matthieu.

Au dessus de l’architrave, l’œil de bœuf qui donnait un contre-jour dommageable a été masqué par par un panneau sculpté qui représente le baptême du Christ par Saint Jean-Baptiste.

Notre-Dame de l'Assomption à Valloire :  le baptême du Christ.

Le baptême du Christ.

L’autel date de 1852. La dormition de la Vierge au centre est entourée des 3 vertus théologales : la Foi, l’Espérance, la Charité, accompagnées par la Piété.

L’autel de Saint Antoine dans le transept est presque aussi riche de décoration que le maître-autel. Le tableau central déjà très grand est souligné par un encadrement de quatre colonnes torsadées et deux cariatides qui soutiennent un entablement aux nombreux décrochés.

Notre-Dame de l'Assomption à Valloire :  le retable de l'autel de saint Antoine.

Le retable de l’autel de saint Antoine.

La toile est datée de 1714. Le peintre Portaz d’Avrieux a réalisé une composition à deux niveaux : au niveau supérieur on observe le transport de la Sainte Maison de Nazareth à Lorette. Dieu n’aura pas voulu que la maison natale de la Vierge-Marie soit aux mains des musulmans après l’échec des croisades, ce saint transport ayant été assuré par des anges. Au premier plan, les saints déjà présents dans le chœur, les plus vénérés en Savoie : sainte Thècle, saint Grat, saint Clair, saint Antoine abbé et sainte Agathe. Ce tableau est aussi un parfait résumé de la vie des habitants des villages d’altitude.

Saint Antoine est le protecteur des mulets, saint Grat protège les récoltes. Sainte Thècle, elle, montre les doigts de saint Jean-Baptiste qui a donné son nom à la ville Saint-Jean-de-Maurienne. Enfin, tout à droite du tableau, sainte Agathe, patronne des nourrices, est invoquée contre les incendies. Saint Clair, invoqué pour la bonne vue, est aussi prié contre les avalanches et les glissements de terrain.

Notre-Dame de l'Assomption à Valloire : détail de l'autel de saint Antoine.

Dernier détail : les feuilles de chêne, symbole de force et de sagesse qui sont entremêlés dans les colonnes torses, feuilles de chênes et glands…nourriture utile des cochons !

Le Baroque savoyard

Portrait d’église, histoire de retable : la Sainte-Trinité de Peisey-Nancroix – le baroque savoyard (8)

Peisey-Nancroix : église de la Trinité.

Peisey-Nancroix : église de la Trinité.

Remaniée à plusieurs reprises et finalement reconstruite car trop petite, l’église de la Sainte-Trinité de Peisey-Nancroix est achevée par la construction du clocher en 1699. Conçue selon le plan classique de l’église-halle, elle abrite sept retables réalisés entre 1690 et 1710. Le retable majeur a longtemps été attribué à Jacques Clérant mais il est en fait l’œuvre de Jacques-Antoine Todesco et Jean-Baptiste Gualaz comme il est indiqué dans le prix-fait que l’on a retrouvé.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel.

Ce retable est un extraordinaire résumé de la foi catholique et une représentation de ses grands mystères.

Au niveau inférieur, celui de la prédelle, les deux représentations de l’Annonciation et de la Visitation évoquent l’Incarnation.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel : l'Annonciation.

Peisey-Nancroix : retable du maître-autel : l’Annonciation.

Au centre, Dieu le Père et le Fils à sa droite tiennent le globe terrestre sous la colombe du Saint-Esprit. Le mystère de la Sainte Trinité est ainsi donné à contempler à tous les fidèles.

Peisey-Nancroix : église de la Trinité, le retable majeur : le Père et le Fils.

Peisey-Nancroix : église de la Trinité, le retable majeur : le Père et le Fils.

Le tabernacle à double structure est couronné d’un temple à coupole soutenu par deux anges agenouillés. La partie de la réserve est ornée d’une Pietà et plus haut dans une niche l’Ecce Homo. Au sommet du dôme, le Christ victorieux de la mort sort du tombeau. Saint Pierre et saint Paul, inséparables colonnes de l’Eglise, occupent les niches latérales.

La partie centrale du retable composée d’un baldaquin couvre la tabernacle et la Sainte Trinité. Elle est soutenue par quatre anges posés sur des tiers de colonnes lisses avec des ornements en relief. L’art baroque est un art en mouvement et les sculpteurs ont non seulement froissé et fait flotter les vêtements mais encore les décrochements de tout l’ensemble, en particulier les brisures des lignes de l’entablement et des bases du fronton curviligne donnent des facilités aux jeux d’ombre et de lumière pour animer la façade brillant de tout son or.

Le prix-fait donne une description du retable et des conditions de sa réalisation :

… à tache et prix-fait à hon[ora]ble Jacques-Antoine, fils de feu Jean-Pierre Todesco et à hon[ora]ble Jean-Baptiste, fils de feu Pierre Gualaz, tous deux maistre sculpteurs. Le dit Todesco de le paroisse d’Alpes le dit Gualoz de la paroisse de Campertogie, tous deux du diocèse de Novarre ici présents et acceptants pour eux et les leurs et sous la clause solidaire de l’un pour l’autre chascun d’eux ses principal et le tout sans division ni discution au bénéfice de laquelle ils renoncent par serment, à savoir en premier lieu de faire le retable du maistre autel de l’esglise parrocialle du dit Peysey de l’hauteur et longueur du vide du cœur de ladite église et à la forme du dessein signé par le sieur Marion, curé dudit lieu, et par lesdites parties et moy notaire, saufs et bien entendu qu’en place de certains ornements qu’estiment portés par le dit dessein de faire aux deux costés de l’autel, les dits magisters prix-lactaires y feront une porte de chaque côté panaux et une rose dorée sur chaque panau et feront une croix doré avec son crucifix dessus l’autel et un cadre autour du devant d’autel en sculpture et doré.

Peisey-Nancroix, église de la Trinité : attique du retable majeur.

Peisey-Nancroix, église de la Trinité : attique du retable majeur.

Item les dits magisters lèveront le pied d’extal qui est sur le ciboire pour que les anges supportant le tabernacle soient immédiatement au dessus et au-dessus du dit tabernacle les dits prix-lactaires feront une Saincte Trinité en sculpture en sculpture au milieu d’une gloire en nuage, teste de chérubins et anges, lesdits nuages argent et grasti, le reste en or sauf les nudités et chevellure…au dessus du dôme, en place du crucifix, y feront enfant Jésus embrasssant sa croix en or et sa croix dorée…. »

Le luxe de décoration de toute l’église n’a pas son pareil dans toute la vallée. Six autres retables ornent l’église : le retable de Saint Antoine l’Ermite, le retable de Saint Jean-Baptiste, le retable de la porte du Ciel, le retable des âmes du purgatoire, le retable de Notre-Dame du Rosaire, Le retable de Notre-Dame des 7 douleurs.

Le Baroque savoyard

Portrait d’église, histoire de retable : Saint-Martin d’Hauteville-Gondon – le baroque savoyard (7)

Eglise Saint-Martin d'Hauteville-Gondon

Eglise Saint-Martin d’Hauteville-Gondon.

A Hauteville-Gondon, nous sommes en présence d’une église dotée d’une nef à trois travées et deux bas-côtés. Les contraintes du terrain ont empêché l’agrandissement de l’église existante, le bâtiment est donc démoli en 1691 afin de reconstruire un édifice et de le réorienter avec un chevet adossé à la pente et la façade s’ouvrant sur la vallée. Cette église-halle abrite trois retables dont deux sont particulièrement remarquables. Le retable de l’autel majeur est attribué selon toute vraisemblance à Joseph-Marie Martel de Compertogno en Valsesia : habitant du village, il est actif en Tarentaise entre 1726 et 1765.

Hauteville Gaudon : Le retable de l'autel majeur de l'église Saint-Martin

Hauteville-Gondon : Le retable de l’autel majeur de l’église Saint-Martin

Comme celui de Notre-Dame-des-Vernettes, la polychromie l’emporte sur la dorure. La lumière, changeante selon les heures de la journée, joue sur les ombres et sur les contrastes, donnant ainsi vie aux différents reliefs qui s’animent sous les incidences des rayons de soleil. Les couleurs patinées par le temps sont elles aussi accentuées selon les heures de la journée. Ce retable est conçu selon un schéma traditionnel en trois parties reposant sur un imposant soubassement. La structure n’est pas soulignée par des colonnes. Ces dernières sont symboliquement remplacées par des statues des docteurs de l’Eglise et des anges. On s’attend presque à voir une statue poursuivre le mouvement entamé, ou les anges passer au dessus de nos têtes en volant. Ce parti pris accentué par le mouvement des personnages amplifie l’impression de foisonnement.

L’église d’Hauteville-Gondon est consacrée à saint Martin, le saint patron occupe naturellement la place centrale du tableau au dessus de l’autel : soldat de l’armée romaine, saint Martin partage son manteau rouge, au dessus de lui le Christ Rédempteur porteur de la Croix apparaît dans une nuée, vêtu lui aussi d’un manteau rouge.

Hauteville Gaudon : détail du tableau central du retable majeur.

Hauteville Gaudon : détail du tableau central du retable majeur.

Tous les grands mystères de la foi sont associés dans ce retable. Les deux panneaux sculptés de la prédelle – Annonciation et Nativité – évoquent le mystère de l’Incarnation.

Hauteville-Gondon : détail du retable majeur : l'Annonciation.

Hauteville-Gondon : détail du retable majeur : l’Annonciation.

Les anges porteurs des instruments de la Passion, le Christ flagellé et couronné d’épines, la Pieta sur la porte du tabernacle et la croix au dessus,  figurent eux la Rédemption.

Hauteville-Gondon : l'attique du retable majeur.

Hauteville-Gondon : l’attique du retable majeur.

L’Eucharistie est représentée sur un axe vertical allant du tabernacle à la cène de l’attique, le tout surmonté par Dieu le père avec le triangle figurant la Trinité. Le contenu de la foi repose sur la Tradition ainsi que l’a rappelé le Concile de Trente.

L’Ancien testament est représenté par Moïse et Aaron assis sur le fronton central tenant entre leurs mains les tables de la loi : « c’est moi Yahvé ton Dieu » et « tu n’auras d’autre Dieu que moi ».

Le Nouveau Testament est lui représenté dans la personne  des évangélistes saint Marc et saint Luc dans des médaillons peints sur l’attique, saint Mathieu et saint Jean sont eux à gauche et à droite du tableau central.

Hauteville-Gondon : saint Marc - détail du retable majeur.

Hauteville-Gondon : saint Marc – détail du retable majeur.

Les quatre Pères de l’Eglise latine, saint Jérôme en habit de cardinal, tenant la Vulgate, saint Grégoire, pape, saint Ambroise, évêque de Milan, tenant le fouet avec lequel il fustigeait les Ariens, et saint Augustin d’Hippone, à eux quatre, représentent la Tradition. On remarquera que les statues ayant été déplacées pour être protégées des désastres des révolutionnaires français, on peut émettre l’hypothèse qu’elles ont été replacées dans un ordre différent. En effet la disposition dans un ordre différent : saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire permettrait un dialogue et une convergence des regards.

Hauteville-Gondon : partie centrale du retable majeur.

Hauteville-Gondon : partie centrale du retable majeur.

Ce retable nécessite une contemplation attentive pour capter chaque détail qui a une valeur symbolique dans la compréhension du dogme catholique. Tout comme celui de l’église de la Sainte Trinité de Peisey-Nancroix, ce retable est un extraordinaire résumé de la foi catholique.

Hauteville-Gondon : le retable du Rosaire.

Hauteville-Gondon : le retable du Rosaire.

Le retable du rosaire, glorification de la Vierge Marie, respire la joie manifestée par les nombreux anges qui occupent presque toute la surface. Au dessous de la niche centrale, deux couples d’anges esquissent des pas de danse tandis qu’au dessus deux autres tiennent avec joie le monogramme de la Vierge. Ceux des cariatides des deux niveaux ont une attitude plus hiératique mais leur visage est rempli de grâce. Deux autres anges gambadent de part et d’autre du petit tableau du couronnement de la Vierge au ciel. Aux extrémités de l’entablement deux autres anges se reposent sur les médaillons aux cadres contournés avec satisfaction. Même dans les spires des colonnes torses, un angelot s’entremêle dans les rameaux. Toute cette cour du ciel ornée de courbes, contrecourbes, volutes ou encore guirlandes et draperies contemple avec joie les quinze épisodes de la vie de la Vierge-Marie évoqués dans les médaillons.

Hauteville-Gondon : partie supérieure du retable du Rosaire.

Hauteville-Gondon : partie supérieure du retable du Rosaire.

Le Baroque savoyard

Sculpteurs et peintres, les artistes de Maurienne, Tarentaise et Beaufortain – le baroque savoyard (5)

Du XVIIème au XIXème, les églises de Tarentaise, Maurienne et Beaufortain vont se couvrir d’ornementations, de retables sculptés et dorés, de statuaires. La majorité des artistes ayant œuvré restera anonyme mais nous en connaissons quelques uns : des sculpteurs et des peintres dont certains ont formé une véritable dynastie.

Orelle, église Saint-Maurice, œuvre de François Cuenot, 1657.

Orelle, église Saint-Maurice, œuvre de François Cuenot, 1657.

François Cuenot est né à Bélieu en Franche-Comté et travaille dès 1636 dans le Doubs. Chassé de sa patrie par la guerre de Trente-Ans, on le suit dans la région de Fribourg puis dans le pays de Vaud avant qu’il ne s’installe enfin à Annecy où il monta un atelier de sculpture. La régente Christine de France l’appelle à Chambéry en 1645, on le voit se marier en premières noces avec Anne Guillet puis avec Guillemine Musard. Il eut 9 enfants, 5 garçons et 4 filles, 7 d’entre eux sont nés à Annecy et 2 à Chambéry. Auteur d’un Traité d’Architecture qui fera date, le classique François Cuenot puise ses sources dans Vitruve, Palladio et Vignole mais n’apprécie guère Bernini ni Borromini, et encore moins son rival à Turin Guarino Guarini. Ils sont tous contemporains d’Abraham Brosse dont les modèles de retables furent suivis jusqu’en 1751 quand parurent « les nouveaux dessins d’autels à la romaine » de Jean Le Paultre. Les modèles de Cuenot, ses études de proportions, son épure de colonne torse, donne à penser qu’il inspira aussi des plans d’églises, bien que l’on en connaisse aucun de sa main. Voici quelques oeuvres que nous lui devons :

  • le retable du rosaire de Bonneval sur Arc,
  • le retable d’Orelle, 1657,
  • le retable du maître-autel de Beaufort-sur-Doron, 1657,
  • le retable du maître-autel de la Côte d’Aime,
  • le retable de la Visitation d’Annecy, contrat du 10 octobre 1659,
  • le tabernacle et les statues du retable de l’église de Granier,
  • le retable vert et or de l’église de Champagny, le bas ayant été placé dans le bas-côté Sud après avoir été détrôné par le chef-d’œuvre de Jacques Clairant

En moyenne Tarentaise, d’Aime à Champagny et Doucy, les retables seront réalisés par des artistes valsesians. L’art baroque savoyard est un art rural dont les dimensions sont modestes et les moyens plutôt restreints. Il faut cependant avoir conscience que l’investissement nécessaire à l’édification d’un retable représente pour une paroisse un effort considérable. Les artisans qui œuvrent en Maurienne sont souvent originaire de la vallée, d’autres viennent de la vallée transalpine Valsesia ou d’autres sont savoyards d’origine ou d’adoption : Guénot, Clément, Oudéard. Dans ces régions c’est le bois que l’on sculpte : le pin cambré réputé pour sa longue vie, sa malléabilité et sa résistance aux insectes.  C’est à partir de 1670 que l’on voit arriver des artistes de Valsesia Jean-Marie Molino, Jean-Baptiste Gualaz, Jean-Antoine Todesco, Martel père et fils, les Gilardi. Les origines diverses de tous les artistes donnent une variété inattendue aux retables de Savoie. 

Jacques Clairant est lui natif de Chambéry, où il apprend le métier au sein de la corporation des sculpteurs de sainte Anne. Il s’installe à Moûtiers, y acquiert le droit de bourgeoisie et se marie en 1707. Dans son atelier, il possède les tours qui permettent de tourner les colonnes torses bien que son travail se caractérise plus par l’utilisation de la colonne composite, où le chapiteau et le fût semblent défier toutes les règles admises. Il a imaginé un support composé d’un morceau de fut sur lequel est posé un ange (ou cariatide, terme féminin impropre) coiffé d’un chapiteau qui supporte l’entablement. Il remplace le traditionnel tableau peint par un ensemble sculpté en ronde-bosse, très reconnaissable de son style. Il lui est arrivé de sous-traiter une partie de retable à des ateliers de menuisiers. Cette manière de travailler peut expliquer le manque d’unité de certains retables ou l’impression de mal « dégrossi » d’œuvres qui portent sa signature. Si nous prenons l’exemple de Doucy, il met 20 ans à se faire payer son travail ;  les sculptures de ce retable devaient être dorées. Sans faire une liste exhaustive de ses œuvres on peut citer quelques chefs d’œuvres : Champagny, Villargerel, la chaire de Notre-Dame-de-Vie à Saint-Martin de Belleville, la chaire de Conflans et celle de Beaufort-sur-Doron.

Son véritable suiveur sera Joseph-Marie Martel, de Campertogno, qui s’installe à Hauteville-Gondon, dont il réalise le maître-autel, en y accumulant tous les cas de figures: les Docteurs de l’Eglise, des colonnes de tous styles, les évangélistes, nous aurons l’occasion d’y revenir dans un autre article, tant cette œuvre est saisissante. 

L’influence des Valsesians

La Valsesia, une vallée située au pied du Mont-Rose, proche du Val d’Aoste, fut terre lombarde puis rattachée au Piémont par le Traité d’Utrecht en 1713. Entre le Moyen-Age et le XIXème siècle, on est en mesure de dénombrer environ 800 artistes, peintres, sculpteurs… qui travaillèrent dans les vallées. Il existait des écoles où on enseignait le dessin. On doit à L’abbé Plassiard les recherches sur ces artistes. Des familles avaient conservé nombre de dessins, croquis, esquisses de retables, statues… Il a par exemple retrouvé la description et le croquis du retable de la chapelle Notre-Dame-des-Neiges de Montagny. Une fois achevé leur apprentissage, nombre de ces artistes s’expatriaient temporairement ou définitivement dans les vallées de Savoie.

Peisey-Nancroix, église de la Trinité, le retable majeur.

Jean-Baptiste Guala Molino s’intalle à Peisey-Nancroix  il travaille beaucoup en Tarentaise de 1674 à 1689 : Saint-Jean-de-Belleville, Saint-Martin-de-Belleville, Naves, Saint Bon puis il retourne en Valsesia. On le retrouve avec son frère à Moûtiers où ils réalisent ensemble le retable de la cathédrale. Le voyage depuis la Valsesia se fait à pied par le val d’Aoste, en franchissant les cols jusqu’aux pentes du Petit Saint-Bernard et Bourg-Saint-Maurice, l’aventure commençait donc en Tarentaise. En recensant églises, chapelles, clochers, retables, tabernacles, peinture, statues…. on peut environ décompter 92 oeuvres créées ou restaurées par 53 maçons, peintres, sculpteurs originaires de Valsesia.

  • Jean-Marie Molino à Notre Dame de Vie, Saint Bon
  • Joseph Albertini à Hauteluce en Beaufortin
  • Jean-Baptiste Guala Molino à Peisey-Nancroix,
  • Jacques-Antoine Todesco à Saint-Martin-de-Belleville, Saint-Oyen,
  • Joseph-Marie Martel à Notre-Dame des Vernettes, Hauteville-Gaudon.

En Maurienne

La Maurienne se distingue par la présence d’un creuset local d’artistes.  La famille Gilardi de Campertogno compte des sculpteurs depuis depuis le XVIème siècle, on retrouve un de ses membres dans la seconde moitié du XVIIème :  Luc Gilardi à Bramans. Joseph Gilardi s’établit en 1825 à Saint-Jean-de-Maurienne, ses fils eux s’établissent à Annecy, ils travaillent dans toute la Savoie. On trouve aussi des sculpteurs d’origine plus lointaine notamment à Valloire et Jarrier où le talent de François Rymelin s’exprime, son père était originaire de Bade. Des artistes locaux vont aussi embellir les chapelles et églises de Maurienne, des travaux d’agrandissement et de renouvellement du mobilier sont entrepris dès 1610 à Lanslebourg, Lanslevillard & Avrieux. 

Retable du rosaire de Jean Clappier de Bessans

Jean Clappier des Vincendières, né aux alentours de 1575, est le chef d’une longue lignée de sculpteurs. Son œuvre la plus ancienne est à Termignon où il réalise le calvaire de la poutre de gloire puis le retable de saint André. Il signe le retable du rosaire de Lanslevillard où il semble s’intaller puisqu’il y épouse Catherine Clert en 1631 et on le retrouve membre de la confrérie du Saint-Sacrement de ce village, leur quatre enfants sont présents sur le registre de la confrérie. Il travaille encore selon des méthodes anciennes et n’utilise pas la colonne torse. Il travaille le retable en triptyque, et les Trinités en trône de Grâces. Son iconographie est encore pré-tridentine. Il est probable qu’il ait séjourné en Espagne septentrionale qui aurait bien influencé son œuvre. Il mourut en 1646. Les 2 œuvres les plus connues sont le retable du Rosaire de Lanslevillard et le polyptyque de saint Thomas Beckett de l’église d’Avrieux. Ses disciples et descendants essaimèrent en Maurienne :  les Rey père et fils, Rosaz, Flandrin et Simond qui s’arrangèrent pour s’approprier le « marché » de Maurienne contre Etienne Fodéré, et c’est ainsi que ce dernier partit s’installer pour travailler en Tarentaise. Jean Rey fut un sculpteur reconnu, auteur d’un traité d’architecture qui fixait les règles des retables et offrait un dessin élégant de la colonne torse.  Il format Bernard Flandin, Sébastien Rosaz de Termignon et Jean Simond de Bramans.

On manque de source sur les sculpteurs de Savoie. La transmission se fait de père en fils et par l’apprentissage. Sébastien Rosaz et Jean Symond ont pour maître Jean Rey. Lorsqu’il n‘est pas de la famille, l’apprentissage une fois terminé, le sculpteur s’installait dans un autre village. Comme Jean Clappier qui quitte son village pour s’établir à Lanslevillard. La concurrence est rude en Haute-Maurienne tant les artistes y sont nombreux. Etienne Fodéré choisit donc de s’exiler en Tarentaise. 

Prenons l’exemple de Termignon où nous avons 2 édifices : l’église paroissiale et la chapelle de la Visitation. Le  maître-sculpteur à Termignon, Jean Rey, forme 3 apprentis dans son atelier :  Jean Symond de Bramans, Bernard Flandin et Sébastien Rosaz, natifs du village. Entre 1686 et1688, ils sculptent ensemble le retable du Rosaire de l’église de Lanslebourg. En 1701, Jean Rey lègue ses biens, y compris son atelier, à Sébastien Rosaz, qui devient maître-sculpteur. La même année, Sébastien Rosaz et Jean Symond réalisent le retable du maître-autel de l’église de Saint Sorlin d’Arves.

Saint-Sorlin d'Arves : retable majeur de Sébastien Rosaz et Jean Simon de Bramans, c. 1700.

Saint-Sorlin d’Arves : retable majeur de Sébastien Rosaz et Jean Simon de Bramans, c. 1700.

Le devis stipule « par devant moy notaire ducal se sont establys en leurs personnes honorables Sébastien fils à feu Claude Rosaz dudit lieu de Thermignon et Jean fils à feu Jean-Baptiste Symond de la paroisse de Bramans maistre sculpteurs et coureurs associés. » Sébastien Rosaz signe les statues et statuettes du retables du maître-autel de l’église. En 1711, avec son fils Claude et Jean Symond, il travaille à Sollières. En 1713, on fait appel à eux à Sainte-Marie-de-Cuines et Montaimont, la poutre de gloire y sera sera sa dernière oeuvre.

Les Dufour, peintres de Maurienne, une famille d’artistes

Aussois : la Vierge, saint Jacques le majeur et saint Christophe, œuvre de Gabriel Dufour, 1699.

Voilà une véritable dynastie de peintres, sur 3 générations, qui a très largement contribué au mouvement d’embellissement et de reconstruction des églises de Savoie. Les Dufour se sont illustrés dans toute la vallée de la Maurienne. Ils ont été la fierté de la population locale. Dès le XIXème siècle les premières études et tentative de catalogue de la famille Dufour ont été entreprises. 

Le patriarche Pierre Dufour, fils de Denis Dufour naquit à Saint-Michel de Maurienne au début du XVIIème et on le retrouve reçu bourgeois de la ville d’Annecy en 1627, ville qu’il quitte en 1630 pour fuir la peste et s’installer à Saint-Michel. De son premier mariage, il eut 4 fils dont 3 sont connus pour avoir hérité du talent de leur père : Pierre, Laurent et Gabriel. Pierre et Laurent quittèrent la vallée pour aller s’installer à la cour du duc à Turin où ils réalisèrent nombre de commandes de cour. Gabriel, quant à lui, resta dans l’atelier familial ; s’il voyagea jusqu’à Chambéry et Turin, il pratiqua son art dans nombre d’églises de la vallée. A la mort de son frère aîné, il recueillit sont neveu Laurent-Guillaume qui après avoir travaillé avec son oncle poursuivit sa carrière dans la vallée. 

Le catalogue recense 111 tableaux dont 97 en Savoie. 

Paysans à leur heure, les Dufour ont crée une véritable entreprise familiale artistique. Pétris de sensibilité populaire tout en ayant reçu un enseignement, ils ont fait leur les dogmes et les codes qui leur a permis de créer des tableaux religieux capables de trouver leur place dans la reconquête catholique. L’iconographie des retables et plus particulièrement les peintures dans lesquelles ont excellé les Dufour, donne des informations sur l ‘évolution des représentations, surtout si l’on s’attache à déterminer les contours des commandes, à l’initiative des curés, confréries et autres assemblées de fidèles. La peinture des Dufour est particulièrement intéressante pour nous aider à comprendre comment furent appliquées les recommandations du concile de Trente.

L’Assomption, Gabriel Dufour, Temignon.

Les artistes, tout en adoptant les expressions artistiques de leur temps, ont tenté de traduire par des images les mystères de la vie du Christ, de la Vierge Marie et des saints. Agissant en conformité avec la doctrine, l’artiste produit une image pour instruire les fidèles. Son oeuvre nous renseigne sur l’enseignement donné, sur les préoccupations des commanditaires (souvent les ecclésiastiques) et les dévotions qui sont privilégiées.

Les Dufour, à toutes les générations, ont mis en scène une iconographie savante, cohérente puisant leur inspiration dans les estampes en circulation. Leur apport artistique à la vallée est indéniable. Peintres réputés ils ont formé des apprentis artistes qui reprendront à leur compte leur expression artistique. Le style de Pierre dit l’Ancien : une grande maîtrise du dessin, des personnages au visage rond, les mains avec des doigts fins, longs et gracieux. Dans sa composition, il sort d’un schéma classique triangulaire plutôt statique. Les émotions des personnages sont mises en valeur, il s’est inspiré de représentation de thèmes iconographiques variés et des formules nouvelles de l’époque.

La mort de Saint Joseph, Beaune.

Ses fils Pierre le jeune (1629-1702), Laurent (mort en 1679), Gabriel (1640-1721) sont initiés dans l’atelier paternel de Saint-Michel-de-Maurienne. 

Gabriel achève son apprentissage sur place. Il débute son activité vers 1650-1660 et lui non plus ne signe pas toutes ses toiles. La dernière connue date de 1709, mais nous savons qu’il a poursuivi son activité jusqu’à sa mort en 1721. Ses œuvres se caractérisent par son adresse pour le dessin et sa maîtrise du pinceau. les compositions sont variées mais celles en triangle prévaut pour l’iconographie mariale. Les glorifications de la Vierge à l’Enfant, de la Sainte Famille ou de saints sont fréquentes.

Les modèles utilisés proviennent de différents maîtres que le peintre associe sur le même tableau. Son travail tient plus de la production que de la création. Il avait réuni un grand nombre de reproduction des maîtres européens sous forme de gravures, dont il se servit comme prototypes.

On distingue deux sortes de prototype, ceux qui se présentent dans le sens de la gravure, c’est à dire à l’envers par rapport au tableau originel, et ceux qui se présentent dans le sens du tableau. Ces derniers résultent soit de dessins, soit de gravures d’après les estampes originales. Pour résumer : les modèles italiens sont représentés dans le sens du tableau, et les prototypes d’origine française dans le sens de la gravure et donc à l’inverse du tableau original. L’abbé Truchet écrit : « Plus d’une fois Gabriel eut recours au crayon de son frère pour le dessin de quelques sujets difficiles ». Une lettre de Pierre le jeune mentionne un voyage de Gabriel : « vous prendrez soin quand vous passerez le Mont-Cenis de bien vous habiller…quand vous serez à Turin ».

Notre-Dame du Rosaire, Pierre Dufour l’Ancien, 1653.

Parmi les maîtres français Simon Vouet est la première source d’inspiration, un des rares artistes à avoir décidé de diffuser lui-même son œuvre par le moyen de l’estampe. Pierre l’Ancien les adapte à ses œuvres pour leur donner une harmonie et pour se faciliter l’exercice. Il n’hésite pas à réunir sur une même toile des modèles de maîtres différents. C’est le cas par exemple dans le table de la chapelle de la Visitation à Termignon, La Sainte Famille en gloire avec saint Dominique recevant le rosaire et saint François, daté de 1653. A Saint-Jean-de-Maurienne, l’Adoration des bergers (1635) s’inspire de Hans von Aachen, seule la position qui domine la scène est modifiée. Gabriel lui demeure assez proche de ses modèles, bien que pour adapter à ses compositions, il les modifie quand cela s’avère nécessaire. Son inspiration vient principalement de France, d’Italie (école Bolonaise) et de Flandres. Les peintres régionaux n’ont pas été directement en contact avec les œuvres originales, l’estampe fut prépondérante dans la diffusion des modèles. De 1620 à 1734, l’abondante production des Dufour participe à la mise en place d’une iconographie et d’un style conformes aux directives de l’Eglise et de sa réforme tridentine, en adaptant les modèles des grands maîtres français, italiens et flamands.

Le Baroque savoyard